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Mr. J. deWit,
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L'Évplution des Dogmes
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Bibliothèque de Philosophie scientifique
CHARLES QUIQNEBERT
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CHARGÉ DE COURS D'HISTOIRE ANCIENNE DU CHRISTIANISME
A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS.
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L'Évolution
des Dogmes
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PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1910
Droits^de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1910,
by Ernest Flammarion.
L'Evolution des Dogmes
INTRODUCTION
Dans lestages qui suivent, je me propose d'établir
qu'un dogme est un organisme vivant, qu'il naît, se
développe, se transforme, vieillit et meurt; que la vie
l'entraîne, sans qu'il puisse jamais s'arrêter, qu'elle
le fuit, quand Je nombre de ses jours est rempli, sans
qu'il puisse la retenir.
Toutes les religions dites révélées avancent la pré-
tention, d'ailleurs naturelle et logique, d'enfermer,
une fois pour toutes, leur credo dans une formule,
ou dans une série de formules, appuyées d'ordinaire
sur des textes sacrés et divinement garanties comme
eux-mêmes; en ces formules réside, pour ainsi dire,
la plus pure essence de la révélation ; il faudrait donc
qu'elles demeurassent immobiles. Et cependant, à les
considérer historiquement, il est visible qu'aucune
d'entre elles n'échappe à la loi d'évolution; si on la
regarde à deux moments quelque peu distants de la
durée, aucune ne paraît semblable à elle-même, sou-
vent quant à la forme et toujours quant au fonds, je
veux dire quant à la représentation qu'elle éveille
dans la conscience religieuse des hommes. Le dogme
i
l'évolution des dogmes
déborde fatalement le symbole de foi, par cela seul
qu'il s'efforce d'instinct de se mettre d'accord avec
l'ambiance intellectuelle et morale où il lui faut vivre ;
à son tour, le sentiment religieux déborde le dogme
et ni les formules consacrées, ni les textes où les
fidèles croient entendre la parole de Dieu ne se mon-
trent capables de le fixer jamais ; il vit donc, il pro-
gresse; s'il s'arrêtait un jour, phénomène aussi incon-
cevable que la cristallisation de la pensée humaine,
il cesserait d'être. Pour le dogme aussi, comme pou,r
tout organisme vivant, l'immobilité c'est la mort, et
il subit la nécessité de s'adapter aux milieux différents
où l'entraîne l'incessante transformation des sociétés
humaines. Il y a donc une espèce de transformisme
dogmatique, comme il y a un transformisme animal
et, à partir du moment où le dogme tombe dans un
milieu avec lequel il ne présente aucune affinité, un
milieu où ses facultés d'adaptation se trouvent im-
puissantes à réduire l'antinomie qui oppose ses
propres postulats à ceux sur lesquels s'appuie la vie
intellectuelle de l'ambiance nouvelle, où le sens com-
mun, établi en dehors de lui, le repousse, alors, il
s'immobilise; il peut se donner un instant l'amère
consolation de faire front seul contre tout ; suprême et
inutile redressement : la mort est en lui. Peu importe
le temps qu'il faudra pour que les dernières apparences
de la vie se retirent de son corps inanimé ; peu im-
porte l'heure où s'éteindra le dernier homme qui pui-
sait en lui ses encouragements, ses consolations et
ses espoirs; l'œuvre de ruine est dès lors virtuelle-
ment accomplie.
Il est rare, d'ailleurs, qu'un dogme meure seul; il
prend habituellement place dans un ensemble de
INTRODUCTION O
croyances, dont les diverses parties sont solidaires;
sa chute détermine d'ordinaire un vaste écroulement,
voire même parfois l'effondrement de toute une reli-
gion. Mais les croyances dissociées et brisées ne re-
tournent pas toutes au néant; la pensée humaine, qui
les a créées, ne se détache pas entièrement d'elles;
elle les reprend bientôt, les modifie plus ou moins,
les groupe dans un ordre nouveau et les fait entrer
dans une autre construction religieuse. Il peut arriver
que celles-là mêmes qui semblent dédaignées et défi-
nitivement oubliées, trouvent un jour leur revanche.
De leur patrimoine religieux, les hommes tirent des
fruits différents de génération en génération ; ils ne
l'exploitent pas toujours suivant les mêmes méthodes,
mais ils n'en reculent guère les limites et n'en chan-
gent pas le fonds. Les religions dites révélées, et même
la plupart des autres, qui ont été successivement, et
dans des pays différents, maîtresses de l'esprit hu-
main, présentent, sous la variété de leurs aspects,
des ressemblances fondamentales, souvent évidentes
et dont un peu de réflexion augmente le nombre. Ce
n'est pas, au reste, tout le dogme défunt qui renaît
sous une forme nouvelle; s'il comportait des affirma-
tions antipathiques aux principes durables de la
science du temps où il périt, ou de la philosophie
qui s'appuie sur elle et en exprime les idées géné-
rales, ces affirmations-là meurent définitivement. Il
en va de même de l'arrangement des divers dogmes
dans l'ensemble de la foi périmée, du rapport qui les
unissait entre eux et qui donnait à la religion qu'ils
formulaient sa physionomie particulière.
Toutes les religions dogmatiques — et toutes les
religions sont plus ou moins dogmatiques — offrent
4 l'évolution des dogmes
des exemples de révolution que j'ai dessein de décrire ;
pourtant c'est surtout autour de la religion chré-
tienne que tournera notre enquête; j'en dois donner
les raisons. Je me faisais tout d'abord scrupule, je
l'avoue, non pas d'étudier, avec toute l'indépendance
d'esprit nécessaire, des dogmes que beaucoup de nos
contemporains croient encore vivants, mais seule-
ment de scandaliser d'honnêtes gens, en choquant
leurs très respectables convictions. La science, si
prudent que demeure celui qui la manie, et si dési-
reux qu'il soit de n'en blesser personne, ne se meut
pas. si j'ose ainsi dire, dans le plan de la foi, mais
dans celui des faits, et ses conclusions, si mesurée
que reste la forme qu'on leur donne, comportent tou-
jours une espèce de brutalité que leur imposent les
faits eux-mêmes. Toutefois, à la réflexion, j'ai cru
pouvoir ne pas me laisser arrêter par un inconvénient,
en définitive, secondaire : quiconque émet une opinion
quelconque risque de choquer ceux qui ne la parta-
gent pas et ce n'est pas une raison pour qu'il se taise,
s'il croit tenir la vérité ; si, d'autre part, une convic-
tion peut ne pas supporter volontiers l'affirmation
d'une conviction contraire et rivale , elle me paraît
mal recevable à s'offenser de l'énoncé d'un fait,
que le critique n'a pas inventé, qu'il ne dépend pas de
lui de taire ou d'atténuer, qui se présente avec une
parfaite objectivité, qu'on peut vérifier, mesurer,
peser tout à loisir et avec lequel, s'il est bien établi,
la foi n'a plus, en dernière analyse, qu'à chercher un
accommodement. J'ai cru aussi qu'une fois écartée
la mauvaise impression que je pourrais donner à
quelque lecteur, mal habitué à sortir de sa cons-
cience religieuse pour en examiner les postulats et à
INTRODUCTION O
considérer comme elle est la réalité de l'histoire, une
insistance particulière sur la dogmatique chrétienne
offrait, touchant la conduite de mon dessein, des
avantages décisifs.
D'abord c'est la plus connue de la moyenne des
hommes instruits ; ce n'est pas à dire qu'elle leur soit
d'ordinaire très familière, mais, enfin, elle est pour
eux beaucoup moins mystérieuse que les doctrines
du bouddhisme ou celles de l'islam.
* Elle présente, en second lieu, pour les lecteurs
auxquels ce livre s'adresse, un intérêt immédiat,
puisqu'ils baignent dans une atmosphère intellec-
tuelle et morale toute saturée de son influence; et
qu'à son sujet se déroulent, sous leurs yeux, des dé-
bats, dont il ne faut sans doute pas exagérer l'impor-
tance générale, mais qui, pourtant, tiennent leur place
dans la vie contemporaine ; par exemple, au sein du
catholicisme, le conflit du romanis me et du moder-
nisme.
IL est aussi essentiel d'affirmer qu'aux yeux de
l'historien du dehors, j'entends de celui qui ne s'at-
tache qu'à la vérité des faits et ne sert les intérêts
d'aucune confession, cette dogmatique chrétienne ne
fait point exception parmi celles des autres religions;
qu'elle ne jouit, par rapport à elles, d'aucun autre pri-
vilège que de diriger encore la vie religieuse de beau-
coup de nos contemporains; qu'elle est née comme
les autres; qu'elle a connu des accidents semblables;
qu'elle s'est développée et qu'elle s'épuise sous l'in-
fluence de causes analogues.
Enfin, si le naturaliste trouve plus d'intérêt à l'étude
d'un organisme compliqué et délicat dans sa structure
et son développement qu'à celle d'un être rudimen-
1.
l'évolution des dogmes
taire, l'historien rencontre dans la dogmatique du
christianisme une ampleur métaphysique, une subti-
lité doctrinale, une complication théologique, qni,
jointes à la longueur de sa vie et aux péripéties de
son histoire, offrent, plus que dans aucune autre
religion révélée, des ressources nombreuses et variées
à l'expérience critique.
Je prendrai donc pour centre de mon développe-
ment la foi chrétienne et en elle, plus particulière-
ment, la formule doctrinale du catholicisme, parce
que c'est celle dont révolution a suivi, depuis les
temps apostoliques, la marche la plus régulière ;
parce que c'est la plus nette, en même temps que la
plus complexe; parce que c'est aussi celle dont les
affirmations semblent aujourd'hui le plus difficile-
ment conciliables avec l'esprit moderne; celle, par
conséquent, dont l'examen doit nous apporter les plus
précieux enseignements. Toutefois, je ne me bornerai
pas à elle, ni même au christianisme en général; je
puiserai dans d'autres religions les exemples et les
comparaisons capables de nous faire mieux comprendre
les phénomènes par lesquels se manifestent les lois
qui déterminent et dirigent l'évolution des dogmes.
Je me suis volontairement interdit l'appareil et le
ton de Térudition et j'ai, de même, soigneusement
évité la discussion des thèses dogmatiques que j'ex-
posais; je n'avais à faire ni l'histoire ni la critique
des dogmes d'aucune foi et j'aurai entièrement atteint
mon but si, dans une sorte de conversation écrite,
très simple et très modeste, j'ai réussi à présenter
clairement quelques remarques exactes touchant leur
nature et leur vie.
Un mot encore, pour expliquer le plan que j'ai
INTRODUCTION <
adopté. Dans une première partie, intitulée 'La nature
du dogme, j'ai examiné la définition que les ortho-
doxies donnent de lui; et j'ai étudie les diverses justi-
fications qu'elles produisent pour le faire accepter
avec ce caractère d'autorité indiscutable qu'elles lui
prêtent toutes; j'ai cherché surtout à montrer que,
considérée du seul point de vue historique, aucune
des garanties qu'elles avancent de son immuabilité
ne peut inspirer confiance. Dans une seconde partie,
La vie du dogme, je me suis efforcé d'expliquer les
circonstances et les causes qui déterminent la nais-
sance, le progrès, la décadence et la mort d'un
dogme. Je ne me dissimule pas que cette disposition
m'a fait tomber dans plusieurs redites. Je n'ai pas
cherché à les éviter, parce qu'il m'a paru que le re-
tour de la même idée ou du même exemple pouvait
présenter, en l'espèce, plus d'avantages que d'incon-
vénients, que mieux valait concentrer l'attention du
lecteur sur quelques faits bien étudiés et probants
que de la trop disperser. Lui-même jugera si je me
suis trompé ( 1 ).
Septembre 1909.
(1) Je rappelle le titre de quelques ouvrages essentiels pour
l'étude de l'histoire des dogmes et particulièrement des dogmes
chrétiens : Chantepïe de la Saussaye, Manuel d'histoire des
religions, traduction française de H. Hubert et I. Lévy, Paris,
1904, in-8°; — S. Reinach, Orpheus, Paris, 1909, qui donnent
tous les renseignements bibliographiques utiles ; — A. Harnack,
Lehrbuch der Dogmengesehichte, 3 e édit., Fribourg et Leipsig,
1894 et 8S., 3 vol. in-8°, une 4 e édit. est en cours de publi-
cation; — Loofs, Leitfaden zum Studium der Dogmenges-
ehichte, 4° édit., Halle, 1906, in-8°; — Fishbr, History of Chris-
tian Doctrine, Edimbourg, 1902, in-8°; — Turmel, Histoire de la
théologie positive, Paris, s. d., 2 vol. in-8°.
PREMIERE PARTIE
LA NATURE DU DOGME
CHAPITRE PREMIER
Le dogme.
I. — La question Qu'est-ce qu'un dogme f posée par M. Le Roy;
elle nous jette au plein de notre sujet.
II. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les dogmes
de la puissance publique. — Les dogmes de la Loi juive. —
Les dogmes des philosophes.
III. — Origines de la notion de dogme chez les chrétiens. —
Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres. — Rencontre
de la foi chrétienne et de la philosophie grecque. — Son
importance -touchant la notion chrétienne de dogme. — Le
principe de l'autorité dogmatique dans le christianisme;
l'Église enseignante.
IV. — Caractères essentiels du dogme ; révélation, autorité,
immutabilité.
V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations fonda-
mentales et affirmations particulières de chaque religion. —
Celles qui évoluent le plus nettement.
I
Il y a quelques années (16 avril 1905), un notable
philosophe catholique, M. Edouard Le Roy, publiait
dans la Quinzaine, revue aujourd'hui défunte, un
10 l'évolution des dogmes
article intitulé Qu'est-ce qu'un dogme? et qui fît un beau
tapage. L'auteur entendait poser une question aux
théologiens romains et, par la même occasion, il ris-
quait, sur la nature et l'interprétation des dogmes,
quelques considérations personnelles : il les croyait
propres à rapprocher de la foi catholique les hommes
qui ne parviennent plus à l'accorder avec leurs
connaissances et leurs réflexions. Théologiens sérieux
et bachi-bouzouks de l'École, voire simples journa-
listes et grimauds des lettres catholiques, saisirent la
plume à l'envi et répondirent de bonne encre à
l'imprudent. Quelques-uns voulurent bien condes-
cendre à discuter avec lui, ou à éclairer son aveugle-
ment; plusieurs se contentèrent de l'injurier, procédé
d'emploi toujours facile et, dans un certain milieu,
toujours profitable; la plupart jugèrent dès l'abord
sa question saugrenue, attendu que tout catholique,
tout chrétien, tout le monde savait ou devait savoir
parfaitement ce qu'il convenait d'entendre par un
dogme. M. Le Roy ne se tint pas pour battu; il
répliqua aux critiques et méprisa les injures, avec
vigueur et souvent avec élégance, de sorte qu'un livre
de poids respectable sortit du débat (*).
Il en sortit aussi une évidence que divers autres
travaux, plus ou moins inspirés de préoccupations
et de scrupules analogues à ceux de M. Le Roy,
ont également mis en lumière ( 2 ), c'est à savoir que
les dogmes de l'orthodoxie catholique, considérés
dans la forme dont les revêt encore l'enseigne-
ment officiel de l'Église romaine, n'offent plus un
(1) Dogme et Critique, Paris, 1907.
(2) Loisy, Autour d'un petit livre, Paris, 1903; Rifaux, Les
conditions du retour au catholicisme, Paris, 1907.
LE DOGME il
sens pensable à la réflexion d'un homme de nos jours,
qu'ils ne peuvent plus rien représenter à son esprit,
en dehors d'un verbalisme sajas portée, qu'ils se mon-
trent incapables de diriger son action morale, qu'ils
sont enfin comme le cadavre inerte d'une pensée
morte. En d'autres termes, il fut démontré que
chez nombre de catholiques qui veulent comprendre
leur foi et en vivre, et non pas seulement la subir et
cheminer à côté d'elle, le sentiment religieux avait
dépassé de beaucoup la lettre du catéchisme, qu'une
évolution s'était accomplie depuis le temps où les
formules enseignées s'étaient fixées et qu'une nou-
velle mise au point du dogme semblait devenue in-
dispensable. Or, le clergé romain, non seulement
s'est refusé à reconnaître cette vérité, mais, fort de
l'appui de la inasse ignorante des fidèles, qui s'en
remet à lui nécessairement du soin de penser pour
elle, et qu'aucun argument de raison ne saurait
atteindre, effrayé aussi, comme c'était son droit, des
conséquences que la réforme réclamée risquait d'en-
traîner, il n'en a même pas voulu prendre le principe
en considération, il a sévèrement blâmé et, au be-
soin, frappé, selon ses moyens, ceux qui le soute-
naient.
Toutefois, comme le froncement des sourcils, la
rudesse du geste et de la voix ne remplacent point
les arguments solides, la question reste ouverte ."pen-
dant que les autorités ecclésiastiques affirment la thèse
de l'immutabilité nécessaire du dogme, les fidèles
initiés aux méthodes critiques et conscients des néces-
sités de l'heure continuent en silence de désirer, et cer-
tains, même, de réclamer à voix haute l'accord entre
les mots inertes et leur raison chrétienne, le recul
12 l'évolution des dogmes
de la lettre devant l'esprit. Ainsi, aujourd'hui même,
et sous nos yeux, se développe un épisode caracté-
ristique de ce conflit éternel entre la formule immo-
bile et la foi toujours en marche, dans lequel se
manifeste clairement la vie du dogme.
En fait, M. Le Roy avait raison de poser aux doc-
teurs officiels une question qui revenait à dire : ce
que vous nous enseignez comme un dogme ne trouve
plus sa place dans notre esprit, rendu inapte, par la
science et la philosophie modernes, à saisir les
conceptions de l'antiquité et du Moyen Age; nous
nous rendons bien compte que saint Augustin et
saint Thomas d'Aquin étaient, en leur temps, des
penseurs vastes et profonds, mais leurs raisonne-
ments, sur les vérités essentielles de la foi chré-
tienne, n'éveillent plus en nous que de la curiosité et
du r.espect; ils ne peuvent plus nous toucher, ni
nous convaincre; nous n'avons plus pour eux qu'une
admiration littéraire et archéologique; nous pensons,
nous sentons, nous voyons autrement qu'eux et nous
savons bien davantage. Déjà, nous l'avons appris, le
second de ces théologiens de génie, dont Si souvent
les noms reviennent sur vos lèvres, comme ceux
d'autorités invincibles, n'entrait réellement plus dans
les formes d'esprit du premier; pourquoi donc nous
serait-il plus aisé de nous enfermer dans les siennes?
Un dogme doit être autre chose qu'une formule
arrêtée dans un concile du iv e siècle, ou avancée par
un moine du xiu e siècle; autre chose, qui n'a pas
encore été défini; dites-nous quoi. Ou, plus exacte-
ment, la définition de la vérité dogmatique est
demeurée jusqu'ici imparfaite et incomplète; faites
un nouveau pas vers son intangible perfection;
LE DOGME
13
haussez-vous d'un degré vers son tout inaccessible
et enfermez ce que vous en aurez saisi dans des
formes de langage qui nous soient intelligibles, que
nous puissions confronter, sans consternation, avec
les données de notre science et de notre philosophie.
En droit, cependant, M. Le Roy avait tort :
d'abord parce que lui, simple laïque, se mêlait de
ce qui ne le regardait pas, en donnant aux autorités
compétentes un conseil très précis, sous couleur de
réclamer une consultation, et même un peu plus
qu'un conseil, un projet de solution des principales
difficultés ; en second lieu, parce qu'il demandait
une définition qui n'est pas à construire : elle existe;
il ne pouvait pas l'ignorer et elle est, en soi, indéfor-
mable. Aussi bien était-il visible que sa question
insidieuse ne partait pas de l'ignorance du présent,
mais du désir de l'avenir, et, au point de vue romain,
ce désir semble, par nature, tout gros d'hérésie.
Laissons de côté un épisode que nous n'avons rap-
pelé que pour montrer dès l'abord, dans la réalité
concrète d'aujourd'hui, le débat fatal de l'être et
du devenir dogmatique et essayons d'entendre ce
mot de dogme comme il convient, selon l'esprit
de toutes les orthodoxies.
II
Il est d'origine grecque; on suppose qu'il faut le
rapprocher de dokei et de dedoktai, qui signifient « il
paraît juste, il est arrêté » et se plaçaient souvent en
tête des décrets de la puissance publique. Dans la
langue classique, il exprime déjà lui-même l'idée d'un
2
14 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
précepte posé, d'une décision arrêtée par une autorité
compétente et qui entraîne opinion. Sous l'Empire
romain, les sénatus-consultes portaient, dans les pays
de langue grecque, le nom de dogmes (dogmatà).
Ainsi lorsque le III e Évangéliste (Zwc, 2 1 ) veut nous
dire qu'Auguste prescrit un recensement universel,
il écrit : « Il arriva un dogma de César Auguste. »>
Entendons un édit parti de la puissance souveraine.
De même, lorsque les Juifs de Thessalonique accusent
saint Paul et ceux qui l'écoutent, de désobéir aux
ordres impériaux, c'est encore le mot dogmata qu'ils
emploient (Actes, 17 7 ).
Comme il était naturel, les Juifs hellénisants, ceux
qui, vivant eu terre grecque, parlaient habituellement
le grec, désignaient par ce terme, chargé d'autorité,
les préceptes inviolables de la Loi de Moïse. Quand
saint Paul dans son Epître aux Ephésiens (2 15 ),
annonce que le Christ a renversé les barrières qui
divisaient les hommes en deux peuples, les Juifs
et les Gentils, il proclame que « par sa chair », c'est-
à-dire par sa mort, le Seigneur a voulu abolir la
Loi « des préceptes qui sont les dogmes », c'est-
à-dire l'obligation des prescriptions rituelles impé-
ratives. Aussi bien lorsque les chrétiens commencè-
rent à établir les assises de la Loi Nouvelle en face
de l'édifice inhabitable de l'Ancienne, ils adoptèrent
à leur tour le terme qui disait bien tout ce qu'ils vou-
laient qu'exprimassent les sentences du Maître et de
ses Apôtres. C'est ainsi que l'auteur des Actes des
Apôtres nous rapporte (16*) que, partout où ils pas-
saient, saint Paul et ses compagnons confiaient à leurs
fidèles la garde des dogmes établis par les Apôtres
et les anciens de Jérusalem. Et saint Ignace, évèque
LE DOGME
15
(TAntioche au commencement du 11 e siècle, écrit,
dans le même sens, aux Magnésiens (13 1 ) : « Appli-
quez-vous donc à conserver fermement les dogmes
du Seigneur et des Apôtres. »
Il est trop évident que si, dans ces divers passa-
ges, le mot dogme veut dire précepte, avec une
nuance très marquée d'autorité, il ne nous fait point
sortir du domaine du fait; les prescriptions qu'il
désigne sont uniquement matérielles ou morales;
matérielles, surtout dans la Loi juive, qui, en vieil-
lissant, multipliait les rites et les précautions contre
l'impureté; morales, surtout dans la Loi Nouvelle,
qui est une règle de vie pratique en vue du salut,
c'est-à-dire en vue de l'acquisition d'une place dans
le Royaume de Dieu. Aucune notion métaphysique ne
se glisse encore, à proprement parler, sous les formules
très simples de ces dogmes-là: ne travaillez pas le
jour du Sabbat ; évitez la fréquentation des pécheurs ;
purifiez-vous, dans les formes prescrites, de toutes
les impuretés dont la liste suit, si vous n'avez pas su
les éviter; accomplissez tel rite à tel moment; ou bien:
aimez-vous les uns les autres ; préparez-vous, par le
sincère repentir, par la transformation de tout votre
être moral, #u grand jour prochain; faites-vous dans
le ciel un trésor de lartmnes œuvres que la rouille
ne mange pas et qukji'atteignent pas les voleurs ;
ayez foi, c'est-à-dire ayez confiance en Dieu votre
Père, et en Jésus, son Messie (en grec son Christ), son
messager de bonne nouvelle ; c'est sous cet aspect
que se présentent à nous, jusque dans leur détail, les
dogmes de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi, comme des
indications divinement autorisées, sans doute, divi-
nement établies aussi, mais essentiellement pratiques.
16 l'évolution des dogmes
Pourtant, dans les écoles philosophiques du paga-
nisme, le môme mot signifiait déjà quelque chose de
plus compliqué. On y appelait dogmes les formules, à
peu près immuables, dans lesquelles se fixaient les
doctrines fondamentales de chaque système. Clément
d'Alexandrie, docteur chrétien, qui vécut au début du
m e siècle, dans un milieu tout pénétré de philosophie
grecque, connaît bien ces « dogmesdes philosophes»^),
qui sont les postulats et les conclusions de chacun
des grands systèmes de la spéculation hellénique.
On disait, en effet, couramment, vers le début de l'ère
chrétienne, « les dogmes de Pythagore », ou « les
dogmes de Platon », pour faire entendre la doctrine
particulière de l'un ou de l'autre. Et il ne ^agissait
plus uniquement de préceptes pratiques, lesquels, en
définitive, ne tenaient qu'une place secondaire dans
les préoccupations des penseurs grecs, sans en excep-
ter Pythagore; en parlant ici de dogmes, on songeait
à des affirmations métaphysiques, qui n'exigeaient
pas seulement, de ceux qui les acceptaient, la foi-
confiance, mais encore et surtout la foi-croyance.
Ëntendons-nous : le consentement que les philo-
sophes imposaient à l'esprit de leurs disciples, la foi
qu'ils réclamaient d'eux, ils les voulaient raisonnables
et raisonnes; je veux dire acquis par la raison et
affermis par elle. Clément d'Alexandrie lui-même,
encore que chrétien, est assez pénétré des procédés
philosophiques pour définir le dogme « une certaine
perception logique » ( 2 ), c'est-à-dire une notion que
l'esprit atteint par la raison, ou mieux par le raison-
nement. Il se peut bien et, en fait, il se trouve que
(1) Stromates, I, 91, 101.
(2) Strom., VIII, 16 ; Bôy^a £<m xaTaXr^iç tiç Xoyexyj.
LE DOGME
17
nous ne jugions pas tous acceptables, du point de vue
de notre raison actuelle, les postulats d'un Pythagore
ou d'un Platon; qu'H se montre dans la construction
de leurs systèmes une part d'à priori tout à fait sub-
jectif et proprement en l'air,' que l'ensemble même
de l'édifice ne nous paraisse pas très solide ; on en
peut aisément convenir; il n'en demeure pas moins
vrai que l'intention première de ceux qui l'ont élevé
était de le construire avec le secours de la seule
raison. Et nous n'avons pas à nous étonner qu'un
effort pour expliquer le monde et la vie, une tenta-
tive pour fixer les directions de l'activité intelligente
de l'homme moral, dominés nécessairement par les
données et les méthodes d'une science aujourd'hui
périmée, par les influences d'une ambiance disparue,
ne répondent plus aux exigences d'une raison, la
nôtre, formée dans un autre milieu et par d'autres
composantes.
Dans la pratique, cependant, les dogmes des philo-
sophes, vers l'époque où le christianisme s'est défi-
nitivement constitué et s'est implanté dans le monde
antique, au temps de Clément d'Alexandrie, par exem-
ple, avaient quelque peu changé de caractère. La
parole du Maître était censée justifier les affirma-
tions préliminaires de la doctrine et dispensait les
disciples de beaucoup de réflexions personnelles. // a
dit, telle était la formule qui, évidemment, suffisait,
dans un grand nombre de cas, à poser des espè-
ces d'axiomes, qu'on acceptait parce que garantis
par Lui. On sous-entendait naturellement qu'il avait
fait les raisonnements indispensables et procédé à
toutes les vérifications nécessaires; il semblait donc
inutile de les cecommencer. Les docteurs chrétiens
2.
18 l'évolution des dogmes
reprochaient vivement à leurs rivaux de la philo-
sophie profane cette confiance qu'ils jugeaient supers-
titieuse ; il est certain qu'elle tendait à transformer
gravement la notion première du dogme philoso-
phique et à limiter l'exercice de la raison des disci-
ples à l'éclaircissement, à la justification, au com-
mentaire et à l'application d'un certain nombre
d'arguments d'autorité, pratiquement invérifiés. Au
moins restaient-ils en soi vérifiables; il pouvait sem-
bler inconvenant et présomptueux, mais il n'était
défendu à personne de suivre pour son compte toute
la voie inaugurée par le Maître d'autrefois et de repas-
ser par toutes les étapes de sa pensée féconde (*).
III
Selon notre jugement, il y a de quoi s'étonner de
voir les chrétiens reprocher aux philosophes de fonder
leurs dogmes sur l'autorité d'un maître et de les revê-
tir, par un véritable acte de foi, d'une puissance
qu'on pouvait dire religieuse; car enfin, eux aussi,
après avoir emprunté au langage courant et à celui
des écoles le mot dogme lui-même, ont vite réuni en
lui les deux sens de précepte issu de l'autorité
compétente et de règle de foi indiscutable, garantie
par la parole du Maître. Dès le temps où saint Paul
prêchait aux gentils de bonne volonté, autour des
synagogues répandues dans le monde grec et où saint
Pierre, avec les autres Apôtres galiléens, cherchait à
(1) Les néo-platoniciens ieront bien appel à une révélation,
mais, en leur temps, toute philosophie est pénétrée de mysti-
cisme et la leur devient une véritable religion.
LE DOGME
19
faire partager aux Juifs la confiance qui ranimait
dans la mission du Crucifié, il était entendu qu'on ne
discutait pas les préceptes du Seigneur, qu'on n'en
démontrait même pas l'excellence ; il suffisait de les
énoncer, puisqu'en Lui résidait toute autorité, de par
Dieu le Père. A mesure que grandit la personne de
Jésus dans la conscience chrétienne et qu'elle se rap-
procha de Dieu, jusqu'au jour où elle se confondit
avec lui, ses dogmata, j'entends toujours les préceptes
pratiques de salut qu'on lui rapportait, s'enveloppèrent
d'une autorité, s'il était possible, de plus en plus
indiscutable. Il semblait aussi dans la logique des
choses que ceux qui l'avaient connu durant sa vie,
qui avaient de ses lèvres recueilli les paroles salu-
taires, qui restaient les témoins de ses miracles et de
sa résurrection, fussent considérés, après sa mort,
comme parfaitement qualifiés pour représenter, et
en quelque sorte incarner, son autorité. Ne faisaient-ils
pas que répéter ce qu'il avait dit? Ne prolongeaient-ils
pas son enseignement parmi les hommes ? Ne prépa-
raient-ils pas, pour tout l'avenir, la tradition régu-
lière de sa volonté, de génération en génération?
A y bien regarder, entre les fondements de l'argu-
ment chrétien d'autorité apostolique, ainsi établi et
justifié, et la tendance des écoles philosophiques du
paganisme à jurare in verba magistri, on ne voit
guère qu'une question de degré ; mais, aux yeux des
fidèles de Jésus, une différence fondamentale excluait
jusqu'à la possibilité d'une comparaison entre eux et
les philosophes du dehors, et plaçait leur propre ar-
gument d'autorité hors des atteintes de la chicane
humaine : les maîtres divers et divisés qu'invoquaient
les sages du siècle ne pouvaient être raisonnablement
20 l'évolution des dogmes
rapprochés du Maître divin ; ils n'avaient disposé que
des ressources d'une intelligence plus vaste, des
lumières d'une raison plus solide que celle des
hommes du commun, mais qui participaient tout de
même et nécessairement de l'infirmité commune à
tous les fils d'Adam. Lui, au contraire, avait puisé
son autorité en Dieu, auquel personne ne songe à
demander des comptes ; ses dogmata empruntaient
à leur source le privilège de l'infaillibilité; descendus
véritablement du Père, ils s'offraient aux hommes
comme les fruits précieux d'une révélation^ de môme
que les préceptes de la Loi Ancienne, autrefois ap-
portés aux Juifs par Moïse, messager de l'Éternel, et
par les prophètes, emplis de l'Esprit saint. Il suffisait
donc, en définitive, de croire à l'authenticité des
livres de Moïse, à la réalité de ses entretiens avec
Jahveh et à celle de l'inspiration des prophètes, ajou-
tons, s'il s'agit d'un chrétien des premiers temps, de
reconnaître en Jésus le Messie promis à Israël, pour
accepter comme indiscutables des prescriptions que
la raison n'aurait pas toujours découvertes toute
seule, qui, parfois même, surtout dans l'Ancienne Loi,
s'accordent mal avec elle, mais qui, du moins, aussi
bien dans les Évangiles synoptiques que dans le Pen-
tateuque, ne semblent ni très compliqués, ni très dif-
ficiles à saisir (*).
Remarquons, d'ailleurs, que les premiers fidèles
de Zoroastre ou de Mahomet, voire même ceux du
Bouddha, ne se trouvaient point placés en face depos-
(1) Je rappelle qu'on nomme Pentateuque les cinq premiers
livres de la Bible, spécialement attribués à Moïse, et Évangiles
synoptiques, les trois premiers, dont la matière peut être
distribuée en colonnes parallèles.
J
LE DOGME 21
tulats. plus exigeants : croire que le premier avait
composé YAvesta sous la dictée d'Ormudz lui-même,
en présence duquel un ange Pavait transporté ; que
le second avait reçu le Coran dans son cœur des
propres mains de Fange Gabriel, et sur Tordre d'Allah ;
que le dernier, simple prince, selon les apparences,
avait atteint, par un puissant effort de sa volonté
prédestinée, à la perfection qui relevait au-dessus
des hommes et des dieux, et dont sa prédication a
tracé les voies certaines. Reposant sur une métaphy-
sique élémentaire, au moins en ce qui regarde Zoroas-
tre et Mahomet, des prescriptions rituelles, des pré-
ceptes moraux, des interdictions présentées comme
des tabous, tel semblait l'essentiel de leur enseigne-
ment à tous trois. Mais tout le monde sait bien qu'au
temps où vivait Clément d'Alexandrie, la dogmatique
chrétienne avait singulièrement dépassé les limites
du très simple enseignement apostolique.
C'est une question quelque peu oiseuse que de de-
mander si Jésus entendait réserver aux seuls Juifs le
salut qu'il apportait, ou s'il songeait à l'étendre à
l'humanité tout entière ; s'il était particulariste ou
universaliste ; en fait, il n'a pas eu, lui-même, à se
poser la question. Son horizon était naturellement
celui du pays où il vivait et la nécessité de l'élargir
ne semble pas s'être présentée à lui. On discute inu-
tilement sur les traits contradictoires qui se rencon-
trent dans les Évangiles; tantôt le Christ semble
réserver jalousement à Israël le bénéfice de sa mis-
sion, en proclamant que le pain des petits enfants ne
doit pas être jeté aux chiens, et tantôt il consent à
accorder un traitement, de faveur à telle ou telle foi
22 l'évolution des dogmes
particulière, dont il affirme l'efficacité propre par un
miracle. Contradiction ? Non pas, mais exception qui
confirme la règle et qui tourne à la leçon pour les
Juifs incrédules, auxquels des étrangers font la honte
de les devancer dans la voie de Dieu. Les textes évan-
géliques que nous possédons ont été rédigés, ne l'ou-
blions pas, à une époque où la foi nouvelle, repoussée
parla grande majorité des Juifs, s'était déjà implantée
sur le terrain païen; par conséquent, leurs rédacteurs
pouvaient être tentés d'introduire dans leurs récits,
ou d'y grossir, des anecdotes susceptibles de justifier
le fait accompli : la distribution aux petits chiens du
pain dédaigné par les enfants ; et pourtant l'impres-
sion invincible que tout leur ensemble impose, c'est
celle du particularisme de Jésus : il ne venait que
pour Israël. Un instant de réflexion suffit à nous con-
vaincre qu'il ne pouvait faire autrement.
Habitués que nous sommes à voir dans le christia-
nisme une religion spécifiquement distincte de toutes
les autres, et même du judaïsme; convaincus aussi
qu'il en faut reporter l'origine à la prédication du
Christ, nous nous laissons aller trop communément à
penser qu'il a prétendu fonder une religion; or, rien
ne paraît plus éloigné de sa volonté. L'historien se le
représente, avec M. Loisy (*), comme « un ouvrier de
village, naïf et enthousiaste, qui croit à la prochaine
fin du monde, à l'instauration d'un règne de justice,
à l'avènement de Dieu sur la terre, et qui, fort de cette
première illusion, s'attribue le rôle principal dans
l'organisation de l'irréalisable cité ; qui se met à pro-
phétiser, invitant tous ses compatriotes à se repentir
(1) Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 252.
LE DOGME 23
de leurs péchés, afin de se concilier le grand juge
dont la yenue est imminente et sera subite comme
celle d'un voleur; qui recrute un petit nombre d'adhé-
rents illettrés, n'en pouvant guère trouver d'autres,
et provoque une agitation, d'ailleurs peu profonde,
dans les milieux populaires. » Evidemment, cet
homme, si modeste que fût son origine et son mi-
lieu, portait en lui une force singulière et vivaitavec
une intensité extraordinaire la religion qu'il sentait
dans son cœur; mais, cette religion, c'était celle de
ses pères ; son Dieu, c'était celui d'Abraham, d'Isaac
et de. Jacob ; sa Loi, c'élait celle de Moïse, et il ne
venait pas pour l'abolir, mais, c'est lui qui l'a dit,
pour l'accomplir jusqu'à son dernier iota (Mt. 5 i7 - 18 ).
Il se montrait sans doute assez disposé à faire bon
marché des pratiques sous lesquelles la fausse piété, la
tartuferie et toutes les variétés du pharisaïsme trou-
vaient trop aisément un refuge; l'élan personnel
damour et de confiance vers Dieu, précédant la véri-
table transformation morale de l'individu, lui semblait
infiniment plus propre que tous les rites à ouvrir aux
hommes les portes du Royaume de Dieu; en d'autres
termes, sa piété profonde et originale s'enfermait
difficilement dans les formules, les règles et les gestes
convenus; mais, né Juif, il restait Juif et ne conce-
vait pas qu'il y eût une autre vérité divine que celle
jadis révélée par Jahveh à ses prophètes, dont il
renouait lui-même la tradition.
C'est pourquoi on ne comprendrait guère qu'il se
fût demandé si les païens seraient sauvés. Sauvés?
Ils ne pouvaient l'être que s'ils abandonnaient leur
erreur païenne, se convertissaient au judaïsme et
se repentaient, eux aussi, de leurs fautes, de ce re-
24 l'évolution des dogmes
pentir profond et définitif qui fait l'homme nouveau
Tant que ces hommes du dehors, chiens, fils de
chiens, au jugement des Juifs formalistes, ne sollici-
teraient pas leur entrée dans la demeure d'Israël, nul
n'aurait à y tenir compte d'eux; mais, le seuil franchi,
ils 6e rangeraient, comme les fils authentiques
d'Abraham, au nombre de ses enfants, car certaine-
ment Jésus ne partageait pas les préjugés orgueilleux
et défiants de beaucoup de rabbins à l'égard des
convertis. Le centurion de Capharnaum et la Cha-
nanéenne, l'un et l'autre nés en dehors d'Israël,
obtiennent cependant du Maître le miracle qu'ils
sollicitent; il est vrai que les deux épisodes évan-
géliques qu'ils animent semblent d'interprétation plus
complexe qu'on ne le croirait au premier abord. Ils
ont été rédigés, ne l'oublions pas, une quaran-
taine d'années, au bas mot, après la mort de Jésus,
en un temps où ils justifiaient le fait accompli,
c'est-à-dire la prédication de l'Évangile aux Grecs ; ils
s'offraient aussi comme un exemple encourageant à
l'incrédulité têtue de la masse des Juifs ; enfin, ils
prouvaient que la foi, entendons ici la confiance, dans
le Christ, suffisait pour gagner une part du Royaume.
En supposant qu'ils soient, dans leur fonds, authen-
tiques, ils revêtent évidemment la double conversion
qu'ils supposent de formes exceptionnelles, et qu'ex-
cuse seule une application de faveur du pouvoir
discrétionnaire du Christ, et il demeure établi que
la vue de Jésus ne s'étendait pas, en fait, au delà
des limites d'Israël, que sa prédication ne s'adres-
sait qu'à ses compatriotes.
Malheureusement, de son vivant même, ils répon-
dirent mal à son attente, et, le plus souvent, leurs
LE DOGME 25
oreilles se fermèrent à sa parole. Ceux d'entre eux
qui pratiquaient l'étude de la Loi, étude pénible et
minutieuse, merveilleusement propre à développer le
pédantisme et l'orgueil intellectuel, les scribes qu'on
appelait rabbins, c'est-à-dire maîtres, ne virent pas le
moyen de prendre en sérieuse considération un pré-
tendu prophète galiléen, fils d'un charpentier sans
culture et lui-même, probablement, fort ignorant de
leur science. Entre leur religion et la sienne, il n'exis-
tait pas, en vérité, de commune mesure, et ce fut par
eux qu'il périt. Ses disciples, après un moment d'épou-
vante et de désespoir, se ressaisirent; ils crurent le
revoir sur les bords familiers du lac de Génézareth; la
foi en sa résurrection leur rendit courage et ils osè-
rent reprendre son œuvre, que Pilate avait interrom-
pue. Cependant, tout en croyant prolonger son
enseignement, selon ses ntentions, ils en changèrent
le centre : Lui prêchait avant tout la foi en Dieu le
Père et l'imminence du Royaume; eux, mirent au
premier plan, dans leur prédication, la foi en Jésus
ressuscité, Messie vivant, dont le prochain retour (la
parovsie) allait marquer l'aurore des temps promis.
Or, si les Juifs n'avaient pas cru généralement au
message queleur apportait Jésus lui-même, ils devaient
encore bien moins accepter qu'un homme de si peu,
incapable d'éviter un destin affreux et honteux, mort
sur la croix, à la face du peuple, entre deux voleurs,
fût au vrai le Béni du Très-Haut, le Dominateur an-
noricépar les prophètes et qui devait rendre sasplendeur
à la nation élue. Les arguments mis en avant par -les
Apôtres, pour prouverla réalité de la résurrection, tels
que les apparitions de Jésus à leur petit groupe et, plus
tard, la découverte de son tombeau vide, au matin du
3
26 l'évolution des dogmes
dimanche, ne soulevaient pas en ce temps-là autant
d'objections qu'aujourd'hui ; mais une seule suffisait
à les ruiner dans l'esprit des adversaires, des Juifs
instruits : c'est que ces arguments venaient d'igno-
rants, d'illettrés, et que personne, en dehors d'eux,
n'avait contrôlé les faits qu'ils alléguaient : le Ressus-
cité ne s'était montré qu'à ses disciples. Aussi bien,
très vite, la prédication apostolique rencontra-t-elle
dans les synagogues une résistance invincible, et, en
fait, elle n'y gagna que des recrues très peu nom-
breuses ; par la force des choses, il lui fallut, pour
s'assurer la vie, chercher à s'implanter autour des
iuiveries, parmi les païens que de bonnes dispositions
naturelles, des amitiés ou des relations de commerce
inclinaient à judaïser. Ce fut l'œuvre de saint Paul, un
des rares pharisiens conquis par la foi nouvelle, que
d'offrir à ces gens-là, franchement, et en les dispen-
sant des minuties du légalisme israélite, le présent
divin que les Juifs dédaignaient.
Les conséquences de cette transposition furent, en
ce qui touche notre recherche, incalculables, et Paul
lui-même ne les soupçonna pas. D'abord, le judéo-
christianisme des gentils s'éloigna promptement du
judaïsme pur et, dès la fin du I er siècle, se trouva
contraint de s'organiser comme une religion particu-
lière; son originalité se marqua même par une hosti-
lité croissante à l'égard de sa souche hébraïque. En
second lieu, la foi chrétienne rencontra sur le terrain
grec, dès qu'elle eut dépassé les basses classes, où,
sans doute, elle s'implanta en commençant, diverses
écoles de philosophie, dont les doctrines métaphy-
siques ne tendaient à rien moins qu'à expliquer l'uni-
vers, à raisonner définitivement sur la vie, son sens
LE DOGME
27
et son but, sur Dieu, et, peut-on dire, sur tout. Les
dogmata des Apôtres, simples règles de vie pratique
et où la métaphysique, même chez saint Paul, gar-
dait l'apparence d'un fait révélé, loin de revêtir celle
d'une spéculation transcendante, rencontrèrent ainsi
les dogmata philosophiques, que nous avons déjà
définis. La culture grecque se superposa à l'espé-
rance chrétienne et transforma la foi-confiance des
premiers disciples en foi-croyance, en foi de doctrine;
les dogmes de l'Évangile se' chargèrent peu à peu de
toute la matière des dogmes des écoles.
Il était inévitable que, dès le lendemain de la mort
de Jésus, toute réflexion méthodique sur lui tendît à
l'élever au-dessus de l'humanité : saint Paul le
conçoit déjà comme un homme divin, tout pénétré de
l'Esprit, au point que l'on peut dire qu'il est l'Esprit
(II Cor., 3 17 j et le IV e Évangéliste le présente comme
une incarnation du Logos, de la Parole féconde, de la
Volonté créatrice de Dieu. Son enseignement ne de-
vait donc pas tarder à être considéré comme une
révélation analogue à celle dont Jahveh avait jadis
favorisé Moïse et les prophètes, mais plus complète
qu'elle et destinée à la remplacer pour le salut des
hommes. Il était aussi dans l'ordre que toute addition
à la foi première, toute complication dont on l'aug-
mentait, ne fussent acceptées qu'à la condition de
sembler, sinon explicitement recommandées, au
moins supposées par la tradition (paradosis). On don-
nait ce nom aux souvenirs plus ou moins exacts,
que, par les Apôtres, on faisait remonter jusqu'au
Maître et qui forment la matière des écrits évangé-
liques. Avec un peu d'adresse, de bonne volonté et
de persévérance, les idées de la philosophie hellé-
28 l'évolution des dogmes
nique s'accordèrent autant qu'il fut nécessaire, et
nous verrons comment, avec le premier enseignement
chrétien, très souple parce que très simple et guère
plus encombré de métaphysique que ne le sera, par
exemple, plus tard, la doctrine de Mahomet. Et ainsi,
au lieu des préceptes quelquefois singuliers, mais
toujours précis et clairs, qui prenaient dans l'Ancienne
Loi la forme de véritables tabous, c'est-à-dire d'inter-
dictions négativement salutaires mais non motivées,
et dans la Nouvelle celle de conseils de morale pra-
tique, les dogmes de l'Église apostolique, enfin, de-
vinrent des affirmations métaphysiques, sorties de
spéculations plus ou moins profondes sur les postu-
lats chrétiens, conduites dans l'esprit et selon les
procédés de la philosophie païenne.
La notion d'autorité, nécessaire à la fixation de
l'axiome de foi qu'est la formule dogmatique, s'établit
tout naturellement; nous savons déjà que les dogmes
du Seigneur et de ses Apôtres empruntaient leur va-
leur à la relation du premier avec Dieu et à la mis-
sion définie des seconds. Avant même que leè Apôtres
ne fussent descendus dans la tombe, l'autorité qu'on
peut appeler de gouvernement , indispensable à tout
groupement qui veut vivre, était exercée, dans chaque
communauté chrétienne, par l'assemblée des fidèles
elle-même, quitte à déléguer à quelques-uns de ses
membres, comme faisaient les Juifs dans leurs syna-
gogues, les soins matériels, et d'ailleurs encore élé-
mentaires, de l'administration. Après la disparition
des Apôtres directs, les prédicateurs itinérants, apô-
tres, prophètes ou didascales, qui continuèrent leur
œuvre, passèrent pour agir et parler sous l'inspiration
LE DOGME
29
de l'Esprit, mais comme, en définitive, l'assemblée
(ecclesia) resta libre de leur accorder ou non sa con-
fiance, ce fut elle qui régla sa propre foi, qui en
accepta ou en repoussa tels ou tels accroissements:
Chacun d'eux, proposé par un inspiré, se présente
comme un charisme, c'est-à-dire une grâce (/jxptç)>
une inspiration de l'Esprit; en théorie, nul ne possé-
dait qualité pour contrôler l'Esprit, mais, en pratique,
l'assemblée ne faisait accueil qu'aux nouveautés qui
lui plaisaient. Au reste, durant cette période pneuma-
tique de la foi (du grec pneuma : esprit) , qui corres-
pond à peu près au I er siècle de la vie chrétienne, et
où les Églises vivaient sous un régime de démocratie
quelque peu anarchique, l'influence de la philosophie
grecque sur la foi ne s'exerça que très indirectement,
à travers le judaïsme et d'une manière assez peu sen-
sible; ce fut au ir siècle qu'elle commença à se mani-
fester sérieusement, parce qu'alors un certain nombre
de philosophes se convertirent et prétendirent, plus
ou moins consciemment, accorder leurs croyances
nouvelles avec leurs idées anciennes. Or, dans le pre-
mier quart de ce même siècle, on vit s'achever, tou-
chant l'organisation des Églises, une évolution com-
mencée, peut-on dire, au lendemain même de la mort
des Apôtres.
Tout d'abord les groupes chrétiens n'avaient pas
éprouvé le besoin d'établir à leur tête une adminis-
tration spirituelle, parce que toute autorité, en la
matière, leur paraissait inséparable de l'inspiration
directe et manifeste, qu'un choix humain ne saurait
provoquer ni diriger, car l'Esprit souffle où il veut;
ils n'avaient donc pas de clergé. Mais, peu à peu, et
pour diverses raisons, ils sentirent la nécessité d'en
3.
âO l'évolution des dogmes
avoir un. L'exemple du sacerdoce juif et celui des
sacerdoces païens; l'obligation d'organiser une dé-
fense régulière contre les faux inspirés, souvent
difficiles à démasquer, dans une assemblée dont le
sang-froid pouvait n'être pas la qualité dominante; la
fréquence, de plus en plus grande, des entre-
prises d'illuminés, qui, avec des opinions exagérées ou
même des systèmes doctrinaux étrangers à la pré-
dication apostolique, viennent troubler les simples;
le désir de sécurité, si profond chez les hommes
médiocres et qui, confondant vérité avec immobilité,
tend à la formule de foi, au Credo qui ne bougera
plus et qu'une autorité garantit; tout cela décida les
communautés à laisser prendre par leurs administra
teurs temporels, par ceux qu'on appelait anciens
(presbyteroi) et surveillants (episcopoi), la garde de
la foi moyenne. Celle-ci tend dès lors à se fixer, à
revêtir la forme d'une doctrine didactiquement trans-
mise, et à quitter celle qu'elle avait connue d'abord
d'une espérance et d'une confiance senties, vécues et
transmises de proche en proche, par une sorte de
contagion. Mis à part toute pensée d'ambition et de
domination, que, d'ailleurs, les hommes, quels qu'ils
soient, n'écartent pas d'ordinaire aisément, ces
fonctionnaires des Églises primitives, constitués gar-
diens de la foi et de la coutume, devaient fatalement
restreindre, jusqu'à le supprimer, le rôle des ins-
pirés du dehors et du dedans, qui, par nature, échap-
paient à la discipline et à la règle; ils devaient, tout
aussi nécessairement, attirer à eux le soin d'enseigner
Ta « bonne doctrine » dont ils ont mission de conser-
ver le dépôt intact. .
Dans le temps où s'accomplit, au sein des Églises
LE DOGME 31
chrétiennes, cette fusion des fonctions administratives
et des fonctions spirituelles, reparaît et s'impose la
nécessité des rites. Le Christ n'y attachait pas d'im-
portance; il ne baptisait même pas; mais déjà ses
Apôtres, après sa mort, pratiquaient les deux rites
juifs du baptême et de la fraction du pain, en atta-
chant au premier le sens d'une régénération néces-
saire pour entrer dans le Royaume; au second, selon
tonte apparence, celui d'un mémorial du temps qu'ils
avaient passé dans la communion matérielle de Jésus.
De même que l'influence tenace du vieux ritualisme
juif tendait à les développer tous deux et à en créer
d'autres, les habitudes invétérées des convertis de la
gentilité agissaient dans le même sens, car toutes les
religions païennes étaient très ritualistes. Outre que
la rapide complication de ces rites chrétiens rendit
vite nécessaire une certaine instruction , qu'on pourrait
dire technique, chez ceux qui se trouvaient chargés
de les accomplir et qui ne pouvaient, par conséquent,
plus être n'importe lesquels d'entre les fidèles, les
anciens épiscopes se trouvèrent bien placés dans la
communauté pour les accaparer, dès que la conviction
commune eut restauré l'habitude païenne d'attacher
aux cérémonies consacrées (liturgies) et aux gestes
réglés une idée d'invariabilité nécessaire et de puis-
sance mystérieuse.
Concentration dans les mêmes mains des fonctions
administratives, du droit de surveiller la doctrine et
les mœurs, du soin d'enseigner la foi, du privilège
de disposer de la force des rites, tel fut, tel est encore,
le fondement de l'autorité du clergé chrétien. Elle
ne s'établit point sans résistances, dont les vieux
textes nous permettent de saisir quelques épisodes,
t
32 l'évolution des dogmes
mais elle s'établit nécessairement parce que, sans
elle, l'Église se serait émiettée en sectes et n'aurait
pas vécu. Quand toute autorité de fait reposa dans
les mains du clergé et particulièrement dans celles
de l'évêque, il suffît d'un médiocre effort pour la
justifier en droit. On s'accorda généralement à recon-
naître que toute l'organisation cléricale avait été
voulue par le Christ et remontait aux Apôtres; il fut,
du même coup, entendu que le pouvoir des évoques
se trouvait garanti, et en quelque sorte sanctifié, par
celui des Apôtres, dont ils passèrent pour les suc-
cesseurs directs et dont ils eurent pour tâche princi-
pale de maintenir la tradition intacte. D'abord iso-
lés, chacun demeurant responsable devant le Christ
de l'autorité doctrinale qu'il exerçait dans son
Église, les évoques, dès le courant du 11 e siècle,
prirent l'habitude de s'écrire, de se visiter, de se
réunir en groupes plus ou moins nombreux et qui
furent les synodes et conciles, pour se mettre
d'accord sur les points litigieux de la discipline ou de
la foi ; et ainsi se forma l'autorité ecclésiastique pro-
prement dite, en attendant que, par une évolution, qui
ne se fit réellement bien qu'en Occident, l'évêque de
Rome établît, à côté de celle des conciles, son in-
fluence de direction, d'abord toute morale, puis de
plus en plus effective, pour aboutir, à la fin du
xïx e siècle, à proclamer définitivement sa suprématie
doctrinale absolue sur ses frères en Christ.
IV
Nous pouvons maintenant nous rendre compte du
contenu de la notion du dogme dans l'Église catho-
LE DOGUE 33
lique et, d'une manière générale, dans l'Église chré-
tienne; nous en avons déterminé les divers éléments
et il ne nous reste plus qu'à les rassembler. Un
dogme, c'est à la fois une vérité infaillible et un pré-
cepte inviolable; il a été divinement révélé dans sa
substance soit par Dieu, directement, par exemple
sur le Sinaï, où Jahveh parla à Moïse, soit par le
Christ, au cours de son enseignement terrestre, que
nous relatent les Évangiles et la Tradition, conservée
dans l'Église depuis les Apôtres; ou bien encore il a
été révélé par la voie indirecte de l'inspiration à ceux
qui ont qualité particulière pour la recevoir, aux
dignitaires ecclésiastiques que continue d'animer
l'esprit des Apôtres.
Le dogme ne peut donc être reconnu tel que
lorsqu'il a été défini, formulé et proclamé par l'auto^
rite compétente^ c'est-à-dire, en somme, autrefois
par les conciles et aujourd'hui, dans l'Église catho-
lique, par le pape, sous l'inspiration du Saint-Esprit.
Mais, après que l'autorité a parlé, le dogme qui
prétend exprimer l'absolument vrai, devient pour
les fidèles objet de foi fixe et immuable, puisque
Dieu ne se trompe ni ne trompe jamais ; et, aussi,
quand il y a lieu, règle certaine des mœurs. Telle
est du moins la théorie. Révélation, autorité, immu-
tabilité^ voilà donc les trois mots qui caractérisent
le dogme et en expriment, peut-on dire, les trois
< aspects principaux. La raison, fondement néces-
saire des dogmes philosophiques des Grecs, n'a
plus ici d'autre rôle que d'accepter les propositions
dogmatiques et de les justifier si elle peut.
Vu du dehors et considéré par des incroyants, le
dogme se présente évidemment surtout sous la forme
34 l'évolution des. dogmes
d'une décision, d'un décret conciliaire ou pontifical,
mais, au jugement d'un fidèle, cette autorité qui semble
engendrer le dogme, pour si humaine qu'elle paraisse,
est inattaquable, parce qu'elle n'agit pas d'elle-même
et arbitrairement; au vrai, ses décisions n'ont rien
de personnel. L'Autorité n'est qu'un intermédiaire,
nécessaire, mais désintéressé entre les croyants et
Dieu ; le pape, par exemple, homme choisi par des
hommes et, dans le cours ordinaire de sa vie, sujet
aux défaillances et aux erreurs de la raison humaine,
sent se dresser au-dessus de sa faiblesse native toute
la puissance de l'Esprit, dès qu'il fait appel direct à
son assistance; c'est pourquoi l'essentiel du dogme,
pour un chrétien romain, c'est la révélation qui le
garantit; et il en va de même pour tous les fidèles de
toutes les religions révélées.
Encore que la qualité propre du dogme chrétien,
par exemple, soit bien d'être une vérité révélée et que,
par conséquent, tous les dogmes participent de ce
caractère qu'on peut dire spécifique, le mot dogme
recouvre cependant aujourd'hui des affirmations assez
différentes et qui sont susceptibles d'être distinguées,
au moins en deux catégories. On peut mettre â part,
tout d'abord, un certain nombre de propositions fon-
damentales, évidemment dogmatiques en soi, puisque
la raison toute seule ne pourrait que les supposer, les
affirmer sur une sorte d'assurance subjective, qui
n'est qu'un sentiment et qui manque à nombre
d'hommes, alors qu'au jugement de certains il faut
LE DOGME 35
la comprendre comme une véritable révélation imma-
nente en chacun de nous; en tout cas, elles sont in-
démontrables objectivement, j'entends inaccessibles
aux procédés scientifiques de démonstpation ; telles
l'affirmation de l'existence de Dieu et de sa provi-
dence, ou celle de l'existence de l'âme et de la vie
future.
Elles se caractérisent d'abord par leur simpli-
cité : invérifiables, elles ne sont pas inconcevables eft
»
la raison de l'homme peut s'y assurer, avec plus ou
moins d'aisance et de solidité, par une méditation
convenable sur les notions de causalité, de finalité et
de justice. En second lieu, elles sont très répandues;
on les .retrouve à la base de la plupart des grandes
religions actuellement vivantes et de beaucoup de
celles qui ont vécu autrefois. Chacune, il est vrai, les
justifie à sa manière, mais sans y prendre d'ordinaire
beaucoup de peine, tant elles lui semblent naturelles.
Les anciens chrétiens disaient volontiers que si la
raison de l'homme rendait si facilement témoignage
en faveur de ces vérités premières, c'est que l'âme
reconnaissait son créateur et ils ajoutaient qu'au
reste Adam avait pris en face de Dieu lui-même, et
par lui, une connaissance exacte des fondements né-
cessaires de la foi et qu'il en avait laissé à ses des-
cendants, tout au fond de leur être ( d ), la tradition
certaine; d'ailleurs Moïse, les Prophètes et Jésus lui-
même sont venus successivement l'affermir et la jus-
(1) Aux premiers siècles, beaucoup de chrétiens . croyaient
que l'âme de chaque homme était engendrée en même temps
que son corps; l'âme de l'enfant sortait de celle de son père,
de sorte que l'âme d'Adam était, sans figure, la souche de
toutes les âmes humaines, qui héritaient ainsi, naturellement,
de ses connaissances touchant Dieu.
36 l'évolution des dogmes
tifier. Chaque religion révélée organise ainsi pour
son compte, et sous l'angle de sa propre révélation,
ce fonds commun de la spéculation religieuse des
hommes.
Mais, à côté de ces postulats premiers de toutes les
théologies, il est d'autres affirmations plus particu-
lières et, en même temps, beaucoup plus compliquées,
qui échappent tout à fait au contrôle de la raison;
c'est de celles-là que M* r Mignot écrivait naguère :
« Le dogme est par lui-même si prodigieux, si invrai-
semblable, si effrayant, il exige de notre raison un
tel acte d'humilité et de soumission à l'incompréhen-
sible, il entraîné de telles conséquences morales qu'on
n'aurait pu l'inventer (*).» Avancer, par exemple, que
l'homme apporte en naissant un germe de perdition,
qui se rattache à une faute commise dans l'Eden par
l'ancêtre de l'espèce, ce n'est point poser une notion
facile à entendre, ni même à accepter, et c'est le
dogme du péché originel; affirmer que Jésus est né
d'une Vierge, miraculeusement fécondée par le Saint-
Esprit, ce n'est pas seulement se placer hors des
cadres de l'expérience, c'est aussi sortir de ceux de la
raison; je veux dire que, considéré en lui-même, le
dogme de la conception virginale n'offre aucune prise
à l'argumentation rationnelle, que toute discussion
critique à son sujet se ramène à apprécier l'authen-
ticité et la solidité de ses justifications textuelles.
Que ce Jésus, homme sublime si Ton veut et, du point
de vue moral et religieux, véritable sur-homme, soit
à la fois un homme authentique, et non pas une
simple apparence humaine, et en même temps, d'autre
(1) Critique et tradition, dans le Correspondant du 10 jan-
vier 1904.
LE DOGME
37
part, l'incarnation d'un Dieu, qu'on nous dit immen-
surable et inconcevable, que, par conséquent, son
corps, visible et vivant, comme tel, nécessairement
limité, ait enfermé la plénitude de l'Infini divin, c'est
le dogme de l'incarnation, appuyé de celui des deux
natures parfaites du Christ, mais il est aisé de com-
prendre que toutes les explications qui prétendent
s'élever au-dessus de leur proclamation pure et
simple, se perdent dans le verbalisme le plus vide.
Que Dieu soit à la fois un et triple, qu'on le conçoive,
dans le même moment, sous la forme de trois per-
sonnes distinctes, le Père, le Fils et l'Esprit, et sous
celle d'une Unité parfaite, dont on ne peut rien dire
d'intelligible sinon qu'elle constitue l'Être infini, for-
mule qui, elle-même, demande à n'être pas trop pres-
sée, il ne semble pas facile non plus de disposer
l'esprit humain à l'admettre, sans l'obliger à sortir
de lui-même, sans lui imposer l'inconnaissable.
Tous ces dogmes-là et d'autres du même genre,
sont, en vérité, humainement inexplicables, voire
même impensables ; les éclaircissements, dont les
théologiens se risquent à les entourer, ne sont
que des paraphrases de formules d'école, ou des
gloses, que garantit seule l'autorité transcendante
dont on accepte que le clergé ait le dépôt. En
vérité, ils forment bien « un groupe incommensura-
ble avec l'ensemble du savoir positif » ; leur trans-
cendance même fait qu'ils « demeurent sans rapports
avec la vie intellectuelle effective » (Le Roy). On ne
peut les concevoir que comme des faits révélés et
avoués invérifiables ; mais des faits dont l'organisa-
tion équivaut à construire un vaste corps de doctrines
métaphysiques très compliquées. Ils supposent
4
38 l'évolution des dogmes
évidemment les autres propositions, celles que
nous avons distinguées d'abord, mais ils les dé-
passent de beaucoup et ne sauraient, comme elles,
se justifier par le désir si naturel de ne pas limiter
l'existence humaine à l'incertitude de la vie terrestre,
de ne pas l'arrêter aux quelques années, parfois
misérables et, d'autres fois, scandaleusement pros-
pères, qui la composent, de sentir une protection,
une justice planer au-dessus des contingences d'ici-
bas.
Les vrais dogmes, ceux qui naissent, qui évoluent,
se transforment, vivent et meurent, sont ceux de cette
seconde catégorie, ceux qui ne peuvent se justifier
que par un appel à la révélation. C'est pourquoi,
avant que de pousser plus loin, il nous faut nous
arrêter un instant sur la notion de révélation.
V
CHAPITRE II
La révélation et l'inspiration
1. — La révélation selon les orthodoxies. — Gomment s'impose
sa nécessité. — Son principe : l'omniscience divine et la
possibilité de sa communication aux hommes.
H. — La révélation conçue comme une conversation entre la
divinité et l'homme. — Exemples. — L'artifice de l'intermé-
diaire entre Dieu et l'homme. — Faiblesse de cet artifice. —
Nécessité de recourir à l'inspiration.
III. — L'inspiration d'après les théologiens. — L'assistance du
Saint-Esprit. — Usage quasi universel de l'inspiration. —
Ses avantages. — Le phénomène physique de l'inspiration.
— Exemples. — L'inspiration dans les Écritures.
IV. — La vraie nature de l'inspiration. — Ses rapports avec
l'ambiance où elle se produit. — Son caractère humain et
périssable. — Prompte déformation de la figure des grands
inspirés. — Exemple de saint François d'Assise.
V. — Désir de fixer la révélation par l'écriture. — Déformation
que subit la révélation première avant que d'être définitive-
ment écrite.
VI. — -Résumé : la révélation considérée du point de vue
scientifique.
I
La révélation, selon la définition des orthodoxies,
c'est la communication faite par Dieu à l'homme d'une
vérité inaccessible à la raison réduite à ses seules
forces. Les propositions de la religion catholique, qui
40 l'évolution des dogmes
expriment des mystères, se présentent nécessairement
comme révélées : l'existence de la Trinité, par
exemple, qui, quoique parfaitement réelle, n'altère
pas l'Unité de Dieu, ne pouvait évidemment pas
être découverte par les moyens d'investigation dont
usent d'ordinaire les hommes, soit par l'observation
et le raisonnement, car toutes les expériences faites
dans le monde sensible, comme les conclusions que
la logique en tire, s'opposent à l'accord des deux
notions contradictoires que prétend pourtant concilier
le dogme en question. L'Incarnation, la Conception
virginale, la Rédemption, le Péché originel, autant de
notions capitales dans l'orthodoxie catholique et
qu'elle ne connaît que parce que Dieu lui-même a
pris soin de les lui enseigner. A la révélation aussi se
rapporte toute connaissance véritable de l'avenir; la
science des Prophètes et celle du Voyant de F Apoca-
lypse sont, au propre, une communication partielle
de la prescience de Dieu. Par la révélation encore,
l'homme peut jeter un coup d'œil sur l'au delà de son
existence mortelle et prendre quelque idée de la vie
éternelle.
Dès qu'une religion cherche à s'évader de l'anthro-
pomorphisme étroit, j'entends dès qu'elle cesse
d'imaginer la divinité sous la forme d'un être per-
sonnel, plus puissant que les princes de la terre,
mais qui leur est cependant comparable et qui vil, en
somme, comme eux, dans plus de splendeur et sans
le souci de la mort, tels les dieux d'Homère, dès, par
conséquent, qu'elle prétend non plus seulement
raconter des histoires divines qui se placent dans le
même plan que les faits humains, mais élucider les
problèmes que la réflexion pose devant la raison,
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 41
problèmes de la vie, de la mort, de la destinée et du
monde, il lui faut de toute nécessité faire appel à la
révélation transcendante que nous venons de définir.
La métaphysique humaine agite ces mômes problèmes
et elle construit à leur propos des systèmes plus ou
moins ingénieux, plus ou moins séduisants aussi; mais
aucun ne saurait vraiment prétendre à une réalité hors
de l'esprit qui Ta enfanté ; aucun d'eux n'offre môme,
du point de vue critique, la moindre probabilité
d'existence objective. La vérité révélée et la réponse
qu'elle apporte aux grandes questions de la méta-
physique, se présentent sous un tout autre aspect.
L'homme qui cherche et réfléchit ne tarde pas à
faire l'expérience de son incapacité à résoudre ces
redoutables problèmes, qu'il considère, à bon droit,
comme primordiaux, puisqu'à leur solution se trouve
liée l'intelligence de son être, de sa destinée et de
son devoir; mais, comme il ne peut aisément consen-
tir à s'avouer qu'ils sont insolubles, il en attribue la
pleine connaissance à l'Être ou aux Êtres mystérieux
et puissants dont il a peuplé le monde et auxquels il
rapporte en bloc la science et le principe de tout ce
qu'il ne comprend pas. Ce que sait la Divinité, rien
ne l'empêche de le dire; par un acte de sa grâce, elle
peut confier tout ou partie des secrets éternels aux
mortels qu'elle aime : c'est sur cette conviction en
quelque sorte préalable, et d'ailleurs assez logique,
que reposent toutes les religions révélées. Toutes
affirment qu'elles remontent, dans leur origine, à un
homme favorisé d'une révélation divine, qui a posé
leurs fondements, sur l'ordre exprès d'un dieu, ou
même à un dieu, qui a pris la forme humaine, pour
se faire intégralement entendre des hommes.
4.
42 l'évolution des dogmes
Le bouddhisme se place, il est vrai, dans des condi7
tions un peu différentes^ ou, plus exactement, offre
une variante très particulière de ce thème initial de
la révélation divine; c'est qu'originairement il n'était
pas une religion, mais une espèce de philosophie du
bonheur, à peu près athée, puisque les dieux qu'il
reconnaît, s'ils occupent dans le monde un rang supé-
rieur aux hommes, restent, en revanche, inférieurs
au Bouddha, qui n'est, dans le principe, qu'un homme
élevé à la perfection; ils ne possèdent, d'ailleurs,
aucun des attributs que les religions révélées attachent
à leurs divinités : puissance créatrice, éternité, action
providentielle dans le monde. Cependant la doctrine
bouddhiste présente le Bouddha comme une incarna-
tion passagère, mais renouvelable d'une sorte d'entité
éternelle, la Sagesse absolue, qui vient révéler aux
hommes, de temps en temps, les voies par lesquelles
ils peuvent fuir la nécessité de renaître, de subir les
tourments de nouvelles épreuves terrestres après
leur vie présente et qui les conduisent au bienheureux
repos du nirvana. Sans doute les dieux sont incapables
de tenir la place du Bouddha; ils sont réduits à le
supplier de paraître sur la terre et, plus tard, à l'im-
plorer encore pour qu'il achève, par un dernier effort
de sa volonté, la transformation mystérieuse et pro-
fonde qui fait de l'homme prédestiné, du Bodhisatva,
un Bouddha parfait; et, loin de l'inspirer, ils écoutent
ravis sa parole, quand il. daigne leur parler; mais, en
vérité, c'est une révélation que cette parole répand.
Avant que de consentir à naître, le Bouddha, incarné
dans la personne du prince Siddhârtha, préexistait au
ciel, où se trouvent encore les futurs Bouddhas ; il y
contemplait la Vérité éternelle et s'en pénétrait;
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 43
d'autre part, il dépendait de lui de choisir son heure
et le cadre de son œuvre salutaire. Ce sont là privi-
lèges divins et il est naturel qu'une tendance se soit
montrée dans le bouddhisme à considérer le Bouddha
comme un dieu.
La principale différence qui le mette à part du type
ordinaire du dieu, c'est que sa nature n'est pas vrai-
ment autre que celle de l'homme; il est un homme
qui, au cours de plusieurs existences, 4e plus en
plus parfaites, a vivement désiré devenir Bouddha
et pendant la dernière, avant celle de sa gloire, a
mérité d'être agréé et comme sacré pour l'avenir
par un Bouddha vivant. Notons encore que son rôle
se borne à répandre la doctrine de la perfection; ce
n'est pas lui qui l'invente; vingt-quatre Bouddhas
l'ont prêchée avant Siddhârtha et d'autres la prêche-
ront après, comme une révélation qui semble dormir
au fond de leur être et que leur méditation en fait
sortir.
Par ce biais, le bouddhisme prend place dans le
cadre des religions révélées. Évidemment, les condi-
tions dans lesquelles se présente la révélation
bouddhique la rendent particulièrement facile à accep-
ter et à pratiquer, puisqu'elle revêt les formes d'une
doctrine qui s'offre à la raison et à l'expérience,
qu'un homme explique et qu'il pratique sous les yeux
des autres; elle renferme pourtant un élément que
ni la raison ni l'expérience ne peuvent atteindre, en
ce qu'elle affirme que quiconque suivra les voies
qu'elle indique, parviendra sûrement au bonheur
absolu, à l'anéantissement dans le nirvana.
Mis à part les différences de milieu et de procédés,
la prédication du Christ n'était pas sans rapport avec
à
»
44 l'évolution des dogmes
celle du Bouddha : lui aussi apportait aux hommes
le moyen tout pratique d'atteindre le bonheur défi-
nitif dans l'amour et la justice ; il ne s'élevait
au-dessus des notions que la sagesse humaine pouvait
acquérir qu'en ce qu'il annonçait l'imminence du
Royaume, se croyait autorisé par Dieu à l'annoncer
et s'y réservait un rôle particulier. Ce n'est pas
sous cette forme simple que se présente d'ordinaire
la révélation d'où sortent les dogmes.
Il
La conception anthropomorphique de la divinité,
si naturelle aux hommes, tend à confondre la révé-
lation avec une conversation. Le dieu choisit un de
ses fidèles, agréable à ses yeux; il lui fait part direc-
tement de sa science et de ses intentions; il lui donne
la mission de répandre l'une et de promulguer les
autres.
La notion très ancienne de la Loi divine se rattache
à cette forme naïve, et en quelque sorte matérielle, de
la révélation. La stèle, devenue promptement célèbre,
du roi babylonien Hammourabi, que l'on peut voir
au milieu de la galerie assyrienne du Louvre, nous
exprime d'une manière tout à fait concrète cette
représentation première de la révélation : le dieu
Schamach parle ; Hammourabi écoute respectueu-
sement et, au-dessous de l'image, se développe le
texte révélé. Les entretiens où la nymphe Égérie
dévoile au roi Numa Pompilius le secret des rites
capables d'enchaîner la volonté des dieux ne sont pas,
dans le fond, d'une autre espèce; et les majestueuses
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 45
rencontres de l'Éternel et de Moïse sur l'IIoreb et sur
le Sinaï ressemblent également beaucoup à l'en-
trevue du législateur babylonien et de ,son dieu. Il
arrive même, en ces temps reculés, que le dieu se
dérange pour beaucoup moins que pour proclamer
sa Loi : ne voyons-nous pas Jahveh parler à Job au
milieu d'un tourbillon et dans une nuée, pour lui
démontrer la supériorité de sa science et de sa
puissance (*).
Malheureusement, cette idée, si naturelle à l'homme
qui exprime sa pensée par la parole : Dieu a parlé,
ne tarde pas à soulever de sérieuses difficultés dès
que le sentiment religieux s'affine et sent la disconve-
nance de l'anthropomorphisme. Quand le fidèle cesse
d'imaginer son dieu à sa ressemblance, même perfec-
tionnée, et qu'il ne peut plus lui prêter un corps,
armé d'une, bouche faite pour la parole, il lui devient
difficile d'accepter que la divinité ait réellemeut pro-
féré de véritables mots. Un bon exemple de ce scru-
pule tardif se rencontre chez Philon d'Alexandrie. Ce
iuif, instruit dans les lettres grecques et à qui la
familiarité des idées de Platon rendait au fond inac-
ceptable la notion judaïque d'un dieu personnel, en
vient à penser que Jahveh n'a point vraiment parlé à
Moïse sur l'Horeb, ou du moins qu'il n'a point usé
d'une parole humaine, mais que, selon sa volonté,
une voix s'est formée dans l'air, qui a retenti aux
oreilles du prophète.
Un moyen, bon en apparence et souvent employé,
pour écarter la plus grosse difficulté, pour éviter de
(1) Job 38 * et ss.
46 L'ÉVOLUTION DES DOGMES
faire entendre à un homme la voix de Dieu, consiste à
imaginer un truchement entre lui et le mortel qu'il
a choisi : dans la Genèse c'est un ange qui parle à
Abraham et lui transmet les promesses que l'Éternel
fait à sa postérité ; dans l'Évangile selon saint Luc,
c'est l'ange Gabriel qui vient annoncer à Marie le
merveilleux destin qui va s'accomplir en elle; c'est
le même ange, d'ailleurs, qui investit Mahomet de sa
mission et lui dicte le Coran. On suppose donc que
Dieu dispose de moyens inconnus à l'homme pour
communiquer sa volonté au messager qu'il envoie et
qui est conçu, aussi bien quant à sa nature que dans
sa fonction, comme un intermédiaire entre l'infirmité
humaine et là toute-puissance divine.
C'est à un artifice plus raffiné, mais tout de même
analogue, que s'arrêtaient généralement les Juifs
cultivés du temps de Jésus pour éviter de mettre
jamais l'absolue perfection de Dieu en contact avec
l'imperfection de la matière; ils imaginaient que sa
puissance créatrice et son énergie s'étaient, par un
acte de sa volonté, en quelque sorte projetées hors
de son Être pour faire les œuvres de sa Sagesse et
de son Esprit. Cette force active de Dieu était, au
premier chef, sa Parole (Logos en grec), si forte restait
l'habitude d'attacher à un Verbe divin le privilège
d'exprimer l'Inconnu et celui d'engendrer la Vérité
et la Vie. Dans la pratique et peu à peu, parce qu'ils
avaient plus ou moins subi l'influence des doctrines
grecques qui, identifiant Dieu à l'Infini, n'osaient le
limiter en lui prêtant une action précise et attri-
buaient l'activité créatrice à une hypostase divine,
les Juifs en vinrent à une véritable personnification
de la Sagesse, de l'Esprit et de la Parole de
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 47
l'Éternel. Ces diverses hypostases qui, dans le fond,
pouvaient se ramener à une seule, semblaient
assez étroitement rattachées au Tout divin, dont, au
vrai, elles ne représentaient qu'un aspect, ou, plus exac-
tement, une fonction, pour que l'unité de Dieu pût ne
pas paraître détruite par elles. Les deux mots grecs
Pneuma (Esprit) et Logos (Verbe), dont la fortune
était déjà assurée par l'usage qu'en faisaient les phi-
losophes, s'imposèrent à la pensée juive hellénisée
et, par suite, à la pensée chrétienne. On attribua
donc au Pneuma, ou au Logos, tout rapport établi
entre l'Être divin et l'humanité, laquelle participe
de la grossièreté de la matière.
Il était, à la vérité, difficile d'imaginer une person-
nification matérielle de l'Esprit de Dieu ou de sa
Parole, car il y avait entre ces termes mêmes et la
précision que suppose l'organisation corporelle de
la matière une profonde incompatibilité. C'est pour-
quoi l'auteur du IV e Évangile proféra réellement une
proposition énorme et scandaleuse, au jugement d'un
juif ou d'un judéo-chrétien, quand il avança que
Jésus n'était que le Logos incarné; cette opinion
prévalut dans la suite parce qu'elle offrait de grandes
commodités à la foi chrétienne, désireuse de hausser
le Christ jusqu'à Dieu, mais on comprend qu'elle ait
rencontré de vives résistances. A s'en tenir aux
conditions dont s'enveloppait l'Esprit de Dieu ou son
Logos, on ne pouvait, en fait, donner plus de vrai-
semblance à un discours direct tenu par eux, à une
parole réellement proférée par eux, qu'à une commu-
nication verbale de Dieu lui-même. Aussi bien, mis à
part l'incarnation du Logos en Jésus, qui fournit
ample matière aux discussions théologiques, admit-
48 l'évolution des dogmes
on que, dans la généralité des cas, ce n'était pas au
moyen de mots que la divinité faisait transmettre aux
hommes la révélation que son Esprit apportait, mais
seulement par une action mystérieuse, qui s'exerçait
sur quelques personnes choisies pour être, en quelque
sorte, les instruments du dieu, et qu'on nomme
Y inspiration.
En fait, la révélation directe à un homme de
la volonté d'un dieu, la dictée véritable de la Loi
divine par son auteur sont des phénomènes qui
ne trouvent guère leur place que dans la mystérieuse
période des origines de quelques religions; cependant
il arrive qu'on la rencontre plus ou moins déguisée
beaucoup plus tard. C'est ainsi que la Vierge Marie,
ou les saints, qui peuvent reprendre sans difficulté
leur enveloppe corporelle, viennent parfois, suivant
la croyance catholique révéler directement, à cer-
tains hommes privilégiés, une volonté spéciale d'en
haut, ou une vérité particulière. Quand la Vierge
vient aflirmer à Bernadette Soubirous, dans la grotte
de Lourdes, qu'elle est « l'Immaculée Conception »,
son initiative est à rapprocher, dans son principe, de
celle de Jahveh prenant la parole sur l'Horeb pour
dire à Moïse: « Je suis Celui qui suis » (Exode 3 ,4 j.
III
La théologie catholique distingue avec soin la révé-
lation proprement dite, qui est la manifestation par
la volonté divine d'une vérité jusqu'alors ignorée, de
Y inspiration, secours de Dieu qui pousse l'écrivain
sacré à écrire, lui indique ce qu'il doit dire et le
LA RÉVÉLATION ET L*INSPIRATION 49
garde de toute erreur. Et même les théologiens
romains mettent encore à part de la révélation et
de l'inspiration ce qu'ils nomment l'assistance du
Saint-Esprit, fondement véritable de l'autorité infail-
lible du pape et de l'Église. Quand le Saint-Esprit
accorde son assistance à un docteur, il ne -le pousse
ni à prendre la plume, ,ni à ouvrir la bouche, selon
les cas ; il ne lui apporte qu'un secours négatif, en ce
qu'il ne lui laisse point proférer d'erreur. Toutefois
ces distinctions d'école n'ont point en soi et, par rap-
port à l'assiette des dogmes, autant d'importance
qu'il peut d'abord sembler; une proposition- dogma-
tique vaut autant, qu'elle ait été proclamée par le
pape sous l'assistance de l'Esprit (telle l'Immaculée
Conception), ou énoncée dans un livre inspiré (tel
le dogme de la Rédemption dans les Épîtres de saint
Paul), ou directement révélée (tels les préceptes du
Décalogue).
L'inspiration, conçue comme moyen de communi-
cation entre Dieu et l'homme, est d'usage quasi uni-
versel, etcela.se comprend; les conditions dans
lesquelles elle se présente la rendent bien plus facile
à accepter que la féerie d'une apparition divine et
elle vaut encore quand, décidément, il est devenu
trop malaisé d'accepter l'intervention personnelle et
en quelque sorte matérielle de Dieu. D'autre part,
elle se justifie sans peine : une idée nouvelle et
féconde, qui donne une forme nette à un désir ou à
une aspiration de l'ambiance religieuse où elle se
produit, un bon conseil, que les événements rati-
fient, une prévision heureuse, ou facile à accommo-
der avec ce qui arrive, un trait exceptionnel de sagesse
5
50 l'évolution des dogmes
ou de génie, sont toujours revêtus, au jugement des
hommes de foi, des caractères de l'inspiration divine.
L'inspiration proprement dogmatique, celle, par
exemple, qui permet à saint Paul de donner de la
mort de Jésus l'interprétation qui fonde le dogme de
la Rédemption, n'est qu'un cas particulier du phéno-
mène Le Grec, qui venait au temple de Delphes con-
sulter Apollon sur la conduite de ses affaires «t rece-
vait de la Pythie, en proie au délire sacré, une réponse
plus ou moins satisfaisante, n'était pas guidé par une
idée de l'inspiration sensiblement différente de celle
qui donnait confiance au Juif dans la parole de ses
Prophètes: le dieu s'est emparé delà femme ou de
l'homme qu'il a choisis ; son esprit domine, et, en
quelque sorte, remplace leur esprit, et ils parlent
parce qu'il les y contraint ; ils prononcent les mots
qu'il veut et ils se tordent, en proie à sa puissance,
que leur seul aspect décèle. Qu'on songe aux vers
énergiques où Virgile nous décrit la Sybille de Cumes
que l'esprit d'Apollon vient de saisir :
At Phaebi nondum paliens, immaois in antro
Bacchatur vates, magnum si pectore possit
Excussisse deum : tanto m agis il le fatigat
Os rabidum, fera corda domans, fingitque premendo (').
Le poète n'a rien inventé ; cris de fureur, gestes
désordonnés, yeux révulsés, bouche écumante, puis
prostration, qui marque la détente du système ner-
x i) JEn., VI, 77 et ss. : « Cependant, résistant encore à
Phébus, la farouche prophétesse se débat avec fureur dans son
antre, pour essayer de rejeter de son sein le dieu puissant; et
d'autant plus le dieu fatigue sa bouche écumante et dompte
son cœur sauvage; il la presse et la dispose à sa volonté. »
LA KÉVÉLÀTION ET i/lNSPIRATION 51
veux surmené et fourbu, c'est à ces signes que se
reconnaît partout l'inspiration en action ; toutes pro-
portions gardées, l'inspiration poétique elle-même ne
dédaigne point de s'entourer de manifestations qui
voudraient, plus ou moins sérieusement, s'approcher
de celles-là. Notons que la résistance opposée par
l'inspiré à l'influence divine, et l'état violent qui Tac-
compagne, n'interviennent que pour déceler avec
évidence la présence du dieu et donner une autorité
incontestable aux propos que va tenir sa victime. À
des nuances près, quand l'inspiration se manifeste en
présence d'hommes qui l'acceptent en toute simpli-
cité, elle demeure conforme au schéma que je viens
de rappeler.
Sans parler des cas où l'esprit de Jahveh jette ceux
dont il s'empare dans un état voisin de la folie (*),
Mahomet, à en croirela tradition, eut, lors de ses entre-
vues avec l'ange Gabriel, des crises nerveuses qui ont
fait douter s'il n'était point épileptique ( 2 ). Les premières
communautés chrétiennes offrirent aussi de fréquents
exemples de cette action violente et publique de
l'Esprit saint, qui est la forme élémentaire de l'inspi-
ration. Un fidèle, soudain en proie à une vive émo-
tion, se levait dans l'assemblée ; il semblait perdre le
sens de. la réalité et du milieu, sortir véritablement
de lui-môme, et il parlait ; des mots inconnus sor-
taient de sa bouche, formant des phrases incompré-
hensibles. On disait alors qu'il parlait en langues, ou
en esprit; et on entendait que l'Esprit saint lui dictait
(1) Voy. surtout 4 Samuel 19.
(2) Je rappelle qu'on s'est posé la même question à propos
de saint Paul qui se plaint, en // Cor. 12 7 , d'une infirmité sin-
gulière.
52
h EVOLUTION DES DOGMES
mystérieusement, dans une langue divine, les extra-
ordinaires propos qu'il tenait. C'est là ce qu'on nomme
la glossolalie, ou le parler en langues. Ce phénomène
merveilleux n'apportait d'ailleurs avec lui aucune
révélation précise, autre que celle de la présence du
Saint-Esprit parmi les fidèles. Les incrédules, qui s'en
tenaient aux apparences, prétendaient que les glos-
solales étaient « pleins de vin doux » (Actes 2 13 ).
Lorsqu'on cessa de comprendre la glossolalie, parce
qu'on cessait de lavoir se manifester (et elle se fit rare,
puis disparut, quand les communautés chrétiennes
furent pourvues d'administrateurs réguliers, naturel-
lement hostiles aux exaltés), on interpréta, en les
faussant, les signes qu'elle avait produits (*). On dit
donc qu'au jour de la Pentecôte, les Apôtres avaient
reçu, avec le don du Saint-Esprit, le précieux privi-
lège de parler, sans jamais les avoir apprises, toutes
les langues nécessaires à leur prédication; le texte des
Actes des Apôtres, 2 2 -*, contient déjà cette singu-
lière explication de la descente de l'Esprit sous forme,
ignée, pourtant bien connue des Juifs, et elle suffit à
nous prouver que le livre n'a pas été rédigé dans un
milieu juif; on y lit : « Et il se fit tout à coup un
bruit du ciel, comme celui d'un vent violent et qui
remplit toute la maison où ils se trouvaient. Et leur
apparurent des langues isolées les unes des autres et
qui semblaient de feu ; il s'en posa une sur chacun
d'eux, et ils furent tous remplis de l'Esprit saint et ils
commencèrent à parler en diverses langues, selon
que l'Esprit lés faisait parler. » Ce ne serait point là
(1) On sait que le signe (<TY)(jietov), c'est-à-dire le phénomène
extraordinaire, jugé miraculeux, constituait pour le Juif la
preuve par excellence de la vérité; voy. particul. Mt. 16.
LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATION 53
un miracle plus surprenant que beaucoup d'autres,
mais, en réalité, tout nous porte à penser que le récit
qu'on en donne en cet endroit repose sur un contre-
sens, j'entends sur la complète inintelligence des faits
véritables, et peut-être aussi sur un rapprochement
injustifié, mais tentant, entre les langues de feu et les
langues parlées.
Le plus curieux, d'ailleurs, c'est que cette interpré-
tation fausse des scènes d'inspiration glossolalique,
dont les communautés apostoliques furent le théâtre,
appuyée sur l'autorité des Actes, censés inspirés
aussi, a suscité le don des langues chez certains
exaltés modernes, particulièrement chez plusieurs
prophètes cévenols du xvn e siècle. On vit alors de
petits paysans, qui semblaient ignorants du français,
prêcher dans cette langue *, d'aucuns même, paraît-il,
en grec et en hébreu. Ces miracles nous étonnent
aujourd'hui beaucoup moins qu'ils ne faisaient au
temps qui les vit se produire.
On peut dire que, dans les religions révélées, toutes
les sectes, ou à peu près, naissent de l'inspiration, qui
vient éclairer et faire agir un homme ou un groupe;
et .beaucoup vivent du même phénomène, qui mani-
feste la présence de Dieu au milieu des siens ;
le prophétisme en est la forme la plus banale, avec
l'extase. Elle se présente aussi, il est vrai, sous un
aspect plus discret, mais moins différent qu'on ne
serait porté à le croire, des manifestations naïves et
frappantes que je viens de rappeler : quand on dit
d'un écrit qu'il est inspiré, on n'imagine pas que son
auteur, en le composant, ait paru en proie à un délire
sacré ; on entend seulement qu'il a, avant de prendre
la plume, reçu et donné l'assurance que l'Esprit divin
5»
54 l'évolution des dogmes
était en lui et Ton suppose que l'aide efficace de cet
Esprit le soutient dans toutes les entreprises qu'il
conduit pour le bien de la foi. Ainsi se présentent,
par exemple, tous les livres du Nouveau Testament,
mis à part Y Apocalypse, qui se donne comme une
vision directe, c'est-à-dire revêt la forme la plus ma-
térielle de la révélation. Une épître de saint Paul est
réputée inspirée, parce que son auteur a reçu sur le
chemin de Damas et ensuite, dans plusieurs visions,
l'assurance qu'il pensait et parlait selon la volonté
du Seigneur ; une épître de saint Pierre est inspirée,
parce que l'Apôtre a reçu le Saint-Esprit et qu'en plus,
dit-on, le Maître divin lui a tout spécialement confié
la mission d'enseigner; les Évangiles peuvent être
considérés comme révélés dans leur fonds, puisqu'ils
sont censés enfermer la doctrine du Christ, de Dieu
paru en figure d'homme, et inspirés dans leur forme,
puisqu'ils passent pour avoir été rédigés par des Apô-
tres (Évangiles selon saintMathieu et selon saint Jean),
ou pour contenir leur enseignement (Évangiles selon
saint Marc et selon saint Luc).
IV
Je n'ai pas ici à esquisser la psychologie des inspirés,
ni à étudier ce qu'on pourrait appeler le mécanisme
physiologique de leur inspiration. Les raisons qui
font que certains d'entre eux sont crus, tandis que
d'autres sont dédaignés, ou n'obtiennent qu'un succès
éphémère, se montrent bien souvent indépendaùtes
de leur talent et de la valeur propre de leurs ensei-
gnements. L'à-propos de leur initiative, les circons-
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION ' 55
tances et le milieu où elle se produit, sont les facteurs
les plus décisifs de leur fortuue. Mais, et c'est pour
nous une remarque essentielle, ceux qui réussissent,
qui, par exemple, comptent au nombre des fondateurs
de religions, n'ont pas une mentalité spécifiquement
différente des illuminés malheureux ; les moyens dont
ils usent pour concevoir et enfanter leur inspiration
ne sont pas véritablement autres que ceux qui abou-
tissent à un avortement. Tous croient sincèrement
entrer en communication avec leur dieu et tenir le
rôle d'intermédiaires entre les hommes et lui. Qu'ils
fassent quelquefois place, dans leur mise en scène,
à un peu d'artifice plus ou moins inconscient, ce
n'est pas impassible et les délirants eux-mêmes, qui
nous offrent des types inférieurs d'inspirés, ne se
montrent point incapables de menues roueries pour
se faire prendre au sérieux, ou protéger leur « mis-
sion » contre les critiques qu'ils redoutent ; cepen-
dant, on peut affirmer hardiment que l'imposture
pure et simple n'est pas à la base des religions révé-
lées et que les vrais inspirés, ceux qui font jaillir des
profondeurs de leur conscience, ou de leur cœur, les
paroles fécondes qui émeuvent et entraînent les
hommes, ne sont jamais de vulgaires simulateurs.
Les fondateurs des religions révélées croient à ce
qu'ils disent et ils sont convaincus que c'est leur
Dieu qui le leur dicte; seulement l'expérience prouve
que leurs révélations s'organisent toujours en accord
avec leur milieu. Tous les préjugés, toutes les erreurs
scientifiques qui les entourent, se retrouvent dans
leur bouche ou sous leur plume : Moïse considère
le lièvre comme un ruminant, il croit que la Terre est
au centre du monde et que tout le reste de l'univers
56 "l'évolution des dogmes
se trouve réduit à n'être que son cadre : l'histoire de
la Création, que nous conte la Genèse, ne laisse point
paraître le moindre soupçon de ce que nos astro-
nomes et nos géologues considèrent comme des
vérités certaines; elle s'accorde en revanche tout à
fait avec ce qu'on croyait savoir en Chaldée au temps
de sa rédaction. Les préoccupations touchant la venue
du Royaume de Dieu, qui tiennent tant de place dans
l'esprit de beaucoup de Juifs, vers le moment où se
lève Jésus, occupent aussi la première place dans
son enseignement et en sont, pour mieux dire, la
seule raison d'être. De ce caractère fondamental de
toute révélation, il suit que, par le simple progrès des
connaissances et des idées, par l'inévitable évolution
qui entraîne et modifie, de. génération en génération,
les conceptions religieuses et philosophiques des
hommes, un moment arrive toujours où la révélation
première sur laquelle s'appuie une religion se pré-
sente dans des conditions devenues si inacceptables
et mêlée à des affirmations si clairement reconnues
fausses, qu'elle-même ne peut guère échapper au
discrédit; elle n'est plus regardée par les auditeurs
doués de si peu que ce soit d'esprit critique, que
comme une construction toute humaine et désormais
périmée.
Ses fidèles ne manquent pas de dire alors que le
Maître inspiré d'autrefois a employé le langage et
paru accepter les erreurs de son temps, pour ne
pas déconcerter et mettre en défiance, par la procla-
mation inopportune de vérités de fait, les auditeurs
que prétendait toucher son enseignement divin, éter-
nellement vrai dans son essence et placé hors de l'in-
fluence des contingences. C'est l'explication que les
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 57
traditionalistes chrétiens apportent aujourd'hui encore
aux défaillances évidentes de la Bible; après avoir
longtemps refusé d'avouer ce qui pourtant ne saurait
être nié sans manquer de bonne foi, et aussi, après
avoir essayé de rendre inoffensives les contradictions
entre le Livre et la Science par des explications,, des
commentaires, des adaptations et, pour tout dire, des
déformations du texte, dont l'ensemble, incertain et
variable, porte le nom de concordisme (*).
S'il demeure pourtant évident, pour l'observateur
du dehors, que les inspirés, que les fondateurs des
religions révélées, particulièrement, n'échappent pas
à leur ambiance, il y a lieu de craindre que leur révé-
lation pour durer, pour répondre aux besoins chan-
geants et à la mentalité transformée de temps qui ne
sont plus ceux où elle est née, subisse une suite inin-
terrompue de gloses, de retouches, d'altérations, qui
n'ont aucun titre à se dire inspirées, mais qui, subis-
sant les conséquences et portant les marques de la
vie, représentent les mises au point successives qu'elle
a exigées.
Cela est si vrai qu'il devient le plus souvent impos-
sible de se rendre compte, à quelque distance, de ce
qu'a été vraiment, de ce qu'a dit et voulu exactement
un homme dont l'inspiration marque le point de départ
d'un grand mouvement religieux. Chaque génération de
fidèles ajoute ou retranche quelques traits à la figure
du Maître, pour le rapprocher de l'idéal qu'elle s'en
fait, et qui majore toujours sur celui que la tradition
lui transmet ; en même temps elle charge son enseigne-
(1) Voy. Houtin, La question biblique au XIX e siècle et La
question biblique au XX e siècle.
58
L-SVOLUTION DBS DOGMES
ment authentique, ou déjà modifié par des commen-
taires qui, sous prétexte de l'éclaircir, l'adaptent aux
besoins nouveaux et l'altèrent, de tout le poids des
idées religieuses qu'elle sent en elle et autour d'elle.
Nous reviendrons sur ce phénomène, qui est un de
ceux où se voit le mieux la vie du dogme ; je n'en parle
ici que pour faire comprendre à quel point il est diffi-
cile de remonter à la source originelle des religions
révélées.
Quant à la personne des fondateurs, elle devient
indistincte à un point tel que de plusieurs d'entre eux
on se demande sans paradoxe s'ils ont vécu vraiment.
L'existence du Bouddha semble probable et, à force
de précautions dans la recherche, on peut espérer
retrouver, sous l'épaisse couche de légendes qui
recouvre sa vie, quelques traits exacts, ou du moins
acceptables comme tels; mais de Zoroastre nous ne
savons rien ; YAvesta ne nous rapporte qu'une seule
histoire qui le concerne directement : c'est celle de sa
tentation par le Mauvais, qui le menace et lui offre
l'empire de la terre pour le faire renoncer à son
dessein; comme c'est là un trait qui se retrouve, par
exemple, dans la vie du Bouddha et dans celle de
Jésus, on peut croire qu'il n'est guère personnel. On
prouverait quelque jour que ceux-là ont pleinement
raison qui considèrent Moïse comme un personnage
mythique qu'il ne faudrait point s'en étonner et
Jésus s'entrevoit si mal à travers les récits de nos
Evangiles que certains critiques hardis émettent des
doutes sur la réalité de sa vie; je ne les partage pas,
mais je ne puis les déclarer absurdes. Mahomet plus
et mieux connu est, en dehors du Coran, fixé tout
de suite après sa mort, environné de tant de légendes,
LA RÉVÉLATION ET i/lNSPIBÀTION 59
qu'aujourd'hui le commun des musulmans le voit sous
un aspect qui n'a certainement pas été le sien et qui,
même, l'aurait scandalisé s'il avait pu le contempler.
Et c'est plus que chaque génération, c'est chaque
groupe ethnique et, en lui, chaque classe intellec-
tuelle qui se représente à sa façon le 'Maître d'autre-
fois et interprète, comprend son enseignement en
conformité de ses propres Inspirations. On peut croire
que le Mahomet prêchant du haut de sa chamelle
blanche au Mecquois du vn e siècle, celui que vénèrent
les soldats de Moulai* Hafid et celui que conçoit un
Persan instruit de nos jours, sont, au vrai, trois per-
sonnages distincts. Je n'ose pas croire que le Christ
qui naviguait avec les Douze sur la mer de Galilée, se
reconnaîtrait lui-même, à la fois dans le Sauveur
qu'invoque un moine espagnol et dans le Maître que
suit un théologien protestant libéral. Et j'entends
bien que ces différences évidentes ne correspondent
pas seulement à des fictions plus ou moins avouées, à
des adaptations plus ou moins inconscientes, en tout
caspurement subjectives, destinées à rendre utilisables
en un temps pour lequel ils n'étaient point faits des
préceptes toujours profitables en soi, mais bien à des
représentations réelles, que l'on croit telles et que
l'on produit comme telles : le protestant, qui voit en
Jésus surtout un moraliste sublime, se donne l'illusion
de se représenter « historiquement » le prophète
galiléen (*), et le moine espagnol ne pense pas autre-
(1) Songer au débat entre Harnack et Loisy, provoqué par
les conférences où le premier prétendait, au nom de l'histoire,
ramener le Christ à la représentation que s'en faisait son
protestantisme libéral; son contradicteur dénonça justement
l'erreur fondamentale de la thèse dans L'Évangile et l'Église.
60 l'évolution des dogmes
ment de son Dieu, mort en croix pour lui, instaurâ-
tes véritable de toute la foi et de toute PÉglise.
Rien ne révèle mieux la souveraine puissance de
la vie sur l'œuvre des inspirés; ils ne sont pas morts
qu'elle les déborde déjà. Je n'en veux citer qu'un
exemple, d'ailleurs connu et éclatant. Saint François
d'Assise semble le type parfait de l'inspiré extatique,
tout à fait inconscient, ou du moins insouciant des
convenances sociales et aussi des nécessités politiques
du milieu où il vit, uniquement dirigé par son mer-
veilleux instinct de mystique dans sa conduite et son
enseignement. Il s'était fait du Christ et de la vie
chrétienne une représentation qui fut, je pense, la
plus rapprochée de la réalité, je veux dire la plus
conforme à la volonté de Jésus et à son exemple
qu'ait jamais vu se produire l'Église; il rêvait d'ame-
ner ses contemporains à. adopter un genre de vie
véritablement évangéligue, pendant que lui-même et
l'élite qui accepterait la règle inspirée qu'il lui pro-
posait, mènerait sur terre la vie apostolique. Tentative
ingénue et hardie, qui ne paraît pas sans rapports
avec celle de Tolstoï, puisque son but était, comme
celui du philosophe russe, de faire de l'Évangile le
code véritable de la société, tentative paradoxale
aussi, sans doute, mais cependant capable de donner
de l'inquiétude aux puissances ecclésiastiques.
L'esprit de la papauté n'avait alors rien d'idyllique ;
organisée pour conduire les hommes, qu'ils le vou-
lussent ou non, dans les voies du salut, forte de leur
consentement ou de leur habitude, elle n'était dispo-
sée à tolérer aucune concurrence. On ne pouvait
accuser François de mauvaise intention; son humilité
merveilleuse le gardait, non seulement de l'hérésie,
LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATlON 61
r
mais encore du plus petit mouvement d'orgueil et
d'indépendance- il ne voyait pas lui-même le danger
qu'il était; si bien qu'il semblait impossible de l'ar-
rêter brutalement, ou seulement d'opposer à son tou-
chant effort un obstacle trop visible. La politique
ecclésiastique, avec la complicité inconsciente de
l'esprit public, fît mieux que de combattre le doux
rêveur; elle l'accabla de ses grâces et l'en paralysa;
puis, au propre, elle escamota son œuvre et la fît
sienne, en la transformant jusqu'au fond. Le saint
laïque, modèle de vertu chrétienne vivante, active,
spontanée et libre, ennemi, comme Jésus lui-même,
du convenu et du factice, épris de réalité et qui
rêvait de voir, sous sa parole et à son exemple, le
monde comprendre enfin la vérité évangélique, s'en
nourrir et en vivre, le réformateur social, se mua,
par la volonté du pape, en simple fondateur d'ordre,
en grand-maître honteux de couvents bientôt nom-
breux et riches, mais dont ,1'existence et l'esprit
venaient à rencontre de sa volonté et de son dessein.
Ainsi, d'ailleurs, la vie proprement monacale eût
paru à Jésus un non-sens, car c'était une nouvelle
vie pour tous, la vie selon Dieu et en Dieu qu'il
prétendait annoncer et non point la nécessité pour
quelques-uns, que le monde blesse ou effraie, de se
retirer loin de lui pour gagner sûrement le ciel. Fran-
çois d'Assise vit donc son rêve se briser sous ses
yeux et son labeur si original se résorber dans l'en-
semble des œuvres monacales, sur lesquelles et par
lesquelles Rome fondait déjà son pouvoir; le mys-
ticisme le sauva du complet désespoir, mais nous
savons que déboires et tristesses ne manquèrent pas
à ses derniers jours. Son erreur avait été de croire
6
62 l'évolution des dogues
l'Évangile plus fort que l'Église et l'esprit de Jésus
plus puissant que celui du xm e siècle.
Les hommes qui contribuent le plus, par l'apport
continuel des suggestions de leur foi vivante, à modi-
fier les thèmes premiers de la révélation dont ils
croient que toujours retentit leur conscience reli-
gieuse, sentent obscurément, mais de très bonne
heure, le mouvement de la vie qui les entraîne et qui
transforme leurs croyances ; c'est pourquoi ils
éprouvent, tôt ou tard, le besoin de fixer par écrit
ce qu'ils ont recueilli sur les origines de ces croyances,
afin de se donner à eux-mêmes l'illusion de posséder
la Vérité, qu'ils ne sauraient concevoir qu'immobile
et immuable. Les grands fondateurs n'écrivent pas.
La rédaction du Pentateuque par Moïse ou celle de
YAvesta par Zoroastre ne sont vraiment plus soute-
nables aujourd'hui; le Bouddha, Jésus et Mahomet
se sont contentés de parler; leurs disciples ont recueilli
leurs propos et ont fait effort pour les garder dans
leur mémoire.
Et si les fondateurs n'écrivent pas, même lorsqu'ils
vivent en un temps où récriture est d'usage courant,
la raison principale en est qu'ils ne prétendent d'or-
dinaire apporter qu'un enseignement très simple et
essentiellement pratique, un enseignement où le
dogme se trouve réduit à presque rien, ou même par-
fois à rien. En ouvrant les voies de la parfaite vérité
morale et du bonheur absolu, le Bouddha ne préco-
LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATION 63
Disait aucun système de métaphysique; il s'appuyait
sur des croyances dès longtemps admises dans F Inde
et sa révélation consistait uniquement à affirmer que
quiconque suivrait ses préceptes et son exemple
échapperait au malheur de revivre. Ses préceptes
eux-mêmes n'avaient, à vrai dire, aucun caractère
dogmatique ; ils ne valaient que par l'usage ; la vie
patente du Bienheureux en offrait l'application parfaite
et c'était la meilleure prédication qu'on en pût faire
que de rappeler l'exemple de cette vie; la mémoire
des disciples en devait garder le souvenir pieux, et,
s'ils l'embellissaient, l'inconvénient ne semblait sans
doute pas très grand au Bouddha lui-même, puisque
le prestige de la vérité ne pouvait qu'y gagner.
Jésus, lui non plus* ne prétendait pas résoudre des
problèmes transcendants par des considérations doc-
trinales ; les très simples préceptes de vie qu'il appor-
tait, le redoublement de piété et de confiance envers
le Dieu de ses pères qu'il préconisait, n'intéressaient
dans sa.pensée que les hommes des derniers jours;
sa révélation particulière tenait toute dans l'annonce
de l'imminence du Royaume qui viendrait avant la fin
de « cette génération » (*) et dans la dignité messia-
nique que, selon toute vraisemblance, il s'attribuait.
Pour le reste, sa propre vie semblait une illustration
et un commentaire suffisant de son enseignement ; à
quoi bon confier à l'écriture des recommandations
que la transformation du monde allait rendre super-
flues?
Quant à Mahomet, ce qu'il enseignait était tellement
dépourvu d'abstraction, de complication et presque
(i) Ml. 16^; Me. 9 1 ; Le. 9 27 .
64 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
de suite, ses rares affirmations qui s'élevaient
au-dessus de la pratique, comme celles qui avaient
trait à la réalité de sa mission, à l'existence d'Allah,
qui « seul est Dieu » et à la certitude de la
récompense ou du châtiment futurs pour tous les
hommes, étaient si bien préparées dans l'esprit des
Arabes et semblaient si naturelles, ses prescriptions
pratiques étaient si aisées à enfoncer dans l'usage
courant, que le Prophète, d'ailleurs illettré, selon
toute apparence, n'avait pas senti le besoin de recou-
rir au calame et à l'omoplate de mouton pour en fixer
la lettre.
Ce fut donc seulement après la mort du Bouddha,
et nous ne savons exactement ni quand, ni pourquoi,
ni par qui, que furent couchés par écrit les récits
que les indianisants considèrent comme les plus
anciens du canon rédigé en pâli, celui de l'Église
bouddhique du Sud. J'imagine que la disparition suc-
cessive des hommes qui avaient vécu dans la fami-
liarité du .Maître et se considéraient comme les
témoins de sa doctrine, incita quelques fidèles à
prendre leurs sûretés contre les hasards de la tradi-
tion orale, qui devaient pourtant leur sembler moins
redoutables qu'à nous. De même, ce fut seulement
lorsque la génération apostolique commença à des-
cendre dans la tombe, sans que se levât l'aurore du
Royaume promis, que s'imposa le désir de conserver
par écrit l'enseignement que donnaient les Apôtres, car
celui de Jésus lui-même ne pouvait plus être connu
que par ce qu'en disaient ses disciples directs; et l'on
se mit à rassembler les souvenirs de leur prédication
et à en composer des recueils, d'où nos Évangiles sont
sortis. De même encore, ce fut après une bataille
LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 65
sanglante, qui fit une large trouée dans les rangs des
yieux compagnons du Prophète, que son successeur,
Abou-Beckr, ordonna de réunir ce que certains avaient
déjà écrit, pour leur usage personnel* des préceptes
révélés, et encouragea ceux qui en gardaient tout ou
partie dans leur mémoire, à le confier aux scribes.
Dans tous les cas, et j'aurais pu faire entrer en ligne
de compte les Védas aussi bien que YAvesta, un
intervalle plus ou moins long a séparé le temps où
s'est produite la révélation initiale de celui où elle a
été fixée par écrit ; et cette opération capitale ne s'est
jamais accomplie sur les indications ou sous le con-
trôle de celui en qui était descendue la révélation;
mais tout au plus, et quelquefois seulement, sur les
souvenirs de la première génération de ses disciples,
c'est-à-dire après que sa doctrine a subi l'épreuve de
la vie durant plusieurs années, durant toute une géné-
ration, ou davantage encore; et les conséquences de
ce fait sont très graves; la suite de cette étude nous
le montrera.
VI
Résumons-nous : sous sa forme la plus simple et la
plus nette, la révélation doctrinale ne se manifeste
jamais aux hommes qu'à travers un individu; ils
savent d'elle ce qu'il leur en dit. Sous cet aspect, elle
revêt toutes les apparences d'un phénomène subjec-
tif, j'entends qu'elle semble, toute question d'impos-
ture mise à part, la manifestation d'une émotion
religieuse chez « le sujet » et d'une conclusion qu'il
en tire; la véritable nature de Tune et le bien-fondé de
6.
66 l'évolution des dogmbs
l'autre échappent également à l'investigation de cenx
qui en entendent ou en contemplent l'expression.
Qu'il s'entoure ou non de quelques précautions, qui
ne peuvent, en dernière analyse, et selon leur état
d'esprit, que leur donner l'illusion d'une vraisem-
blance, leur jugement est toujours un acte de foi,
positif ou négatif. En fait, c'est ce jugement qui cons-
titue l'assiette de tout le mouvement religieux que
peut engendrer l'initiative du Maître inspiré et il se
montre d'autant plus favorable à la révélation qui lui
est offerte qu'elle exprime mieux les désirs, les aspi-
rations et les espoirs du temps et du milieu où elle
paraît.
Ce secret de sa fortune est aussi celui de son
origine; elle est au propre un réflexe de la cons-
cience d'un homme, particulièrement sensible aux
impressions religieuses, un mouvement de son .coeur
qui se communique à son esprit, dans une ambiance
où ont agi sur lui ces désirs mêmes, ces aspirations
et ces espoirs, qui se retrouvent, sous des formes
plus ou moins heureuses, dans sa révélation. Et ils
s'y retrouvent parce que, véritablement, ils en for-
ment la matière et la substance. Aussi, et inévitable-
ment, chaque doctrine révélée, inspirée, ordonnée
avec l'assistance divine, si simple soit-elle, porte tou-
jours la marque de l'époque et du milieu où elle s'est
produite et, considérée en elle-même, du point de
vue historique, elle ne peut rester ce qu'elle a été
d'abord, elle ne peut garder la complète immobilité
qu'en se condamnant à une prompte décrépitude et
à la ruine; une génération n'a point passé sur elle
qu'elle semble désuète, et elle l'est.
En second lieu, la révélation fondamentale d'une
LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATÏON 67
religion ne se fixe pour ainsi dire jamais sous sa
forme initiale, laquelle, altérée déjà par une épreuve
plus ou moins longue de la vie, avant que d'essayer de
s'enfermer dans le Livre, achève vite de s'estomper ou
de s'effacer dans toutes celles de ses parties que le
Livre n'a pas recueillies ou n'a pas comprises ; de la
sorte, les générations qui viennent ensuite peuvent
se donner l'illusion de posséder la pensée même du
fondateur et la lettre de sa révélation divine ; elles
n'en possèdent plus, à la vérité, qu'une interprétation
plus ou moins ancienne, une adaptation qu'elles
n'entendent elles-mêmes qu'à la condition de la
mettre d'accord avec leurs mentalités successives.
Quelques remarques, que nous suggérera l'examen
du Livre, achèveront de rendre ces conclusions évi-
dentes et les compléteront; surtout elles nous per-
mettront de mieux comprendre de quel genre est le
dogmatisme des révélations fondamentales -, il nous
paraît dès maintenant beaucoup moins compliqué
que ne le sont les systèmes dogmatiques qui pré-
tendent en sortir tout droit.
CHAPITRE III
Le Livre et le Canon.
I. — Pratiquement la révélation, c'est le Livre. — Comment
Dieu est l'auteur du Livre. — Caractères communs aux
grands Livres révélés ; ils enferment la Vérité éternelle ; ils
sont des Lois; des Codes de la vie pratique.
II. — Nécessité de l'authenticité du Livre. — Les grands corps
d'Écritures sacrées. — Le Nouveau Testament. — Le Coran.
III. — Le Canon est la forme ordinaire de l'Écriture sainte. —
Comment un livre entre au Canon, — Les principaux
Canons. — Ils accusent plusieurs étapes rédactionnelles et
portent la marque de l'évolution.
IV. — Dans quelles conditions se produisent les additions au
Canon, et à quel moment de la vie d'une religion. —
Constitution des grands Canons. — La Bible. — Le Nouveau
Testament. — Caractère empirique de leur composition.
V. — Conclusion : l'inspiration du Livre est invérifiable. — La
composition du Canon arbitraire. — Pourquoi les fidèles
n'en sont pas choqués.
I
En fait, dans les religions révélées, la révélation,
c'est le Livre sacré. Entendons-nous : le Livre peut ne
pas enfermer toute la révélation, mais il en contient
ressentie!, au point que Ton peut dire que ce qui
reste d'elle hors de lui, par exemple, dans la tradi-
tion, n'a, en théorie, de réelle importance que pour
aider à le bien comprendre et à en tirer toutes les
LE LIVBE ET LE CANON 69
conclusions nécessaires. Aussi chaque religion ré-
vélée fait-elle de grands efforts pour authentifier son
Livre.
« Dieu, écrit quelque part M. Loisy ( 4 ), est auteur
de la Bible, comme il est architecte de Saint-Pierre
de R,ome et de Notre-Dame de Paris. S'imaginer que
Dieu a écrit un livre est assurément le plus enfantin
des anthropomorphismes. » Il faut convenir que rare-
ment les hommes sont tombés dans une naïveté aussi
ingénue; cependant, nous lisons dans Y Exode 31 18 :
« Et II donna à Moïse, après qu'il eut cessé de lui
parier sur la montagne du Sinaï, les deux tables du
témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. »
N'était la singularité de rimage qu'il évoque, et qui
ne saurait être longtemps tolérable, un tel Livre devrait
inspirer une confiance absolue à ceux qui croient en
lui, parce qu'il ne suppose aucun intermédiaire entre
le dieu et les hommes qui suivent sa loi. On ne pour-
rait réclamer de révélation plus directe; l'opinion
brahmanique elle-même, suivant laquelle l'inspiration
des Védas est tellement stricte, ils reflètent si exacte-
ment la vérité éternelle, qu'on peut dire qu'ils ne
sont pas écrits de main d'homme, donne déjà
bien moins de sécurité : pour qu'on connaisse la
vérité divine, il a fallu que des sages en reçoivent
dans leur esprit l'image parfaite; qu'ils l'expriment
par leurs moyens humains ; que les autres hommes
la conçoivent à leur tour et se la transmettent des
uns aux autres, jusqu'au moment où l'écriture entre-
prend de la fixer, et cela fait beaucoup d'étapes entre
le lecteur du Livre et la vérité initiale.
(1) Simples réflexions, Paris, 1908, in-12°, p. 42,
70 l'évolution des dogmes
La tradition islamique a pris une position moyenne,
puisque, attribuant à l'ange Gabriel la communication
du Coran au Prophète, elle croit que le Livre sacré
existait de toute éternité, écrit par Allah, « sur une
table bien gardée », dans le ciel. Dès le temps de la
dynastie abasside, certains croyants causèrent un
scandale énorme en risquant l'opinion que le Coran
avait été créé par Allah en vue de la réforme de Ma-
homet. Au reste, cette idée de l'éternité du Livre
n'est pas sans grandeur, car elle enferme la convic-
tion que la Loi divine « est quelque chose de fon-
damental, de primitif, de permanent et de sacré.
C'est l'expression d'un ordre dont la raison est en
dehors et au-dessus de l'humanité » (*).
Ainsi, l'enseignement du Bouddha se nomme la
Dharma, entendons la Loi éternelle, que viennent pa-
tiemment prêcher à la terre les divers Tathàgatas, ou
Bouddhas, qui s'y succèdent. Le Coran doit être con-
sidéré comme la simple reproduction dans le fonds et
dans la forme du texte que porte « la table bien gar-
dée » ; que si pourtant les exégètes y relèvent de ci et
de là quelques variantes, il en faut chercher la cause
dans les hésitations de mémoire des « porteurs du
Coran », c'est-à-dire des compagnons du Prophète,
qui en avaient appris par cœur des fragments plus ou
moins longs et vinrent les réciter, sur l'ordre d'Abou
Beckr, devant les scribes chargés de les coucher par
écrit. Cependant cette foi en l'éternité et en l'immuta-
bilité du Coran se heurte tout de suite à une grosse
difficulté : le livre renferme des contradictions évi-
dentes et les théologiens sont obligés d'y distinguer
(1) Carra de Vaux, La morale de V Islam, ap. Morales et
religions, Paris, 1909, in-8°, p. 191.
LE LIVRE ET LE CANON 71
les versets abrogés des versets abrogeants ; d'où il
suit qu'Allah s'est évidemment repris et corrigé lui- - (;
môme, et que son œuvre n'est pas éternelle dans
toutes ses parties. On peut aussi s'étonner qu'il ne se
soit pas contenté de communiquer à Mahomet l'ex-
pression définitive de sa volonté ; mais si la théologie
s'arrêtait devant des obstacles de ce genre, elle n'irait
jamais très loin : il demeure entendu que le Coran,
comme la Bible, c'est le livre de Dieu. De même, les
Védas sont le savoir et l'Avesta est la connaissance, ou
mieux la révélation. Quant à l'Évangile, il se donne
comme un message apocalyptique, c'est-à-dire révélé,
construit sur le fonds de l'Ancien Testament; comme
la Nouvelle Loi, qui complète et, en fait, remplace
l'Ancienne. Il apporte la connaissance parfaite (gnosis
en grec) ; il enferme toute la révélation nécessaire au
salut, c'est-à-dire, en somme, qu'il transmet, lui
aussi, à l'homme, la vérité qui reposait en Dieu de
toute éternité.
Et c'est là le caractère commun de tous ces Livres
sur lesquels se fondent les diverses religions révélées;
tous représentent une mise en forme, avec la colla-
boration plus ou moins directe, mais toujours déci-
sive, de l'Être divin, de la Vérité certaine, éternelle
et immuable. Tous, en second lieu, tendent, plus ou
moins, à traduire cette Vérité sous forme de Loi ; je
veux dire à donner la plus grande place aux pré-
ceptes et la plus petite aux explications du vrai divin ;
à ce point que la confusion peut s'établir entre la
religion et la Loi. Tous enfin, à côté de cette Loi reli-
gieuse, édictent des prescriptions pratiques, plus ou
moins compliquées, sorte de statut organique de la
foi, et qui, en raison même de leur caractère, devien-
'•'V.
«*■
7£ l'évolution des dogmes
nent promptemeat, pour les fidèles, capitales, voire
tyranniques. Les observances légales, les interdic-
tions alimentaires, les précautions relatives à la pureté
rituelle tenaient bien plus de place dans les préoccu-
pations religieuses des Juifs pieux, du temps de Jésus,
que la méditation des vérités éternelles, ou seulement
la vraie piété du cœur. Leur vie religieuse s'çncom-
brait, on pourrait dire se nourrissait de scrupules, que
Renan qualifie quelque part de « rouille de la reli-
gion », qui, en effet, la recouvrent et la rongent,
en tout cas, la vident de tout sentiment spontané et
vivant.
II
Pour que le Livre paraisse vraiment revêtu de l'au-
torité qui lui est indispensable, il faut qu'on ne puisse
contester son authenticité, qu'on ne puisse douter
qu'il sorte directement de la révélation divine, ou de
l'espèce de dictée par Dieu que constitue l'inspiration.
Les hommes qui s'appuient sur lui multiplient les
affirmations les plus rassurantes, en sorte qu'on ne
saurait contester sans blasphème la rédaction du Pen-
tateuque par Moïse, ou, à tout le moins, par ses secré-
taires, sous sa surveillance (*), pas plus que la rédac-
tion du livre d'Esaïe par le prophète de ce nom, ou la
composition du premier Évangile par l'apôtre saint
(1) Hypothèse admise par la Commission biblique pontificale
à la date du 27 juin 1906. Voy. Revue biblique^ juillet 1906,
p. 349 et ss, ou Denzinger, Enchiridion symbolorum defini-
tionum et declarationum de rébus fidei et morum, 10 e édit.,
Fribourg-en-Brisgau, 1908, in-8°, p. 537.
LB LIVRE ET LE CANON 73
Mathieu. De même, fautwl croire que les livres saints
du bouddhisme enfermentla pure doctrine du Bouddha,
l'Avesta celle de Zoroastre et le Coran la parole cer-
taine d'Allah, redite par Mahomet. S'il en va réelle-
ment ainsi, la Loi divine se présente dans le Livre
avec les caractères propres à la vérité absolue : elle
est complète et immuable ; elle enferme tous les
dogmes nécessaires, attendu que Dieu n'a pu laisser
en dehors de sa révélation primordiale quelque article
de foi indispensable à l'homme, et ces dogmes sont
assurés, comme elle-même, de l'immobilité dans la
perfection, à dater du jour où le Livre est écrit.
Au vrai, chaque rédacteur d'un livre sacré prétend
bien fixer la doctrine au point où il la met, ou la
trouve, mais l'étude la plus superficielle de la religion
dans laquelle il se range montre combien sa préten-
tion reste vaine; et, d'une manière générale, elle
prouve que les Livres, censés inspirés ou révélés, ne
possèdent nulle part les caractères qu'ils s'attribuent
dans toutes les religions.
Les Védas qui, dans la théorie, ne sont qu'une image
de la Vérité éternelle, contemplée par quelques
sages, portent en réalité la marque d'une longue
évolution; leurs antécédents, aussi bien religieux
que littéraires, se perdent dans la nuit des temps (*);
leur rédaction, si on leur adjoint les Brâhmanas, ins-
pirés comme eux, s'étend sur plusieurs siècles et ils re-
flètent très naïvement, non seulement l'esprit religieux
et philosophique des temps divers qui les ont vus naî-
tre, mais encore lès préoccupations courtisanesques
et intéressées de leurs auteurs. Ceux-ci semblent
(1) On parle de 4.000 ans avant J.-C. pour les débris de la
civilisation védique que l'on peut deviner dans le recueil sacré.
74 l'évolution des dogmes
parfois se préoccuper beaucoup plus de gagner quel-
ques vaches que de faire retentir aux oreilles des
princes la voix d'Içvara ou celle de Brahma. Aussi
bien de profonds désaccords se sont-ils produits entre
les commentateurs indous sur l'origine de l'inspira-
tion des Védas, sur son caractère, sur sa portée et
même sur l'utilisation qu'il convenait de faire du
Livre. Il ne présente, aux yeux du critique le moins
difficile, ni l'unité de composition, ni l'unité de ton, ni
surtout l'unité d'esprit et de doctrine qui justifierait
la prétention qu'ont eue ses plus zélés fidèles de recon-
naître en lui un reflet exact de la Vérité unique et
éternelle.
Si l'on considère la littérature bouddhique dans
son rapport avec la doctrine et la vie du Bouddha,
qui, Tune et l'autre, représentent le principe de la ré-
vélation qu'elle enferme, elle n'offre évidemment
plus aucune garantie de véracité. Je ne parle pas,
naturellement, de tous les développements qu'elle a
reçus hors de l'Inde; si l'on tient compte seulement
du canon de l'Église indoue du Sud, on peut admettre
que quelques-unes de ses parties remontent au siècle
qui a suivi la mort du Bienheureux — et c'est déjà
une faible garantie, — mais on reconnaît que leur
ensemble est constitué par une série de développe-
ments de beaucoup postérieurs au Maître, de plus en
plus étrangers à sa pensée et à son esprit, exécutés
par des inconnus, à des dates différentes.
L'incertitude où nous laisse l'Avestaest plus grande
encore et personne ,n'oserait, je pense, essayer d'y
distinguer, après tant de surcharges et de rédac-
tions diverses, ce qui peut y appartenir en propre à
Zoroastre.
LE LIVRE ET LE CANON
75
L'étude, plus facile, ou plus poussée jusqu'ici, de
la Bible juive, du Nouveau Testament chrétien et
du Coran, suffit d'ailleurs à nous fixer sur la valeur
du Livre, en tant qu'il prétend enfermer une révé-
lation et nous en offrir une expression ne varietur.
Longtemps, et maintenant encore, selon la foi de
l'Église romaine, la partie la plus importante de la
Bible, celle qui contient les prescriptions essentielles
de la Loi, avec le récit des choses premières, de la
création, de la chute d'Adam,, du déluge, de la voca-
tion d'Israël, le Pentateuque enfin, ou les Cinq Livres,
a passé pour l'œuvre personnelle de Moïse, témoin
fidèle, quand il rapporte les événements de son temps,
et non moins fidèle secrétaire de Dieu, quand il ex-
plique, prescrit et commande. Or un examen attentif
du Pentateuque, commencé au xvn* siècle par l'ora-
torien Richard Simon, à l'indignation éloquente et
malheureusement aussi active de Bossuet, repris à
pied d'oeuvre au xix° siècle et conduit en même temps
des divers points de vue philologique, historique et
religieux, aboutit à des constatations décisives. Elles
prouvent de la façon la plus certaine que l'œuvre
prétendue de Moïse, le Livre directement révélé ou
inspiré par Jahveh, n'est qu'une combinaison souvent
maladroite de plusieurs textes, dont la langue et le
fonds révèlent des états de civilisation et des états
religieux très dissemblables, c'est-à-dire des dates
très différentes. De ces documents, quatre, au moins,
ont pu être distingués et sont couramment désignés,
dans les travaux des exégètes, par leurs noms, qui
sont : YElohisie, le Jahviste, le Deutêronome et le
Code sacerdotal. Il n'est pas même possible d'attri-
76 l'évolution des dogmes
buer à Moïse leur mélange, attendu que, de toute
évidence, il s'est accompli à une époque de beaucoup
postérieure à celle où Moïse est censé avoir vécu;
certains critiques radicaux, mais, à vrai dire, peu
suivis, le font même descendre après le retour des
Juifs de leur captivité de Babylone, c'est-à-dire après
Tannée 538 avant J.-C. On peut aller plus loin et
affirmer qu'il est impossible de rapporter à Moïse,
c'est-à-dire de faire remonter à son temps, aucun des
quatre grands documents que je viens d'énumérer;
tous les critiques libéraux en demeurent d'accord.
D'autre part, la comparaison entre les récits de la
Genèse et les mythes babyloniens, aussi bien que
celle que l'on peut établir entre la loi dite mosaïque
et le code d'Hammourabi, fait, suivant une expres-
sion prudente du P; Lagrange( 4 ), que « la' part de
Dieu » nous paraît « moins sensible » dans le Penta-
teuque. Enfin les singularités, les traits fâcheux et les
erreurs matérielles que l'ouvrage contient achèvent
de nous persuader qu'il revêt tous les caractères
d'une simple compilation humaine; s'il a jamais ren-
fermé quelque part une révélation originale de Jah-
veh, elle est devenue invisible, ou, du moins, mécon-
naissable, sous les apports dont l'ont recouverte les
générations successives.
Les livres rapportés aux Prophètes dans la Bible
ne supportent guère mieux l'examen critique; on a
soutenu qu'ils étaient de rédaction postérieure au
retour de Babylone; mais, sans aller jusqu'à cette
extrémité, qui n'a pas rallié les suffrages des hébraï-
sants, et en admettant qu'il se reflète dans ces écrits,
(1) L'auteur ne l'applique d'ailleurs qu'à la loi civile des
Hébreux.
LB LIVRE ET LE CANON 77
au moins dans les plus vigoureux d'entre eux, de
fortes personnalités parfaitement authentiques, on
doit reconnaître que les livres prophétiques portent
la trace de remaniements rédactionnels : par exemple,
il faut admettre au moins deux Isaïe et la prophétie
dite d'Habacuc est en réalité construite de pièces et
de morceaux. Il est inutile d'insister, la preuve est
faite. Sans doute une lecture suivie de la Bible donne
une certaine impression d'unité, mais prenons garde
qu'elle peut être produite, et qu'en fait elle est pro-
duite, par la ressemblance des préoccupations des
divers auteurs, lesquelles tournent toutes autour de la
puissance de Jahveh, de sa gloire, de sa vengeance,
ou de 6a bonté, et aussi par l'uniformité de leur esprit
de Juifs, qui recouvre toutes les différences de leurs
esprits d'hommes. Cependant, et malgré la probable
mise au point opérée par les prêtres du iv e siècle
avant J.-C, le Livre juif ne décèle point cette fixité
initiale de doctrine que suppose la révélation divine;
nous n'y découvrons pas une forme invariable de la
foi et des mœurs, qui aurait une espèce de droit à
s'identifier avec la Loi de Dieu. Tout au contraire, la
Bible a trahi les prêtres qui, sous la domination
perse, se trouvant les vrais conducteurs d'Israël, ont
cru fonder définitivement leur théocratie sur elle, en
la présentant comme l'éclatante justification du fait
établi seulement après le retour de Babylone : la Bible
nous apporte l'évidence d'une évolution religieuse des
Juifs ; elle est la négation même de cette immobilité
dans la vérité que les gens du Temple restauré pré-
tendaient lui faire garantir.
Il paraît presque aussi difficile d'attribuer à Jésus
tous les enseignements du Nouveau Testament qu'à
7.
78 l'évolution des dogmes
Moïse ceux du Pentateuque. Il est certain que lui-
même se croyait armé d'une mission divine, encore
qu'il reste hasardeux d'en trop préciser le caractère :
en tout cas, il n'agissait et ne parlait que dans la per-
suasion qu'il lui appartenait d'avertir son peuple de
la prochaine venue du Royaume dé Dieu, promis par
les Prophètes, et de prêcher la repentance en vue du
grand jour. Il ne prétendait point fonder une reli-
gion, mais seulement donner les règles essentielles,
et plus encore l'exemple d'une vie salutaire, qui de-
vait être pratiquée dans le cadre du judaïsme. Né juif,
élevé parmi les Juifs, le Christ voyait et pensait en
juif. Il n'entendait poser aucun dogme, établir aucun
rite, organiser aucune Église, mais il désirait provo-
quer chez ses compatriotes, durant les derniers jours
qui restaient à courir avant l'Événement attendu, le
mouvement pieux qui les porterait à une transforma-
tion profonde de leur être moral et. les rendrait
dignes d'obtenir une place à côté de lui dans le
Royaume. En dernière analyse, sa prédication Rap-
portait qu'une révélation très restreinte. «Tous les
Juifs attendaient le Royaume; lui annonçait son im-
minence; ils le concevaient d'ordinaire comme une
bienfaisante transformation du monde, où régneraient
les justes d'Israël, débarrassés des méchants par un
Roi victorieux, armé de la puissance de Jahveh; lui,
tout en acceptant le caractère matériel et disons
objectif de la transformation ultime, rien ne nous
autorise à en douter (*), ne la modelait pas sur le
(1) La doctrine qui veut que le Christ n'ait annoncé que le
règne de la justice produit par une transformation morale (et par
conséquent subjective) de chaque homme, est une conception de
théologien, une adaptation de l'Évangile aux besoins modernes ;
les textes, considérés sans parti pris, ne la justifient pas.
LE LIVRE ET LE CANON 79
schéma que la tradition juive en avait établi, puis-
qu'il ne concevait point le Messie comme un guerrier;
enfin, et c'est le point important, il pensait probable-
ment, et peut-être il disait à ses intimes, qu'il était
lui-même ce Messie que le Père placerait à sa droite,
quand le moment choisi serait venu.
Rien de tout cela n'exigeait une Écriture nouvelle
et, d'ailleurs, puisque « cette génération » ne passe-
rait pas avant que ne s'accomplît la parole du Christ,
à quoi bon et pour qui un Livre nouveau? Puisque
pourtant cette Écriture s'est faite, puisque le Livré
chrétien existe, il faut en chercher l'origine, sinon
la substance, en dehors de la pensée de Jésus.
Nous pouvons croire que, dès le temps apostolique,
certains fidèles se firent de petits recueils de sen-
tences ou même de discours, attribués au Seigneur
par ceux qui l'avaient èonnu et entendu ; ils voulaient
se mettre en garde contre les infidélités de leur mé-
moire et leur piété trouvait une satisfaction particu-
lière, leur esprit de propagande un réconfort précieux
et comme un argument palpable dans la possession
d'un livret où la pensée authentique du Maître sem-
blait matérialisée.
Il paraît en effet vraisemblable que les paraboles,
bien ou mal comprises, les formules les plus frap-
pantes de Jésus ont été ainsi recueillies et forment
encore la partie la plus véridique de nos Évangiles
synoptiques. Mais, d'abord, elles y sont disposées
dans un ordre arbitraire, au gré du dessein particulier
de chacun de nos trois rédacteurs, en sorte que leur
cadre, au moins, a toutes chances de n'être pas
authentique ; en second lieu, elles s'y trouvent mêlées
à quantité d'additions, de commentaires plus oji
80 l'évolution des dogues
1
moins avoués, de rapprochements plus ou moins ten-
dancieux avec des textes de l'Ancien Testament, qui
n'ont certainement plus rien de commun avec le véri-
table enseignement du Christ; il nous faut les rap-
porter soit à la prédication apostolique, soit à l'ini-
tiative des divers rédacteurs qui s'interposent entre
les recueils primitifs et nos exemplaires. L'examen
tant soit peu attentif de nos synoptiques nous montre,
même dans le plus simple et le plus ancien des trois,
l'Évangile selon Marc, plusieurs étapes rédaction-
nelles, qu'il a franchies avant que de venir jusqu'à
nous. Ce n'est qu'au prix d'un travail long, minutieux
et difficile qu'on peut espérer dégager les grandes
lignes de la doctrine de Jésus du milieu des « vues
de foi » des générations chrétiennes, pour lesquelles
ont été rédigés et qui réellement ont inspiré nos
Évangiles. Et l'on peut dès lors mesurer toute la
distance qu'il y a entre des écrits mis en forme, au
bas mot, quarante ou cinquante ans après la dispa-
rition du Maître et probablement retouchés encore
plus tard, et le Livre sacré, parfaitement un dans sa
révélation, dont la logique impose la notion à notre
esprit, aussi bien que l'orthodoxie.
Encore ne parlons-nous que des Évangiles synop-
tiques, qui forment assurément la partie du. Nouveau
Testament où se reflète le mieux quelque chose de
la pensée véritable de Jésus; que dire des autres
écrits, réputés inspirés eux aussi, où s'achève là révé-
lation écrite de la Nouvelle loi : le quatrième Évan-
gile, les Actes des Apôtres, les Épîtres diverses, l'Apo-
calypse? Des Épîtres, par exemple, il faut bien avouer
que ce ne sont que des écrits de circonstance, dont
on se demande pourquoi ils se sont conservés plutôt
US LIVRE ET LE CANON 81
que d'autres et qui empruntent toute leur autorité au
nom de leur auteur présumé. Quel intérêt dogma-
tique présente, par exemple, le petit billet à Philé-
mon? Il figure dans le Nouveau Testament parce
qu'il est attribué à saint Paul, mais n'importe quel
chrétien de son temps, et même d'autre temps, aurait
pu Técrire. N'oublions pas, au reste, que l'attribution
traditionnelle des Épîtres à tel ou tel écrivain sacré,
n'est point entièrement ratifiée par la critique non
confessionnelle ; elle refuse à saint Paul l'épître aux
Hébreux et les trois lettres dites Pastorales ; elle lui
en conteste plusieurs autres; elle ne se résigne pas
davantage à rapporter à saint Pierre, à saint Jean, à
saint Jacques, à saint Jude les petits écrits que leur
prête la tradition orthodoxe. Elle va plus loin : elle
nie que le quatrième Évangile puisse avoir pour
auteur l'Apôtre saint Jean; elle se refuse même à voir
dans cet écrit, si différent des Synoptiques, par l'es-
prit, le ton, la chronologie, le fonds, un Évangile véri-
tablement historique; mais elle y reconnaît l'effort
original et puissant d'un penseur qui a conçu et
exprimé à sa manière, sans aucun souci de la réalité
plate et vraie, la vie et la doctrine de Jésus; qui a
peint, par le moyen de symboles plus ou moins pro-
fonds, les premiers temps de la foi chrétienne. La
même critique ne reconnaît pas non plus dans l'Apoca-
lypse une « vision » unique, confiée à l'écriture par
l'Apôtre qui en avait été favorisé; elle y découvre
plusieurs couches rédactionnelles et conclut que ce
petit livre n'est autre chose qu'une œuvre composite,
mise en l'état où nous la possédons vers la fin du
règne de Domitien (95 ap. J.-C).
Et ainsi le Livre de la Loi nouvelle, le Nouveau
82 l'évolution des dogmes
Testament, nous ap parait, dans sa réalité, comme un
recueil d'écrits disparates, où les opinions diverses,
loin de se compléter, comme l'avancent les ortho-
doxies, se rapportent souvent à des tendances très
différentes, se contredisent et se refusent à se placer
côte à côte dans une combinaison unique. L'esprit
des Apôtres galiléens qu'on entrevoit dans les Synop-
tiques, celui de saint Paul, celui du pseudo-saint Jean
sont spécifiquement dissemblables et, en fait, ils sug-
gèrent sur Jésus, sa nature et son œuvre des conclu-
sions qu'il est difficile d'accorder autrement que par
les méthodes théologiques de conciliation, auxquelles,
en effet, rien ne résiste, parce qu'elles ne prennent
aucun souci de l'histoire. Dans ce Livre chrétien se
rencontrent des idées venues de bien des directions
et à des moments très éloignés les uns des autres :
opinions fort anciennes en Israël, reprises et rajeunies
par Jésus, ou retrouvées par ses disciples juifs au
fond de leur conscience, ramenées par l'habitude au
premier plan de leur esprit ; sentences originales du
Christ; déductions rabbiniques introduites par Paul;
spéculations alexandrines de forme philonienne, d'où
part l'auteur du quatrième Évangile pour identifier
Jésus au Logos; impressions de milieux purement
judaïsants, ou conceptions de convertis venus de la
gentilité hellénistique ; tout cela trouve une place plus
ou moins considérable dans le Nouveau Testament.
Et la forme en est aussi composite que le fonds. Ce
n'est point l'esprit et la doctrine du Christ lui-même
qui s'y reflètent; ce sont, avec l'enseignement des
Apôtres, les tendances diverses de la génération apos-
tolique et, plus encore, de la post-apostolique.
Le Coran s'est trouvé mis à l'abri d'une partie des
LE LIVRE ET LE CANON
83
reproches qui atteignent le Livre chrétien, examiné
du point de vue où nous nous plaçons, par le mode
de composition qui lui a été appliqué. Sur Tordre
d'Abou Beckr, un des secrétaires de Mahomet, Zaïd,
réunit tous les fragments de renseignement du Pro-
phète qui se trouvaient déjà couchés par écrit et il
interrogea tous les « porteurs du Coran », c'est-à-dire
ceux qui en avaient appris des morceaux par cœur;
puis, quelques années après, sur les instructions du
calife Osman, il constitua un exemplaire officiel et fit
détruire tous les textes qui ne s'y conformaient pas
rigoureusement; ce fut une grande simplification pour
les commentateurs futurs. Il n'y a donc qu'un Coran,
qui ne comprend qu'un livre et qui, selon toutes appa-
rences, enferme la substance authentique de la doc-
trine du Prophète. Rédigé dans le temps et dans le
milieu où Mahomet a vécu, j'entends tout de suite
après sa, mort et parmi les hommes qui l'avaient bien
connu (*), il a subi aussi peu que possible l'influence de
l'évolution, qui entraîne toute foi vers la majoration
et qui change la physionomie des hommes et des
choses. Cependant, quoique unique, le Livre musul-
man n'est pas un; je veux dire qu'une étude de son
contenu prouve que ce que Mahomet a pris pour la
révélation de la loi d'Allah, n'est qu'une combinaison
médiocre, accomplie par lui-même, des éléments
empruntés aux vieilles traditions arabes, et aux reli-
gions dont il avait quelque connaissance, celle des
Juifs, celle des chrétiens et celle des Perses. La pau-
vreté spéculative de ce syncrétisme, probablement
inconscient, lui fait une originalité et il en trouve
(1) Mahomet est mort en 632 et le califat d'Osman se place
de 644 à 656.
84 l'évolution des dogmes
une autre dans la couleur littéraire que le milieu qui
Ta enfanté lui a donnée; mais qu'il se place de par
son fonds en dehors des conditions vraisemblables de
la révélation qu'il invoque, on ne saurait en douter.
III
Au reste, l'unicité du Livre est un phénomène par-
ticulier à Tlslam parmi les grandes religions révélées ;
la règle ordinaire est que le Livre soit un Canon, une
collection de livres, d'où se trouvent multipHées,
autant de fois qu'il entre d'écrits dans le Canon, les
imperfections du Livre; attendu que, considéré iso-
lément, chacun de ces écrits soulève les difficultés
et réclame les réserves que, pris en soi, le Livre nous
a imposées. D'autre part, c'est un problème parfois
compliqué, voire insoluble, que d'élucider l'origine
du Canon et d'expliquer sa composition. Dans la
période où se forme une religion et où se constitue le
corps de sa littérature sacrée, les hommes ne con-
naissent point nos scrupules touchant la probité litté-
raire et la critique d'authenticité; pour mieux dire,
ils n'envisagent pas du tout cette double question
comme nous.
Aujourd'hui, le plagiat passe, fort justement, pour
une très vilaine chose, parce que l'écrivain qui en use
cherche à s'éviter de la peine en profitant du travail
d'un autre et à s'approprier des mérites qui ne lui
appartiennent pas ; or les auteurs d'un grand nombre
de livres sacrés sont tout le contraire de plagiaires;
ils prennent pour eux, en écrivant, toute la peine de
la composition et ils en attribuent l'honneur à un
LE LIVRE ET LE CANON 85
autre. S'ils publient leur œuvre sous le nom de
quelque personnage antique et vénéré, c'est qu'en
réalité ils ne prennent aucun souci de leur réputation
personnelle; ils ne cherchent même pas, comme un
Mac Pherson a pu le faire, à duper leurs contempo-
rains et à s'assurer la gloire d'avoir retrouvé un
ouvrage admirable que nul ne soupçonnait; le sort
de leurs idées leur importe seul. Ils les croient bonnes
et profitables, et, comme ils pensent bien que, s'ils les
présentaient sous leur propre nom, elles rencontre-
raient les résistances auxquelles se heurte partout
n'importe quelle initiative particulière, ils cherchent
à les mettre au-dessus de toute discussion en leur
prêtant une origine illustre.
Ils ne réussissent pas toujours dans leur entre-
prise, sans qu'il nous soit facile de comprendre pour-
quoi; mais ceux que les circonstances favorisent et
qui parviennent à faire accepter leur fiction par un
groupe suffisamment nombreux de leurs frères^ peu-
vent parvenir à la gloire anonyme d'avoir ajouté un
livre à la liste des écrits censés inspirés. Si les rai-
sons qui expliquent, en ce cas, le succès ou l'échec
nous échappent le plus souvent, nous voyons cepen-
dant qu'elles n'ont rien de commun avec ce que nous
nommons la critique, laquelle n'a point de place dans
les temps où se préparent les Canons; l'unique crité-
rium qui s'y manifeste est celui que donne la con-
fiance* Et la confiance s'accorde en vertu d'affinités
parfois quasi indiscernables entre un livre et ceux
qui le lisent; elles s'établissent par l'accord subtil
de la pensée de l'auteur et des aspirations à peine
conscientes des lecteurs, par une sympathie que pro-
voque le tour et la forme de cette pensée, au moment
8
86 i/évolution des dogmes
où elle se produit et qui ne naîtrait ni à un autre
moment ni dans un autre milieu.
Lorsque cette confiance nécessaire accueille un
écrit, qu'elle lui donne autorité parmi quelques com-
munautés importantes, durant une génération ou
deux, sa fortune est presque assurée pour l'avenir. -Au
vrai, les chrétiens de nos jours ne comprennent ni
ne sentent l'Apocalypse, sortie d'une mentalité qui
leur est devenue normalement étrangère; de même
les Occidentaux du 11 e siècle n'éprouvaient guère de
sympathie pour le IV e Évangile, composé dans
quelque cénacle asiate; et pourtant l'Apocalypse a sa
place au Canon, dont aucun orthodoxe ne songe à la
faire sortir, parce qu'à un moment donné elle a
exprimé admirablement les impressions et les aspira-
tions d'un groupe considérable de fidèles; le IV e Évan-
gile était accepté généralement, dès le temps d'Iré-
née, dans le dernier quart du 11 e siècle, parce qu'il
favorisait une tendance puissante parmi les chré-
tiens instruits, en les rapprochant de leurs habitudes
philosophiques, et une autre, encore plus forte parmi
les simples, qui les poussait à identifier le Christ à
Dieu.
Chacun des grands Canons sacrés a son histoire
plus ou moins obscure, et plus ou moins élucidée
dans l'état présent de la science, qui n'a point porté
une part égale de son effort sur tous à la fois; ils
n'auraient point d'histoire du tout, ou, du moins, elle
serait très brève, si les traditions qui attribuent tel
livre à tel temps et à tel auteur supportaient l'exa-
men; il en va malheureusement d'autre sorte.
A ne considérer . dans les Védas que l'unique Rig
LE LIVRE ET LE CANON 87
Véda, le plus important, du point de vue purement
religieux, il paraît qu'il a été rédigé par des poètes
nombreux, rangés par famille, et dont on ne peut
dire le plus souvent s'ils ne sont pas des person-
nages tout à fait légendaires. Quelle que soit d'ailleurs
répoque où se placerait leur vie, si elle a quelque
réalité, il est clair qu'ils n'ont fait qup broder sur
un vieux fonds de traditions longtemps orales et qu'ils
ne peuvent se réclamer que de l'inspiration litté-
raire. L'ensemble de la littérature védique, de notre
point de vue particulier, semble un chaos, où se re-
trouvent les traces, chronologiquement très distinctes,
des préoccupations tout humaines de ses divers
rédacteurs, et il faut une bonne volonté intrépide
pour y reconnaître l'unité d'une doctrine révélée. Le
Bouddhisme possède deux Canons : celui de l'Église
du Nord et celui de l'Église du Sud ; ils ne se ressem-
blent pas; celui du Nord, d'ailleurs mal fixé, est
beaucoup plus vaste que l'autre, mais tous deux
sont également composites, c'est-à-dire faits dfe pièces
et de morceaux différents, quant à leur date et leur
origine. L'Avesta qui nous reste n'est plus qu'une
série de fragments du Livre attribué à Zoroastre et
qui formait, semble-t-il, un ouvrage très vaste; il
suffît cependant à nous prouver que cet ouvrage
constituait un Canon que composaient des écrits dis-
semblables par le sujet qu'ils traitaient, par la langue et
par la date.
Il nous est, au reste, à peu près impossible de
pénétrer les raisons qui ont déterminé les combinai-
sons de tant d'éléments disparates dans les Canons
du védisme, du bouddhisme et du parsisme; tous
trois, en revanche, nous prouvent dans les trois
88 l'évolution des dogmes
religions dont ils sont censés fixer la doctrine cons-
tante et véritable, Faction victorieuse et fatale de
révolution. D'âge en âge, la religion, toujours pro-
clamée immuable, change, parce que change le senti-
ment religieux de ses fidèles, et son Canon nous
permet d'entrevoir la marche, ou du moins les gran-
des étapes de sa transformation.
IV
Ce changement n'a point de limite, parce qu'il est
lié à la vie et il ne s'arrête qu'avec elle; cependant le
Canon se clôt longtemps avant que les croyances dont
il constitue le fondement visible ne cessent de vivre.
On en voit assez bien la raison essentielle ; l'évolu-
tion d'une religion se développe assurément d'un
mouvement continu tant que cette religion est
vivante, mais non pas suivant une vitesse constante ;
parfois elle semble si lente que le changement qu'elle
produit, d'une génération à l'autre, demeure prati-
quement insensible; d'autre^ fois elle se précipite;
c'est quand une idée nouvelle et féconde, ou une
préoccupation particulièrement active, acquiert droit
de cité dans le sentiment religieux des fidèles. Alors
seulement il paraît avec évidence que la religion a fait
une acquisition considérable, et alors peut naître le
désir de la justifier par un écrit, qui aurait sa place
dans le Canon. Mais, pour que le Canon l'accepte, il
ne faut pas qu'un trop long temps se soit écoulé de-
puis la dernière addition qu'il a subie; autrement son
antiquité paraît trop vénérable pour supporter une
modification et le postulat de la révélation, qui assure
LE LIVRE ET LE CANON
89
soji autorité, le protège définitivement. L'addition
pourtant nécessaire prend, en ce cas, la forme mo-
deste d'un commentaire, d'une interprétation du texte
sacré, ou de la tradition qui l'accompagne, et, nous
le verrons bientôt, qui reste toujours bien plus souple
que lui.
En fait, c'est durant les premières générations qui
la pratiquent qu'une religion rassemble ses éléments
dogmatiques fondamentaux et c'est dans le même
temps que s'établissent les bases de son Canon*. Mis
à part ce phénomène commun à toutes les doctrines
religieuses, l'originalité de chacune d'elles se mani-
feste dans les facilités plus ou moins grandes qu'elle
offre aux majorations de foi et aux additions cano-
niques. Plus une religion est spécifiquement dogma-
tique, j'entends plus vite elle atteint à une dogma-
tique compliquée, plus elle est réfractaire à l'ampli-
fication canonique; mais, en revanche, plus elle
favorise le commentaire, la mise au point théolo-
gique de ses affirmations premières» Il peut arriver
d'ailleurs et il arrive, dans le judaïsme, par exemple,
dans le christianisme, dans l'islam, qu'une autorité
acceptée par les fidèles ferme le Canon, soit pratique-
ment, soit en droit : à partir du moment où elle s'est
prononcée, aucun écrit ne peut prétendre à la dignité
canonique, même s'il passe pour inspiré, comme le
serait, au jugement d'un catholique, une lettre du
pape écrite ex cathedra.
Il ne faut pas attacher, nous le constaterons, une
importance exagérée au fait qu'un livre figure ou non
au Canon : tel ou tel traité de saint Augustin tient
plus de place dans la foi chrétienne que l'épître de
Jude. L'islam se range en apparence à l'écart des
8.
90 l'évolution des dogues
autres religions, parce que son Canon, d'ailleurs
aussi peu dogmatique que possible, se réduit au
Coran, et nous savons quelles circonstances excep-
tionnelles, quelle application décisive de l'argument
d'autorité, expliquent qu'il en soit ainsi ; mais, à
côté du Coran, s'est développée une double littéra-
ture ; Tune, qui a cherché à recueillir les innombra-
bles traditions, ou hadits, par lesquelles se complète
et s'assouplit le Livre; l'autre qui combine le Livre
et les hadits en commentaires plus ou moins ingé-
nieux. C'est dans cette littérature qu'il faut étudier le
mouvement réel de la foi islamique.
Quelques remarques sur le Canon de la Bible juive
et celui du Nouveau Testament achèveront de pré-
ciser les observations précédentes.
Il est probable que la plus grosse part de la litté-
rature juive, antérieure à l'exil, se rapportait à la
religion ; en tout cas, il ne survécut guère à la ruine
des deux royaumes juifs par les Chaldéens que des
écrits de caractère religieux; le Cantique des Can-
tiques, qui n'est au fond qu'un poème erotique, se
trouva sauvé de l'oubli, parce qu'on le rapportait au
grand roi Salomon. Nous ne saurons jamais ce qui
s'est perdu au cours du désastre; en tout cas, il
semble vraisemblable que les prêtres, autour des-
quels se reconstitua le peuple juif, quand le roi des
Perses eut permis aux exilés, gémissant super flumina
Babyloriis, de rentrer dans leur pays, prirent soin de
rassembler tout ce qui survivait de la littérature
sacrée, de la mettre en ordre, de la reviser et aussi
de l'approprier à leurs desseins particuliers. Pour-
quoi les livres conservés avaient-ils survécu et non
LE LIVRE ET LE CANON
91
pas d'autres? Jouissaient-ils déjà avant l'exil d'une
autorité particulière et, en ce cas, sur quoi exactement
se fondait-elle? Constituaient-ils déjà une espèce
de Canon et d'après quelles règles s'était-il établi?
Autant de questions auxquelles il paraît difficile de
répondre avec assurance, faute de renseignements
dignes de foi.
Qu'il ait existé, avant la conquête chaldéenne, une
ou plusieurs collections de livres vénérés, telles que
celles qui sont attribuées à Esdras et à Néhémie, il
se peut; mais, certainement, elles n'étaient ni offi-
cielles ni fermées. La codification qui semble avoir
été conduite par les prêtres du iv e siècle et qui, peut-
être, divisa les écrits qu'elle retint en trois groupes,
la Loi, les Prophètes, les Hagiographes, avait vrai-
semblablement aussi le désir et la prétention d'être
définitive, de se faire accepter, par conséquent, pour
un Canon véritable. Si tel fut son dessein, elle ne le
réalisa pas : la production des livres disposés à
réclamer une place dans le Canon continua et de
rudes débats s'engagèrent, surtout à partir du second
siècle avant J.-C, sur l'autorité qu'il convenait de
leur accorder; peut-être même sur celle que méri-
taient plusieurs des écrits acceptés par les gens du
Temple. Le développement du rabbinisme, c'est-à-dire
de l'étude laïque des textes religieux est le phénomène
le plus remarquable de la vie juive postérieurement
au retour de Babylone et il se manifesta partout où
les Juifs se trouvèrent en nombre, aussi bien en
Mésopotamie, que beaucoup d'entre les exilés n'avaient
point quittée, qu'à Alexandrie, où une grosse juiverie
s'implanta, sous les Ptolémées, et en Palestine
même. Avant que de se mettre d'accord, les rabbins
92 l'évolution des dogues
disputèrent longtemps et quand l'historien juif,
Josèphe, à la fin du i sr siècle, nous donne une liste
des livres saints (*), il ne fait que se conformer à
l'opinion moyenne des rabbins palestiniens. Beau-
coup d'entre eux élevaient encore des objections
graves contre le livre d'Ézéchiel, contre YEcclésiaste,
contre le Cantique des Cantiques, contre le livre
d'Esther, même contre les Proverbes. Dans le môme
temps, les rabbins d'Alexandrie discutaient aussi et
ils inclinaient à la bienveillance pour quelques
ouvrages postérieurs au retour de Babylone. C'est
pourquoi lorsque, au iT siècle après J.-C, la majorité
des docteurs de Palestine se rallia à une liste, qui
s'imposa peu à peu aux synagogues, elle eut à
triompher d'un Canon alexandrin, qui comprenait, en
plus du Canon palestinien, la Sagesse^ l'Ecclésiastique,
les deux livres des Macchabées, ceux de Judith, de
Tobie et de Baruch. En réalité, ces écrits avaient été
choisis parmi quantité de pseudépigraphes qui cou-
raient dans les synagogues de Palestine et d'Egypte,
durant les trois siècles qui précèdent notre ère, sans
qu'il nous soit toujours possible de discerner les
raisons de leur fortune. Le livre d'Hénoch, par
exemple, ou les livres III et IV d'Esdras, qui n'ont
point trouvé place même au Canon alexandrin, ne
nous paraissent, à vrai dire, ni plus ni moins dignes
de confiance, ni plus ni moins authentiques que la
Sagesse, dite de Salomon, ou le livre de Daniel.
En définitive, les querelles, les hésitations et les
divergences des rabbins nous prouvent qu'Us ne
disposaient point d'un critérium unique et certain
(1) Josèphe, C. Apion., \, 8.
LE LIVRE ET LE CANON 93
pour décider de l'authenticité, à plus forte raison
de l'inspiration d'un écrit. Ils se sont prononcés sur
des considérations qui nous échappent le plus sou-
vent, mais qui, à en juger par celles que nous con-
naissons, n'auraient plus de quoi nous toucher. Le
Canon de la Bible juive palestinienne s'est constitué
par une sorte d'empirisme tendancieux, en fonction
des idées et des sentiments du sacerdotalisme juif et
du rabbinisme, postérieurement au retour de l'exil et
il a accueilli des ouvrages fort divers par le carac-
tère, le sens et la date,
Il n'en a pas été autrement du Canon de la Bible
chrétienne, qui a, en somme, accepté la liste alexan-
drine, en ce qui regarde l'Ancien Testament; quant
au Nouveau, il s'est constitué, comme" son aîné,
empiriquement. Dès la fin de la génération aposto-
lique, il circulait divers écrits d'où la foi pouvait tirer
profit, c'étaient ces recueils évangéliques dont nous
avons déjà parlé et des épîtres attribuées à de saints
personnages, particulièrement à saint Paul; personne
n'avait qualité pour faire un tri parmi eux et chacun
d'eux suivit sa destinée pour son compte. Leur
nombre s'accrut à la fin du I er et au commencement
du 11 e siècle et, chaque auteur écrivant selon son
esprit propre et son dessein particulier, cette littéra-
ture sacrée présentait assurément les plus étonnants
contrastes; au reste, nous en pouvons juger encore :
il suffît de lire bout à bout l'Évangile selon Marc,
l'Évangile selon Jean, l'Épître aux Romains et l'Apo-
calypse. Chaque Eglise se constituait, pour son usage
et son édification, un recueil plus ou moins étendu,
parmi toutes ces œuvres qui s'offraient à son choix.
Les rapports fréquents que les communautés en-
94 l'évolution des dogmes
tretenaient entre elles, d'abord par l'intermédiaire des
missionnaires itinérants que l'Esprit poussait à aller
prêcher la vérité, puis par les lettres et les réunions
de leurs évoques, quand l'épiscopat monarchique fut
partout organisé, au courant du 11 e siècle, tendaient
évidemment à établir une certaine uniformité entre
ces listes particulières; mais la nécessité de consti-
tuer un véritable Canon n'apparut clairement que le
jour où se manifestèrent les grandes hérésies, celles
des gnostiques de toute origine et celle de Marcion, vers
le milieu du 11 e siècle. Les premiers, pour justifier
leurs spéculations, souvent extravagantes et toujours
étrangères à l'esprit de l'Évangile, répandirent des
écrits qu'ils rapportaient aux Apôtres, ou firent des
éditions tendancieuses des Évangiles; le second, qui
ne reconnaissait d'autre Apôtre véritable que saint
Paul, se fit un Canon où ne figuraient que les épitres
pauliniennes, peut-être quelque peu arrangées, et
l'Evangile selon Luc, revu et corrigé. Les chrétiens
de la grande Église, qu'on peut dès lors appeler
catholique, en même temps qu'ils se groupaient plus
étroitement autour de leurs pasteurs, pour mieux
tenir tête aux loups, et qu'ils précisaient les articles de
leur règle de foi, pour distinguer la vérité ancienne,
ou réputée telle, de l'erreur nouvelle, portaient leur
attention sur les livres qui circulaient. Leur critique
éveillée et d'abord exercée par les productions gnos-
tiques et marcionites, s'appliqua aussi aux œuvres
antérieures ; ce ne fut cependant qu'à la fin du
iv c siècle, en un temps où, grâce à l'activité de la
correspondance entre les évoques et à la fréquence
des conciles et synodes, l'Église vivait réellement
d'une vie commune, au moins superficielle, nonobs-
LE LIVRE ET LE CANON 95
tant les grandes différences qui séparaient toujours
l'Orient de l'Occident, que le Canon définitif se fixa.
Ce fût donc entre le 11 e et le iv° siècle que la foi
orthodoxe laissa tomber de la liste de ses livres sacrés
des écrits qui avaient eu des chances plus ou moins
sérieuses d'y rester, comme l'Évangile selon les
Égyptiens; celui selon les Hébreux, divers ouvrages
attribués à saint Pierre ou à saint Paul, le Pasteur
d'Hermas et d'autres encore. Il est visible que plu-
sieurs des livres définitivement acceptés au Canon,
avaient, dans certains milieux, rencontré de vives
résistances qui duraient encore au 11 e siècle, tels
l'Épître aux Hébreux, les Épîtres dites de Jacques et
de Jude, la seconde Épître de Pierre et l'Apocalypse.
En une certaine mesure, on peut dire que des argu-
ments de critique intervinrent dans la constitution
de ce Canon catholique, puisque la question d'authen-
ticité fut agitée à propos des écrits gnostiques, des
pseudo-pétriniens, des pseudo-pauliniens et de tous
les pseudo-^apostoliques. Les éditions tendancieuses
de Marcion obligèrent aussi les orthodoxes à songer
aux interpolations et aux suppressions possibles, dans
les textes censés authentiqués. Cependant la critique
textuelle ne joua, en l'espèce, qu'un rôle très acces-
soire et les chrétiens se décidèrent surtout pour des
raisons qu'ils demandèrent à l'usage et à la tradition
des grandes Églises; si bien que l'exégèse libérale de
nos jours se trouve obligée de contester la plupart des
attributions traditionnelles des écrits du Nouveau Tes-
tament et de penser que plusieurs livres exclus du
Canon n'y auraient pas fait plus mauvaise figure que
ceux qui s'y trouvent.
Mais aujourd'hui, le Canon ne peut plus être
96 l'évolution des dogmes
modifié. A la fin du iv e siècle, il ne se justifiait que
par l'usage et le consentement commun des Églises;
au xvi e siècle, les Réformés prétendirent le raccourcir
de quelques écrits de l'Ancien Testament, qui nap-
partenaient qu'à la liste alexandrine; alors, le Concile
de Trente intervint, consacra solennellement l'usage
ancien de l'Église catholique et proclama authen-
tiques et inspirés tous les livres de la Bible latine, ou
Vulgate, tels que le Moyen Age les avait lus. On peut
croire qu'en conûrmant la tradition sur ce point, les
Pères ne prirent aucun souci de la mettre d'accord
avec les exigences de la critique textuelle, ni même de
la critique tout court; en sorte que le Canon chrétien,
comme le Canon juif, n'est bien qu'une liste de livres
distingués par la foi ou la piété, entre beaucoup
d'autres semblables ou analogues, et constituée elle-
même empiriquement, après de longues hésitations
et de notables désaccords entre les intéressés.
Des considérations qui précèdent, voici donc les
conclusions qui ressortent : d'abord l'inspiration du
Livre, tout comme la révélation qu'il prétend parfois
enfermer, demeure parfaitement incontrôlable; toute-
fois, ce n'est là, pour nous, qu'une remarque acces-
soire, puisque nous ne cherchons pas à vérifier le
bien-fondé du dogme, mais seulement à comprendre
sa genèse.
En second lieu, le Livre ne fait jamais autre
chose que refléter les idées de son auteur ; s'il
cherche à être impersonnel, celles du temps et du
LE LIVRE ET LE CANON ,97
milieu où il est composé. Dans la religion où il
prend place, il ne peut que fixer un moment de la
foi; plus il se rapproche des origines du mouvement
religieux auquel il se rattache, plus il est simple,
moins il contient de formules dogmatiques; et cela
revient à dire qu'il ne représente encore qu'un déve-
loppement de la foi court et médiocre.
' Enfin, le Canon s'offre à nous comme une collection
quasi arbitraire d'écrits composites et qui ont, parfois,
subi des remaniements, des mises au point, au cours
de plusieurs rédactions successives, jusqu'au moment
où ils s'immobilisent dans le recueil réputé sacré.
Pour peu qu'il soitétendu, ce recueil nous révèle non
seulement des tendances assez différentes entre les
auteurs de ses diverses parties, comme celles qui se
manifestent entre, je suppose, l'Évangile selon Marc,
les Épîtres de Paul et le IV e Évangile, mais encore des
dissemblances de milieu et de temps. Les fidèles
qui, dans la suite des siècles, attachent à chacune de
ces parties une vénération sensiblement égale, ne
sont point choqués ni même frappés des dissem-
blances qui devraient les opposer Tune à l'autre. La
raison en est d'abord qu'ils ne les rapprochent pas
pour les critiquer, mais seulement pour les obliger à
se compléter réciproquement, en sorte que saint Jean
est censé avoir dit ce que les trois autres Évangélistes
ont omis, sans les contredire jamais; ensuite, et sur-
tout, très vite, la foi les dépasse toutes et, pour
continuer de les entendre, il ne faut plus les lire
selon l'esprit vrai de leur premier, ni même selon celui
de leur dernier rédacteur; il faut les interpréter, les
éclairer, les compléter, avec le secours de ce qu'on
nomme la Tradition, qui peut, elle aussi, passer pour
9
98,
L EVOLUTION DES DOGMES
inspirée et qui, dans la réalité, n'est pour ainsi dire,
que le résidu solide, mais toujours plus ou moins
plastique, de la vie religieuse. Grâce à. la Tradition,
l'immobilité que les textes sacrés devraient assurer à
la foi et qu'ils prétendent, en effet, lui donner, se
trouve réduite à n'être qu'une illusion; elle s'éva-
nouit dès qu'on la regarde avec attention.
CHAPITRE IV
La Tradition.
I. — Définition de la Tradition. — Son caractère véritable et sa
prétention à l'immobilité. — Son importance par rapport à
l'Écriture. — Deux types de traditions ; la tradition dos
Pères; la tradition apostolique.
II. — La tradition des Pères. — Est-elle constante? — Elle ne
vaut que par l'autorité de l'Église. — Elle forme l'appui de la
théologie. — Rôle et caractère de la théologie. — Gomment
elle-même évolue.
III. — La tradition apostolique. — Pourquoi elle n'offre aucune
sécurité. — En quoi elle sert à justifier l'organisation ecclé-
siastique et les rites. — Ce qu'elle est historiquement dans
l'Église chrétienne, — Combinaison de la tradition des Douze,
de celle de Paul, de celle de Jean. — Le symbole des
Apôtres. — Histoire analogue de toutes les traditions du
même genre.
IV. — Il n'existe vraiment qu'une seule Tradition : le testament
du passé changeant. — Comment elle devient une Écriture
de second ordre. — Or, le péril qui la menace le plus, c'est
la fixation par écrit. — La vie exiije alors l'interprétation.
I
En soi, le mot tradition désigne la transmission, de
génération en génération, d'un souvenir, d'une doc-
trine ou d'une pratique; appliqué à une religion
révélée, et en tant qu'il intéresse sa dogmatique, il
désigne la révélation non écrite, révélation que le
Maître premier a confiée à ses disciples et qui s'est
V
;
100 l'évolution des dogmes
gardée par la parole et la mémoire, ou addition à
l'enseignement du Fondateur, que Dieu a jugé utile
de faire connaître aux hommes, d'ordinaire par la voie
de l'inspiration. Ainsi définie, la Tradition revêt néces-
sairement la même autorité que l'Écriture puisqu'elle
sort de la même source; le concile de Trente a donc
à la fois marqué l'origine, le caractère et la portée
de la Tradition catholique quand il a dit qu'il recevait
et vénérait à l'égal des Écritures saintes, les traditions
relatives à la foi et aux mœurs, qu'elles soient sorties
d'un enseignement du Christ resté oral, ou que le
Saint-Esprit les ait dictées, et qui se sont conservées
sans interruption dans l'Église catholique (*), Il n'est
guère que le catholicisme à placer ainsi sur le même
plan — pari pietatis affectu et reverentia, écrivent les
Pères de Trente — l'Écriture et la Tradition ; cette
dernière n'est point habituellement si favorisée, en
théorie du moins. Dans le christianisme même, beau-
coup de protestants n'attachent aucune importance à
tout ce qui n'esfpas l'Écriture; ils pensent, et il faut
convenir que c'est une opinion soutenable, que Dieu
a mis dans le Livre tout ce qu'il a jugé utile que
l'homme connût. D'autres subordonnent la Tradition
à l'Écriture, lui reconnaissant seulement le droit
d'interpréter dogmatiquement et d'expliquer le texte
saint; ce qui revient à lui restituer son rôle essentiel,
celui par lequel elle est l'agent primordial de l'évo-
lution dogmatique, attendu que s'il lui appartient
d'interpréter et d'expliquer le Livre, le Livre ne peut
être bien compris que par son intermédiaire et elle
(1) Conc. Trid. y Sessio 4 : Traditiones... tanquam vel ore
tenus a Christo, vel a Spiritu Sancto dictatas et continua suc-
cessione in Ecclesia catholica conservatas.
LA TRADITION 101
devient, en somme, le critérium de la foi. Seulement,
comme la foi change évidemment, on reconnaît, à
regarder les choses de près, que la Tradition la suit;
que sa prétendue fixité, au lieu de la transmettre im-
muable de génération en génération, n'est, en réalité,
qu'une perpétuelle adaptation, lente assurément et
souvent imparfaite, mais nécessaire à sa vie, comme à
toute sa vie. De sorte qu'en définitive, et si paradoxale
que paraisse la formule, c'est la foi qui est, au vrai,
le critérium de la Tradition, et, par son intermédiaire,
de l'Écriture. C'est là une vérité que la suite de notre
discours rendra plus évidente.
Toutes les religions fondées sur un Livre révélé
ont à côté de lui établi une Tradition ; elle ne devient,
à vrai dire, tout à fait nécessaire qu'à partir du mo-
ment où le Canon se ferme définitivement; mais on
ne voit pas comment, après cela, il serait possible de
se passer d'elle, sans renoncer à la vie, car c'est par
elle seule que les textes sacrés gardent la souplesse
qui leur permet de s'adaptera des états différents du
sentiment religieux.
Au reste, le mot tradition s'applique, en réalité, à
deux compléments distincts de l'Écriture. L'un est
représenté par des enseignements que le Fondateur a
donnés, que l'écriture n'a pas recueillis, mais que ses
disciples ont eu soin de garder dans leur souvenir et
de transmettre à ceux qu'ils ont instruits : telle est la
tradition apostolique, qui complète le Canon chrétien;
les Apôtres sont censés avoir confié aux fidèles qu'ils
ont formés le dépôt de plusieurs instructions capitales
du Christ, grâce auxquelles plusieurs points tout à fait
essentiels de la doctrine chrétienne ont pu se fixer,
par lesquelles, au moins, ils se sont justifiés. L'autre
9.
^
102 l'évolution des dogmes
complément, issu de la Tradition, ne se présente pas,
à vrai dire, avec la prétention de compléter l'Écriture;
il ne veut que l'expliquer; en donner, lorsqu'elle n'est
pas claire, une interprétation droite ; telle est, dans
le catholicisme, ce qu'on nomme « la doctrine des
Pères de l'Eglise »,que l'orthodoxie présente comme
un véritable cours d'exégèse et dont les diverses con-
clusions font autorité. Dans le fond, c'est une erreur
de croire que la doctrine des Pères se réduise à une
explication de l'Écriture ; non seulement, parce qu'elle
en enferme un grand nombre d'explications forts
différentes, reflets d'états d'esprit, de sentiments et
de milieux très divers, et qu'on juxtapose plus qu'on
ne les accorde; mais encore et surtout parce que toute
exégèse qui n'est pas purement critique, qui a, par
conséquent, pour but l'application à des besoins reli-
gieux nouveaux de textes anciens, ne les explique
qu'en les déformant ; elle en modifie les plans, met-
tant en pleine lumière une idée que le texte laisse
dans la pénombre, ou inversement; elle en change
l'esprit; elle y ajoute et en retranche.
Un exemple pour me faire mieux entendre : lorsque
des théologiens protestants libéraux, comme M. Har-
nack( 4 ), lisent les Évangiles, ils y cherchent la loi de
leur conscience religieuse actuelle ; ils en laissent
tomber tout ce qui leur paraît dépendre directement
du milieu historique où Jésus s'est formé et a vécu,
et en réduisent l'essence à la confiance filiale que le
chrétien doit placer en Dieu le Père, et à quelques
préceptes, moraux. Ce Faisant, ils adaptent l'Évangile
à leurs besoins et ils lui donnent peut-être la seule
(1) A. Harnack, L'essence du Christianisme, trad. française,
Paris, 1908.
LA TRADITION 103
utilisation qu'il soit susceptible de recevoir de nos
jours, mais ils mutilent l'enseignement de Jésus ; ils
négligent ce que lui-même considérait comme l'es-
sentiel dans la Bonne Nouvelle : l'annonce de la venue
imminente du Royaume de Dieu. Et lorsqu'ils enten-
dent par le règne de la justice la transformation
morale de l'individu, et qu'ils se fondent sur un texte
unique de Luc, 17 20 - 2i , pour affirmer que « le
Royaume de Dieu est en nous », ils essaient de don-
ner raison à ce seul texte, qui reste obscur, contre
beaucoup d'autres qui sont clairs et nous représen-
tent le Royaume comme une transformation maté-
rielle, extérieure à nous ; ils transposent et, théori-
quement parlant, ils faussent la doctrine du Christ.
Ainsi fait encore Tolstoï, qui applique les préceptes
de Jésus à des sujets qu'il n'avait point consi-
dérés, et en tire des conclusions qu'il n'avait point
prévues. De même ont fait tous les Pères.
II
La doctrine des Pères de l'Eglise s'est officielle-
ment — je veux dire selon l'opinion romaine —
constituée entre le temps des Apôtres et celui de
Grégoire le Grand (mort en 604); mais, durant cette
longue période, la foi chrétienne a subi bien des in-
fluences de sens divers et traversé bien des crises ;
d'autre part, les hommes nombreux qui l'ont exposée
et défendue, et dont l'ensemble constitue l'imposant
bataillon des Pères, ne se ressemblaient ni par l'es-
prit, ni par les préoccupations. Plusieurs d'entre eux,
tels Tertullien, Origène. saint Augustin, saint Jérôme
104 l'évolution des dogues
se trouvaient doués d'une puissante originalité, incapa-
ble de se plier complètement aux opinions de per-
sonne. On juge des disparates que doit présenter
dans ces conditions l'exégèse et toute la doctrine des
Pères.
A la vérité, Jes opinions trop particulières, émises
par tel ou tel de ces écrivains sacrés, n'ont point
duré et la tradition qui sort de leurs œuvres ne
représente qu'un florilège très artificiel d'argu-
ments et d'explications, qui, négligeant les singula-
rités et les contradictions, n'a recueilli que ce que le
sens moyen des fidèles était capable d'accepter. De
sorte qu'en dernière analyse, c'est l'approbation que
lui donne l'Église d'âge en âge qui fait l'autorité de la
tradition patristique, bien plus que la sainteté des
Pères eux-mêmes. C'est l'Église qui choisit dans leurs
écrits, qui approuve leurs opinions ou fait des réser-
ves, qui leur demande les appuis de son enseigne-
ment présent. Or, l'Église, c'est la modératrice de la
foi vivante ; elle n'est pas toujours maîtresse de lui
fixer sa direction, mais elle tempère son ardeur et,
pour ainsi dire, la canalise; c'est elle qui, selon les
nécessités de l'heure, puise dans l'arsenal des Pères
les arguments qu'elle juge utiles et elle les présente
comme elle le croit à propos, avec les commentaires
et les compléments convenables, sans prendre souci
plus qu'il ne convient de la place qu'ils occupent
dans l'œuvre où elle les trouve, non plus que de
l'esprit qui animait leurs auteurs dans les circons-
tances particulières où ils ont écrit.
La tradition des Pères, si on la cherche dans la
lecture directe et suivie de leurs écrits, ne s'y
manifeste point semblable à celle que les théologiens
LA TRADITION 105
y découvrent; replacées dans leur ambiance, les idées
qui la composent perdent leur caractère d'opinions
absolues et immobiles, proférées par des personnages
d'exception et favorisés de dons spéciaux du ciel, pour
retrouver la souplesse de la vie, sous la plume
d'hommes véritables, tout remplis des aspirations,
des désirs, voire des passions, des préjugés et des
erreurs de leur époque. Changeantes et diverses selon
les temps, les milieux et les auteurs, elles nous
représentent au mieux les hésitations, les essais, les
échecs et les réussites d'une doctrine toujours en
mouvement, toujours complétée et jamais complète,
La tradition des Pères, celle qui explicite, complète
et, en fait, domine et tyrannise l'Écriture, n'est donc,
au fond, qu'une abstraction ; en tant que corps d'ar-
guments ecclésiastiques, elle figure une construction
théologique authentifiée, garantie par l'Église, sous
l'assistance du Saint-Esprit. Comme on l'ajustement
remarqué^), les Pères paraissent beaucoup plus sou-
cieux de montrer leur foi que de la démontrer ; la
démonstration, c'est l'œuvre propre du théologien,
qui prétend se placer en dehors de toutes les contin-
gences et raisonner dans l'absolu de Deo rebusque ad
Deum spectanlibus, de Dieu et des choses divines.
Toutes les religions révélées aboutissent fatalement
à la théologie, laquelle, à la bien regarder, n'est que
la mise en ordre et en formules des données de la
foi, envisagées du point de vue de la logique et de la
raison. Dès que la foi a quelque peu vécu, elle se
complique; les tendances diverses qu'elle peut subir
(1) M. Hébert, V évolution de la foi catholique, p. 61.
106 l'évolution des dogmes
la peuplent de contradictions; la naïveté des cons-
ciences religieuses, souvent riches et fécondes, mais
imprévoyantes, comme il s'en trouve dans les milieux
populaires, lui impose des conceptions obscures ou
singulières; alors elle ne peut plus se passer du théo-
logien qui explique, éclaircit, concilie, codifie et, au
besoin, se jette au travers de l'idée dangereuse. Si
la théologie se bornait à ce rôle indispensable, elle
ne dépasserait jamais son principe et ferait de bonne
besogne; malheureusement elle prétend aussi fixer
la foi, l'emprisonner définitivement dans ses for-
mules, l'obliger à ne penser, à ne sentir que par elle
et c'est là une entreprise déraisonnable et nuisible.
Elle n'y réussit pas, il est vrai, et, dans la réalité,
elle est constamment débordée par le sentiment reli-
gieux, en sorte qu'il lui faut se rajeunir de temps en
temps pour garder son importance au jugement des
fidèles; elle le fait rarement de bonne grâce et tou-
jours en protestant que les changements qu'elle con-
sent n'intéressent que la forme de ses affirmations;
nove non nova reste sa devise. Mais toutes les théo-
logies ont leur histoire, dont l'existence seule suffit
à prouver qu'elles ont subi des transformations,
qu'elles ont évolué; elles sont obligées de le faire,
bon gré mal gré, tant que vit la religion où chacune se
place. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, il entre nécessai-
rement dans tout système de théologie un élément
qui devient très vite caduc; c'est ce qu'on peut appe-
ler l'élément intellectuel.
Les âmes religieuses ne prennent souci que de leur
vie intérieure ; elles sentent et vibrent sans logique
et sans système, si bien que leurs sentiments et leurs
impressions, par lesquelles se manifeste leur foi, en-
LA TRADITION
107
core que dirigées plus ou moins par une règle qui
n'est, au vrai, que la formule de leurs aspirations et
de leurs croyances moyennes, sont loin d'offrir la
cohérence, la clarté, l'équilibre que réclame le théo-
logien. Lui, ne sent ni ne vibre, s'il reste dans son
rôle; il comprend, coordonne et explique; mais il
comprend avec son esprit et, je dirai, en fonction de
sa formation intellectuelle; il coordonne selon un
certain idéal de clarté et d'harmonie qu'il porte en
lui et qui pourtant ne dépend pas que de lui, mais
aussi de son éducation, de son milieu et de son temps;
il explique conformément aux postulats de sa raison,
qui ne sont pas absolument les mêmes d'âge en âge.
En d'autres termes, la chaîne sur laquelle court et se
tisse la trame de sa pensée est faite de tous les élé-
ments de sa culture générale; toutes les données de
la philosophie et de la science de son temps, s'il est
instruit, en sont les fils, qui donnent au tissu sa te-
nue et sa résistance. Mais bientôt ces fils-là s'usent et
tombent en poussière, car il est dans la nature de la
science de se transformer en simplifiant, d'élargir
sans cesse ses horizons, de modifier ses points de vue,
et la philosophie la suit dans son progrès, sous peine
de se réduire à une vaine logomachie. Il en résulte
qu'au bout d'un temps plus ou moins long, et qui
varie avec l'allure même de l'évolution intellectuelle.,
le système théologique le mieux conçu et le plus ha-
bilement combiné, perd ses appuis et s'effondre en
un enchevêtrement confus d'idées et de raisonne-
ments, qui n'offrent plus aucun sens pensable à des
hommes devenus tout à fait étrangers à la formation
intellectuelle de ses auteurs.
L'expérience de cette vérité est facile à faire : qu'un
108 l'évolution des dogmes
homme cultivé, mais ignorant de la théologie ortho-
doxe, lise aujourdhui le symbole de Nicée et qu'il
cherche à le traduire en langage moderne, à l'expri-
mer en concepts qui représentent à son esprit des
idées véritables et non plus seulement des combinai-
sons verbales, nul doute qu'il n'y parvienne pas ; et
pourtant les hommes du iv e siècle prétendaient mettre
une pensée vivante sous les formules maintenant
mortes et inertes. Une étude, poussée du même point
de vue, de la théologie de saint Augustin, ou de
celle de saint Thomas d'Aquin, ou de celle de Luther,
serait plus longue et plus difûcile ; elle serait surtout
retardée par la rencontre d'une foule d'idées justes,
fortes et toujours vivantes, mais qui ne sont point
proprement théologiques; elle conduirait pourtant à
la même constatation : le cœur ne bat plus, le cer-
«
veau ne pense plus pour nous dans ces grands corps
autrefois animés d'un souffle puissant et si vivifiant
que des siècles en ont vécu.
Il est donc fatal que tous les systèmes théologiques
s'écroulent comme les systèmes philosophiques, que
les formules, un instant triomphantes, soient élimi-
nées par d'autres, qui auront le même sort un jour
et tomberont dans l'oubli. Cependant chacun de ces
systèmes se flatte de dominer toutes les contingences
et, en même temps, tout en éclairant la tradition, de
rester fidèle à son enseignement. Cette illusion est
favorisée le plus souvent par ce qu'on peut appeler
le processus de l'évolution du sentiment religieux.
Sans doute, il se produit de temps en temps dans les
religions des mouvements de grande amplitude, par-
fois très violents et, en apparence, brusques, qui mo-
difient plus ou moins profondément l'orientation du
LA TRADITION 109
sentiment religieux et de la pensée religieuse; on
peut les comparer aux révolutions du monde poli-
tique. La prédication du Bouddha, celle de Jésus,
celle de Mahomet, celle de Luther, pour m'en tenir
aux noms les plus connus, peuvent, en effet, passer
pour de véritables révolutions religieuses ; le triomphe
du modernisme dans l'Église catholique en serait une
également.
Toutefois, ces crises aiguës, après lesquelles il
peut sembler que la vie religieuse recommence à pied
d'œuvre son édifice séculaire, ne sont jamais aussi
originales, ni, dans le fond, aussi radicales qu'elles
le paraissent. Elles ne diffèrent point en cela des
révolutions politiques et, tout comme ces dernières,
elles marquent les points d'aboutissement de mouve-
ments obscurs, d'origine souvent très lointaine. D'un
autre point de vue, elles marquent une suite bien
plus qu'un recommencement. Si elles n'étaient pré-
parées par rien et ne se produisaient pas dans un
milieu favorable, elles ne réussiraient pas; c'est
pourquoi on peut dire qu'elles marquent simplement
le moment où l'équilibre est rompu, dans un milieu
religieux donné, entre des formes et des formules
théologiques déjà anciennes et désuètes, et la foi tou-
jours active, ou, si l'on veut — et plus généralement
— le sentiment religieux toujours vivant, dont elles
n'ont pu fixer plus d'un instant la marche infatigable.
Dans une religion constituée, c'est par lente infiltra-
tion que les idées nouvelles se glissent peu à peu
sous les formules anciennes; on ne les remarque pas
d'abord parce qu'elles se font toutes petites et
semblent très modestes; on dirait qu'elles vont au-
devant des idées consacrées par la théologie et
10
110 l'évolution des dogmes
qu'elles s'empressent pour les servir, pour leur faci-
liter l'accès de l'esprit des hommes formés autre-
ment que ceux d'autrefois. Tant que le progrès de la
culture intellectuelle reste lent et de faible portée,
elles sont elles-mêmes peu nombreuses et peu actives,
mais qu'il survienne une période où la pensée philo-
sophique ou scientifique précipite son allure, où
comme au xix e siècle, par exemple, le nombre et l'im-
portance des découvertes positives, dans toutes les
branches de la science, modifient profondément la
position de tous les grands problèmes que les hommes
agitent, alors leur nombre à elles-mêmes, et leur
force, et leur audace grandissent rapidement et c'est
la lutte nécessaire entre elles et la théologie. Bien
compris, le modernisme n'est qu'un réflexe, lente-
ment développé, de l'esprit scientifique du xix e siècle
sur le sentiment religieux de forme catholique, et,
une fois arrivé à son terme, on l'a vu heurter de
front les théologiens de la Tradition orthodoxe.
Un tel mouvement peut bien assurément continuer
à tenir compte de la tradition des Pères et, en fait,
pour nous borner à notre dernier exemple, plusieurs
modernistes se sont réclamés d'elle, mais, de toute
évidence, les novateurs et les conservateurs ne la
considèrent pas du même point de vue et ne l'exploitent
ni dans le même esprit ni selon la même méthode.
Les premiers cherchent en elle la justification de leur
attitude; ils lui demandent de prouver que la foi
a toujours vécu dans le devenir, d'attester, par sa
propre évolution, qui est manifeste, la réalité et la
nécessité d'un mouvement perpétuel et d'une adap-
tation des formules de la foi aux besoins religieux des
hommes, que la suite des temps crée différents ; ils font.,
LA TRADITION 111
au reste, bon marché de la théologie des Pères, de
leurs raisonnements, de leurs arguments et de leurs
systèmes, que le temps a souvent vidés de sens.
Les seconds, tout au contraire, obstinément attachés
à des conceptions qu'ils croient absolues, et auxquelles
ils prêtent le divin privilège d'enfermer toute la vérité
religieuse, se refusent à reconnaître que, sur des
points essentiels, saint Justin, Tertullien, Origène,
saint Augustin n'ont point pensé de même, et ils ne
demandent à ces morts illustres que des mots, des
formules, qui confirment les leurs et semblent les
autoriser à présenter les conceptions auxquelles ils
s'attardent comme le legs imprescriptible d'une Tra-
dition inspirée. Leur résistance sera d'autant plus
longue que les idées-pivots de leurs systèmes remontent
plus haut dans le passé et ont été acceptées par un
plus grand nombre de générations successives ; elle
doit pourtant être vaincue un jour, car la durée de la
religion qu'elle prétend défendre est strictement atta-
chée à sa défaite. Peut-être que la victoire des nova-
teurs marquera un changement de formes et de for-
mules tel qu'on pourra croire à l'avènement d'une
religion nouvelle : ce sera le cas de répéter natura
non facit saltus et de ne pas s'arrêter à l'apparence;
une fois de plus le sentiment religieux évoluant aura
trouvé les formes qui lui convenaient; des théolo-
giens surviendront qui lui forgeront des formules,
déjà dépassées par quelques-uns quand elles seront
acceptées par tout le monde.
Ainsi, en droit comme en fait, la tradition des. Pères
et j'entends par là toutes les traditions de toutes les
religions révélées qui prétendent trouver un principe
de fixité dogmatique dans les écrits de personnages
112 l'évolution des dogmes
vénérables, semés au cours de plusieurs siècles, la
tradition des Pères, dis-je, est incapable d'immobiliser
la foi, et son existence toute seule suffît à déceler, sous
l'identité des préoccupations théologiques, le mouve-
ment incessant du sentiment religieux. A peine est-il
besoin de démontrer que l'autre forme de tradition,
celle dont la tradition apostolique nous offre un type
excellent, et qui prétend transmettre oralement, de
génération en génération, des enseignements pro-
fessés par le Maître inspiré d'autrefois, d'abord n'offre
aucune sécurité, ensuite, et c'est pour nous le point
essentiel, n'échappe pas, elle non plus, à l'universelle
loi du changement.
III
Dès l'abord, quand on cherche à faire la part de ce
qui appartient en propre à la tradition apostolique, on
découvre qu'il faut lui rapporter la justification de tout
ce qui, dans l'Église chrétienne des premiers siècles,
revêt un caractère pratique et représente un élément
d'organisation. Puisque Jésus annonçait l'imminent
établissement du Royaume de Dieu, il n'avait pas même
songé à poser les principes de la société ecclésias-
tique chrétienne ; moins encore à organiser son clergé
et à lui donner des rites; c'est là une des constatations
les plus sûres de la critique moderne et aucun des
textes évangéliques qui semblent la contredire ne
résiste à l'examen. Aussi bien les premiers chrétiens
assemblés, fidèles à l'esprit de leur Maître et à son
enseignement, gardant, par conséquent, dans leur
cœur, la vive espérance de son prochain retour (la
LA TRADITION 113
parousie) et la certitude du grand jour promis, ne
cherchèrent-ils point à former des Églises organisées.
Ils vivaient côte à côte fraternellement dans la prière
et les œuvres, dans l'anarchie aussi; je veux dire
sans qu'aucune autre autorité que celle de Dieu,
manifestée par le Saint-Esprit, s'étendît sur eux. Les
Apôtres eux-mêmes les édifiaient, les conseillaient,
jouissaient parmi eux d'un crédit tout spécial, mais,
à proprement parler, ils ne leur commandaient pas,
comme fait un évêque à ses ouailles, et, dans l'assem-
blée où s'agitaient les petits intérêts communs,
Pierre ou Jean devaient parler et persuader pour faire
prévaloir leur opinion ; ils ne l'imposaient pas d'auto-
rité; le livre des Actes des Apôtres suffit à le prouver.
Ces premiers fidèles pratiquaient deux rites : d'abord
celui du baptême, que Jésus n'avait certainement pas
institué, qu'il n'avait même pas imposé à ceux qu'il
avait convertis lui-même, mais que les Apôtres
avaient emprunté à la pratique juive de leur temps,
en y ajoutant le sens .d'un renouvellement complet,
d'une renaissance véritable du baptisé. En second
lieu, les chrétiens d'alors rompaient le pain ensemble
et ils attachaient à cet acte la valeur d'un rite de
communion. Il n'est point aisé d'expliquer avec cer-
titude son origine, mais il semble de plus en plus
certain, du moins, que le Christ lui-même ne l'avait
point ordonné et que les Apôtres l'avaient tout au
plus déduit de ce qu'il avait fait et dit au cours du
dernier repas qu'il avait pris en leur compagnie. Il
est très vraisemblable que les mots « faites ceci en
mémoire de moi », et même « ceci est mon corps...
ceci est mon sang », représentent des explications,
des gloses apostoliques, postérieures à la mort du
10.
114 l'évolution des dogmes
Christ. Ainsi, les deux rites fondamentaux de la vie
chrétienne, le baptême et l'eucharistie, qui devaient
recevoir, dans la suite des temps, le second surtout,
des commentaires doctrinaux très profonds, sortaient
non point de l'initiative du Maître, mais de la con-
science apostolique; ils exprimaient, sous une forme
frappante et d'un symbolisme évident, deux conclu-
sions de foi de la première génération chrétienne :
nécessité d'une transformation radicale de l'être
moral de chaque fidèle; nécessité égale de l'amour de
tous les fidèles en Dieu par le Christ, au nom du
Christ.
Mais le jour attendu et promis ne vint pas; Jésus,
remonté vers son Père, ne reparut plus au milieu
des siens, qui, condamnés à passer sur la terre un
temps dont il leur fallut renoncer à deviner le terme,
durent aussi s'organiser pour la vie. Peu à peu chaque
communauté devint comme un petit État, avec ses
finances, son lieu de réunion, son assemblée, ses
administrateurs temporels, élus ou désignés par le
Saint-Esprit. Quand les divagations des illuminés, ou
les entreprises des malintentionnés, vinrent affirmer
la nécessité de distinguer nettement entre les deux
voies qui s'offrent aux hommes, celle du salut et celle
de la perdition, la petite Église se donna des sur-
veillants, chargés d'écarter d'elle les intrus dangereux,
et, piar la force des choses, ces hommes-là prirent
aussi en main l'enseignement de la vérité; au courant
du 11 e siècle, ils devinrent les évêques, sur qui repo-
sait la vie religieuse et la vie matérielle de chaque
troupeau. Au-dessous d'eux, s'organisa toute une hié-
rarchie de fonctionnaires ecclésiastiques, auxquels
les fonctions mêmes qu'engendrait la nécessité don-
LA TRADITION
115
nèrent naissance : prêtres, diacres, lecteurs, exor-
cistes, i
En ce temps-là, on crut tout naïvement que ce
qu'on voyait avait, à peu de chose près, toujours
existé et Ton répéta de confiance que les Apôtres,
allant de ville en ville, avaient, partout où ils s'étaient
arrêtés, établi des évêques, des prêtres et des diacres.
Toute la hiérarchie se justifia ainsi et sejustifie encore
par la tradition apostolique, et l'œuvre de nombreuses
années, construite peu à peu sur les ruines des vieilles
coutumes et par rétablissement progressif d'usages
nouveaux, imposés eux-mêmes par de nouvelles
conditions d'existence, ou par les nécessités de
défense contre les ennemis du dehors et du dedans,
passa pour être sortie, de toutes pièces, de la volonté
réfléchie des, Douze; ces derniers n'avaient d'ailleurs
fait, pensait-on, que suivre les instructions du Christ
et l'inspiration du Saint-Esprit.
Le développement des rites et leur transformation
en sacrements, signes sensibles d'une grâce particu-
lière de Jésus, suivit une marche analogucet paral-
lèle. Les cuites antiques ne savaient point se résoudre
à n'être qu'en esprit et en vérité \ ils exigeaient des
cérémonies compliquées et plus ou moins symbo-
liques; le christianisme ne put point échapper aux
exigences de l'ambiance où il se développa et, lui
aussi, devint ritualiste. De ses rites, que sans le vou-
loir, et presque sans le savoir, il emprunta, en les
adaptant à ses besoins propres, aux cultes qui l'en-
touraient, les principaux, ceux qui se rapportaient
aux objets les plus importants (le pardon des péchés,
l'amour de l'homme et de la femme, la préparation
à la mort, la collation des fonctions ecclésiastiques)
\
t
116 l'évolution des dogmes
en dehors du baptême et de l'eucharistie, revêtirent
peu à peu un caractère particulier; on leur reconnut
une vertu exceptionnelle et telle qu'une intervention
spéciale du Christ pouvait seule l'expliquer.
Nous n'avons pas à rechercher ici les raisons qui
fixèrent à sept Je nombre des sacrements que reconnaît
encore l'orthodoxie romaine ; mais nous devons remar-
quer que ces sacrements ne sont point primitifs, que
l'historien entrevoit leur naissance et suit les étapes de
leur développement dans les textes des premiers
siècles. Avec la meilleure volonté du monde, il est
impossible de les faire remonter à l'enseignement de
Jésus et, en tout cas, les Évangiles ne leur apportent
aucune justification directe; les théologiens n'eurent
que la ressource de les appuyer sur la tradition apos-
tolique : Jésus-Christ est censé les avoir institués
lui-même, quant à la matière et quant à la forme;
quiconque en doute tombe sous le coup de l'anathème
lancé par le concile de Trente (Sessio 7) ; si les textes
évangéliques ne les visent point explicitement, c'est,
dit-on, qu'afin d'éviter les profanations de la part des
païens, les Apôtres ont jugé à propos de n'en trans-
mettre qu'oralement la notion et la pratique à leurs
disciples.
Et c'est ainsi que la tradition apostolique légitime
et justifie tous les progrès accomplis dans l'organisa-
tion de l'Église et du culte au cours des siècles. En
un sens, cette affirmation orthodoxe n'est point
inexacte, car, à vrai dire, c'est sur l'exemple des
Apôtres, en mettant d'accord, avec ses besoins pra-
tiques et son sentiment religieux, les institutions et
les rites que le passé lui léguait, comme les Apôtres
avaient fait à l'égard de l'enseignement et des exemples
LA TRADITION
117
de Jésus, que chaque génération chrétienne a façonné
l'Église qui répondait à son esprit, jusqu'au jour où,
cédant à la nécessité d'opposer aux Réformés un bloc
doctrinal aussi compact que possible, le concile de
Trente a stérilisé cette féconde tradition en la fixant,
en lui imposant la désastreuse tyrannie de la formule
écrite. C'est de ce jour-là qu'est né virtuellement le
conflit entre l'orthodoxie romaine, prisonnière de ses
formules, désormais difficiles à modifier, et l'esprit
moderne, transformé depuis lors par le normal déve-
loppement de la Renaissance. Mais, considérée du
point de vue historique, la prétendue tradition apos-
tolique; moins aisément contrôlable que la tradition
patristique, porte, à son égal, d'un bout à l'autre
des siècles chrétiens, et jusqu'au concile de Trente,
la marque évidente d'une incessante évolution. Et
même, qui songera à la peine que certains moder-
nistes catholiques ont prise, ces années passées, pour
mettre la Tradition d'accord avec la Science et prou-
ver que cette Tradition même conduit logiquement à
une entente entre la foi et l'esprit critique, pensera
que les décrets et canons de l'illustre assemblée, qui
a inspiré la Contre-Réforme, subissant la loi inévi-
table, n'ont réussi qu'à fixer un moment de l'évolution
catholique; l'autorité, que l'Église romaine attache
encore à des décisions en grande partie périmées
dans la pratique, constitue la cause principale des
difficultés croissantes qu'elle voit se dresser devant
elle dans la société contemporaine.
»
La tradition apostolique, telle que l'entend l'ortho-
doxie, c'est une suite d'affirmations, souvent revisées
et mises au point par des théologiens, et qui, dans
118 L'ÉVOLUTION DES DOGME8
la réalité, représente un choix, sorti du hasard ou de
circonstances, au contraire, très complexes, entre
des tendances, des usages, des préceptes, venus de
directions très diverses, éprouvés par la conscience
chrétienne et finalement acceptés par elle, pour un
temps plus ou moins long, ou définitivement rejetés.
A part ceux qui se rapportent au baptême et à l'eucha-
ristie, que les Apôtres n'entendaient assurément ni
comme saint Augustin, ni comme saint Thomas, ni
comme les Pères de Trente, ni, à plus forte raison,
comme un moderniste de nos jours, on ne voit pas
un seul des préceptes dont se compose la tradition
apostolique qui puisse justifier humainement sa pré-
tention à sortir de la volonté du Christ; pas un môme
dont on puisse dire, avec un semblant de certitude,
qu'un Apôtre l'a posé et que depuis, ni dans le fonds
ni dans la forme, il n'a bougé.
En revanche, que d'occasions s'offrent à l'étude de
l'historien, sans sortir même des premiers siècles de
l'Église, où la tradition apostolique a couru le risque
de graves transformations, disons plus vrai, où elle
les a subies! Nous possédons un petit traité fort
ancien, car il date du commencement du n% peut-être
même de la fin du I er siècle et qui, sous le titre de
Doctrine des douze apôtres (AiSay^ tcdv BaiSexa àrcoàroÀtov),
nous offre un manuel pratique de vie chrétienne à
l'usage de communautés syriennes, très voisines par
le temps, le pays et l'esprit des Églises apostoliques.
L'enseignement qu'elle renferme, l'organisation ecclé-
siastique qu'elle reflète, ne sont déjà plus tout à fait
primitifs et la foi chrétienne a vécu peut-être depuis
trois quarts de siècle ; pourtant on aurait de la peine
à y retrouver, même à l'état de traces, les sept sacre-
LA TRADITION 119
ments, la discipline et la règle de foi du concile de
Trente. Mais ce qu'on y voit clairement, c'est un sen-
timent légitime de défiance à l'égard des novateurs,
des inspirés que pousse l'Esprit, ou qui se réclament
de lui, sans qu'on puisse jamais savoir au juste s'ils
disent vrai; elle se donne comme la norme invariable
par rapport à laquelle on doit juger les enseignements
des diverses espèces de prédicateurs itinérants qui
visitent les communautés. Cette préoccupation fonda-
mentale de sa discipline fait déjà d'elle un ouvrage
ecclésiastique au premier chef; et ce caractère est
encore accentué par la prétention qu'elle suppose
d'arrêter le progrès dogmatique.
Que la Didaché reflète assez exactement la prédica-
tion des Douze, je suis disposé à le croire, mis à
part, peut-être, quelques retouches postérieures à sa
rédaction première; mais, au temps même où les
Douze parcouraient les pays syriens, un autre Apôtre
commençait d'enseigner sur les confins de l'Arabie et
sa doctrine s'éloignait sensiblement par l'esprit et
même par le fonds, de celle que répandaient Pierre
ou Jean; c'était un pharisien fils de pharisien, né à
Tarse, en pays grec, tout à fait étranger, par sa cul-
ture, aux humbles Galiléens en qui Jésus avait placé
sa confiance. Il n'avait jamais vu le Maître vivant,
mais il racontait qu'un jour, sur le chemin de Damas,
il lui avait parlé au cours d'une apparition miracu-
leuse et qu'il avait reçu de lui, directement, une mis-
sion apostolique particulière. En d'autres termes,
saint Paul enseignait en vertu d'une révélation per-
sonnelle. Traduit en langage critique, cela revient à
dire qu'ayant reçu des chrétiens de Damas les notions
primordiales et encore très simples de la foi chré-
120 l'évolution des dogmes
tienne, il les avait raisonnées conformément à ses
propres habitudes de pensée et en avait tiré des
déductions auxquelles ni les Douze ni le Christ ne
songeaient. Cependant, saint Paul réussit : il fonda
des Églises nombreuses; il amena à la vérité, la
sienne, qu'il croyait de bonne foi celle du Maître,
beaucoup de ces demi-juifs qui foisonnaient dans les
grandes villes de la Méditerranée orientale; il fut
reconnu comme Apôtre par les frères de Jérusalem
et ses idées s'enracinèrent dans la conscience chré-
tienne, à côté des enseignements des Douze. Sa tra-
dition^ en grande partie conservée dans ses lettres,
s'établit à côté de la leur pt commença d'agir sur elle,
comme le prouve une étude attentive des Évangiles
synoptiques. Or, il n'ajoutait rien moins aux concep-
tions des Apôtres galiléens qu'une représentation
entièrement nouvelle de l'origine, de la personne, de
la mort du Christ, et le dogme de la Rédemption,
sans parler d'une version particulière de la Cène, qui,
plus que tout, a contribué à transformer la pratique
première de l'eucharistie en sacrifice chrétien, et ce
mémorial du repas suprême du Maître en sacrement
tout enveloppé de dogmes; le tout justifié, en dernière
analyse, dans la foi orthodoxe, par la Tradition apos-
tolique.
Tradition apostolique aussi la conclusion de foi,
assurément surprenante pour les disciples directs de
Jésus et scandaleuse pour des Juifs, par laquelle l'au-
teur du IV e Évangile commence son livre : le Christ,
c'est une incarnation du Logos de Dieu, qui était. « au
commencement » avec Dieu et qui est lui-même
Dieu. Saint Paul enseignait déjà qu'il fallait voir en
Jésus un «homme céleste», et même qu'il était
LA TRADITION
121
Esprit (irveu[xa)(*). Ainsi, de deux points différents de
l'horizon chrétien, partaient des opinions d'où bientôt
sortira le dogme de l'absolue divinité du Christ. Nous
ne nous avancerons pas trop en supposant qu'une
pareille affirmation aurait plongé les Douze dans une
surprise voisine de l'indignation. Et pourtant, les
opinions de saint Paul, aussi bien que celles du
IV e Évangéliste, n'ont le droit de s'imposer à la foi
qu'en vertu de la dignité d'Apôtre inspiré dont sont
revêtus les deux écrivains sacrés. Qu'il soit prouvé
que Paul n'a jamais entendu le Christ sur le chemin
de Damas, qu'il n'a pas même été favorisé de visions
par la suite, comme il le prétend, ou encore que Jean
l'Apôtre n'est pas l'auteur du IV e Évangile, et plu-
sieurs des affirmations fondamentales de l'orthodoxie
se trouvent, du coup, ramenées à n'être, dans leurs
origines, que des considérations théologiques sans
autorité. Or, du point de vue critique, toute leur
autorité dépend uniquement du consentement de
l'Église; j'entends qu'elle s'est établie parce que les
fidèles et leurs chefs l'ont acceptée : l'authenticité du
IV e Évangile, presque à l'égal de la réalité de l'inspi-
ration de Paul ou de Jean, est objet de foi et nulle-
ment de démonstration; du moins la démonstration
qu'en prétendent toujours donner les orthodoxes,
n'arrive que pour fortifier la foi et réduire les incré-
dules au silence.
On connaît la formule ordinairement désignée sous
le nom de Symbole des Apôtres; selon la légende, il
fut rédigé par les Douze à Jérusalem, avant que de se
séparer pour aller évangéliser le monde, et une
(1) II Cor. 3".
11
122 l'évolution des dogmes
opinion, encore mieux renseignée, veut même que le
Symbole comporte douze articles, afin d'en attribuer
un à chacun des Apôtres. Dans la réalité, il est cer-
tain que les Apôtres ne sont point les auteurs de leur
Symbole, dont la formule s'est établie à Rome, par
tâtonnements et retouches, vers le milieu du second
siècle. Chacun de ses articles se présente comme la
négation d'une proposition avancée par tel ou tel
hérétique et implicitement visée; à ce point qu'en
posant la négative qui contredirait chacune de ses
affirmations, on dresserait la liste des principaux
dogmes hérétiques du temps; elles-mêmes ne sont
autre chose que les conclusions de foi de la majorité
des fidèles, que l'opinion de l'Église du même temps ;
et c'est dans cette opinion qu'elles ont puisé leur
autorité. Eh bien, ce symbole romain représente
fort exactement, en raccourci, l'histoire de la tradi-
tion apostolique elle-même.
Au cours des deux premiers siècles surtout, les
opinions les plus variées, voire les plus extravagan-
tes, se sont produites sous le couvert des Apôtres
dépositaires des secrets du Christ. Quand ces éton-
nants syncrétistes. qu'on nomme les gnostiques syriens
et alexandrins, cherchaient à unir, dans leurs cons-
tructions monstrueuses, les données de la philo-
sophie grecque aux imaginations religieuses de
l'Orient ou de l'Egypte et aux postulats essentiels
du christianisme, ils ne manquaient pas de soutenir
qu'ils n'inventaient rien, mais que des circonstances
heureuses leur avaient rendu la connaissance de la
vérité confiée par Jésus à des disciples choisis et
que les Douze eux-mêmes n'avaient jamais comprise.
Le plus extraordinaire de ces rêveurs, Valentin,
LA. TRADITION 123
rapportait sa science (gnosis) à un confident de saint
Paul; sur saint Paul également s'appuyait l'héré-
siarque Marcion et nul doute que si leur métaphy-
sique à tous n'eût rencontré, dans le sens commun
des Églises, une résistance invincible, si elle eût
triomphé de la tradition fondée sur le judéo-christia-
nisme, elle eût, à son tour, aussi bien que les affirma-
tions de Paul et de Jean, survécu sous le nom de
tradition apostolique. Elle était assurément moins
selon l'esprit des Douze que le Symbole romain qui
Ta vaincue, mais lui-même n'était pas plus qu'elle
selon la tradition authentique de ces familiers de
Jésus; comme elle, il ne représentait qu'un choix et
une combinaison d'idées postérieures à la prédication
des Apôtres ; plusieurs étaient même nées de la lutte
antignostique ; toutes se trouvaient précisées et, pour
ainsi dire, formulées par elle.
IV
Voilà plus qu'il ne faut pour faire comprendre à
quel point la tradition apostolique était devenue, dans
sa forme du xvi e siècle, celle que le concile de Trente
a consacrée, étrangère à la pensée des Apôtres gaii-
léens et quelle évolution, quelles influences nom-
breuses et diverses, avaient déterminé ses ^positions,
aussi bien que celles de la tradition des Pères. Au
vrai, il n'existe dans l'Église chrétienne qu'une Tradi-
tion : le lendemain de la mort du Christ marque son
début; depuis lors, elle s'est développée, en enregis-
trant les incessantes acquisitions de la foi. Elle est,
au propre, le testament de tout le passé chrétien et
124 l'évolution des dogmes
l'inventaire des biens qu'il a acquis; c'est à l'histoire
de dresser celui des biens qu'il a perdus; et la com-
paraison des deux listes prouve à quel point le patri-
moine, que renseignement orthodoxe tend à faire
croire immuable dans son fonds, a subi de multiples
transformations.
Dans les remarques qui précèdent, je n'ai paru
viser que la religion chrétienne et plus particulière-
ment sa fraction catholique, mais on a compris, je
pense, que j'insistais simplement sur le plus connu
et le plus probant des exemples, car toutes les reli-
gions révélées en offrent d'analogues. Dès que leur
Canon sacré se trouve fixé, la vie les condamne à le
compléter et cela d'autant plus qu'il a été fixé plus tôt
et dans un état de simplicité plus grand touchant le
dogme. Toutefois, on ne retrouve pas partout avec la
même netteté que dans la religion chrétienne les deux
formes essentielles de la Tradition : enseignement non
écrit du Fondateur et interprétation orthodoxe de cet
enseignement traditionnel, et de l'Écriture, par des
hommes revêtus d'une autorité particulière. La se-
conde forme est la plus répandue et la Tradition
depuis longtemps fixée, elle aussi, dans les ouvrages
mêmes de ceux qui l'ont établie ou formulée, comme
la tradition- chrétienne des Pères, prend alors le ca-
ractère d'une Écriture de second ordre, qu'on discute,
qu'on conteste et parfois qu'on rejette.
Ainsi, à côté des Védas proprement dits, j'entends
des quatre grands livres, ou sections du Livre, qu'on
nomme la Rigvéda, la Sàmavéda, le Yajurvéda et
l'Atharvavéda, il existe toute unejittérature sacrée qui
constitue la Smriti ou tradition. Durant des siècles, les
LA TRADITION 125
commentateurs ont discuté sur l'autorité des livres qui
la composent et sur leur véritable rapport aux Védas;
plusieurs ont pensé qu'ils n'avaient qu'une valeur
inférieure et qu'ils convenaient aux femmes ou aux
hommes des castes impures. Le bouddhisme a, lui
aussi, sa tradition des Pères, lesquels sont représen-
tés par une suite de docteurs, pourvus d'une grande
sainteté et d'un grand pouvoir magique ; une littéra-
ture abondante et confuse nous met au fait de leurs
actes et de leurs idées. Ce sont eux qui, dans les
divers pays où s'implante la doctrine, lui donnent les
développements et les directions dont les différences
partagent le bouddhisme en Églises très distinctes;
c'est par eux aussi que l'enseignement premier du
Bouddha se change peu à peu en une véritable reli-
gion, qui a ses dogmes et ses rites. L'Avesta, dans
lequel les fragments qui nous restent nous révèlent
une compilation compliquée et de rédaction fort éloi-
gnée de l'époque où Zoroastre est censé avoir vécu,
qui, par conséquent, enferme déjà une période très
étendue de la Tradition, est accompagné d'une littéra-
ture théologique appuyée sur lui et qui le développe.
Enfin, à côté de la Loi, des Prophètes et des Hagio-
graphes, qui constituent les trois parties de la Bible,
les Juifs font place au Talmud, vaste compilation qui
comprend deux recueils, le Talmud de Jérusalem et
le Talmud de Babylone, et dans laquelle les docteurs
de la Loi ont, durant plusieurs siècles, déposé leur
sagesse.
Cependant ni dans le védisme, ni dans le boud-
dhisme, ni dans le parsisme, ni dans le judaïsme, la
Tradition, en tant que Tradition, ne remonte à pro-
prement parler au Fondateur, comme dans le chris-
u.
126 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
tianisme. Le védisme et le judaïsme ne se rapportent
pas à vrai dire à un fondateur, mais à une Vérité
éternelle dont plusieurs sages ont reçu la révélation;
Moïse, par exemple, a communiqué aux hommes, de
par Dieu, les principes essentiels de la Loi, mais on
ne lui attribue que les cinq premiers livres de la
Bible : Jahveh a continué de faire parler des Pro-
phètes après rentrée des Hébreux dans la Terre pro-
mise et il a ainsi peu à peu complété son œuvre,
commencée d'ailleurs bien avant Moïse, au temps où
il révélait sa volonté aux patriarches. Védisme et
judaïsme admettraient donc au fond une sorte de
révélation progressive, arbitrairement supposée com-
plète à un moment donné, quand le Canon est clos,
et remplacée, à partir de ce moment-là, par son
propre commentaire explicatif, auquel, du reste, peut
s'attacher, au moins dans le védisme, le postulat de
l'inspiration. La Tradition dans le parsisme et dans
le bouddhisme s'appuie en théorie sur l'enseignement
du Maître et est censée s'en inspirer strictement, mais
elle en donne un développement, une adaptation aussi,
qui ne peuvent se faire accepter comme primitifs.
L'islam seul dispose d'une Tradition qui n'est pas,
dans son principe, sans rapports avec la tradition
apostolique; c'est la Sunna qui complète le Coran.
Les hadîts qui composent la Sunna et se présentent
en plusieurs recueils, composés par d'illustres doc-
teurs du Moyen Age, se rapportent à Mahomet, soit
qu'ils prétendent garder quelque instruction particu-
lière qu'il aurait donnée, soit qu'ils racontent un épi-
sode de sa vie; mais ils restent bien loin de l'autorité
du Coran, et même beaucoup de Musulmans (les
Chiites, par exemple les Persans) n'en font aucun cas.
A
LA TRADITION 127
Il est vrai que ceux qui les rejettent les considèrent
comme de simples mensonges; mais, en droit, ils ne
peuvent prétendre qu'au respect, puisque le Coran
seul est l'œuvre d'Allah et qu'eux relatent tout au
plus les opinions personnelles du Prophète. Il va de
soi que leur authenticité reste, dans tous les cas,
bien douteuse et que les auteurs des recueils les plus
autorisés, pour ne point paraître déraisonnables, ont
dû se débarrasser de tout un fatras de légendes aussi
nombreuses qu'invraisemblables.
Le grand péril qui menace la Tradition, quel que
soit le type auquel elle se rattache, c'est l'irrésistible
désir qu'éprouvent un jour ou l'autre les hommes de
la fixer par écrit. Ceux qui la couchent sur le papier
la mettent naturellement au point conformément à la
mentalité religieuse de leur temps; mais ce temps
passe et bientôt la Tradition, réduite à n'être plus
qu'une Écriture plus ou moins vénérable, se trouve
aussi étrangère à la vie que le Livre lui-même.
Comme il faut pourtant que la religion ne s'engour-
disse pas dans une immobilité mortelle, ses fidèles
n'ont plus, pour lui garder quelque souplesse et quel-
que activité, que la ressource de l'interprétation. Et
l'interprétation, l'explication tendancieuse des textes,
qui part, non du sens qu'ils ont, mais de celui que
les besoins religieux du présent veulent qu'ils aient,
après avoir longtemps alimenté la Tradition mainte-
nant écrite, reconstitue vite une véritable tradition
nouvelle, que les théologiens ont mission d'accorder
comme ils peuvent avec l'ancienne. D'ailleurs, cette
dernière, aussi bien que l'Écriture proprement dite,
peut fournir matière à exégèse.
CHAPITRE V
L'interprétation
I. — Singularité de sa prétention : expliquer la vérité mieux
que Dieu. — Comment l'exégèse théologique traite les
textes. — Divers procédés d'interprétation.
II. — Gomment une adaption nouvelle des textes se fait accepter
des autorité». — Comment s'établit et de quelle nature est
le magistère de l'Église. — Comment il s'applique en
l'espèce.
III. — Limites de l'élasticité des textes. — Épuisement fatal de
l'interprétation. — La résistance des Églises conservatrices.
— Pourquoi elle est condamnée à l'impuissance.
IV. — Conclusions. — Impossibilité d'accepter la définition
orthodoxe du dogme. — La loi du changement domine toutes
ses prétendues justifications. — Elle le domine lui-môme.
I
A lire la plupart des Livres sacrés des grandes reli-
gions révélées, on ne sent guère, il faut l'avouer, la
nécessité d'explications très développées : leur sens
paraît d'ordinaire évident à quiconque n'apporte pas
à leur étude un esprit prévenu; les difficultés, quand
il s'en trouve, sont d'ordre philologique ou historique:
j'entends qu'elles viennent d'un mauvais état du texte
ou de l'ignorance où il nous laisse des circonstances,
du milieu précis dans lequel se place tel épisode ou
tel discours. D'ailleurs, à y réfléchir, c'est une pré-
l'interprétation 129
iention singulière que d'entreprendre d'expliquer la
vérité divine mieux que Dieu lui-même n'a cru à pro-
pos de le faire; l'excuse de cette outrecuidance c'est
que sans elle aucune religion fondée sur un Livre ne
pourrait vivre. Il ne s'agit point, je le répète, de dé-
terminer avec certitude le sens véritable, ainsi que
s'efforce de le faire un savant non confessionnel, mais,
tout au contraire, d'obscurcir ce sens-là et de lui en
substituer un autre qui soit conforme à la réalité
impérative de besoins religieux donnés.
L'opération peut être singulièrement laborieuse et
parfois les explications déjà existantes la viennent
encore compliquer; pourtant elle aboutit toujours au
résultat souhaité, avec plus ou moins de bonheur, sans
doute, mais sûrement, parce que dans un conflit entre
le texte et le fait, c'est le texte qui cède fatalement. Au
cas où, par impossible il se refuserait à tous les ac-
commodements, il reste la ressource suprême de ne
plus tenir aucun compte de lui, de l'enkyster, pour
ainsi dire, au milieu des doctrines qu'il contredit, et
de le lire paisiblement, avec la volonté de ne pas le
comprendre : ainsi est-il entendu dans l'apologétique
romaine que le Jésus du iv e Évangile est identique-
mentje même que celui des Synoptiques et que leurs
propos réciproques sont interchangeables, les uns
passant pour le simple complément des autres; et
cela au mépris de la conclusion diamétralement op-
posée qui ressort de la plus superficielle des compa-
raisons.
Toutefois, avant que d'en venir à cette périlleuse
extrémité, l'exégèse théologique dispose de plusieurs
moyens pour réduire un texte récalcitrant.
Elle peut d'abord l'interpréter dans sa lettre, toute
130 l'évolution des dogmes
question d'authenticité mise à part. Elle peut, par
exemple, décider que lorsque saint Paul termine une
lettre (II Cor. 13 43 ) par cette formule : « La grâce du
Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la commu-
nication du Saint-Esprit soient avec vous tous », il
professe ouvertement le dogme de la Trinité, inter-
prétation qui ne soutient pas un instant l'examen,
pour peu qu'on tienne compte de la théologie de
saint Paul, autrement dit qu'on replace le texte dans
son milieu véritable.
Elle peut favoriser une interpolation décisive,
comme celle du verset dit des Trois témoins célestes
dans la première Épître de Jean (5 7 ) : « Car il y en a
trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le
«
Verbe et le Saint-Esprit , et ces trois-là ne sont
qu'un ». Confirmation si éclatante du dogme trini-
taire que toutes les incertitudes s'effaceraient devant
elle et que toutes les contradictions même perdraient
leur crédit s'il n'était aujourd'hui démontré qu'elle
n'a vu le jour que dans la seconde moitié du iv e siècle.
Jusqu'ici pourtant la théologie romaine a refusé de
s'incliner devant l'évidence.
Elle peut nier une contradiction, ou la réduire de
force; par exemple, affirmer que Jésus, descendant
de David par Joseph, selon les généalogies du I er et
du m Évangile, a pourtant été engendré par le Saint-
Esprit et nullement par Joseph; alors qu'en réalité
la proclamation de la naissance davidique du Christ
et celle de sa naissance miraculeuse, d'une vierge,
représentent clairement, au jugement de tout exégète
indépendant, deux étapes de la foi chrétienne tou-
chant la venue en ce monde du Messie ; toutes deux,
L d'ailleurs, sans aucun rapport avec des faits véritables.
I
i/lNTBRPRéTATION 131
Elle peut surtout, et de tous les procédés dont elle
dispose, c'est le plus efficace, autant que le plus
commode, se détourner de la lettre du texte et ne
s'attacher qu'à « son esprit ». C'est bien le cas de
dire que si la lettre tue, l'esprit vivifie. La lettre, le
sens réel et vraiment historique du texte, accepte un
éclaircissement verbal, si elle n'est point, par elle-
même, tout à fait claire, mais elle n'enferme et on ne
peut tirer d'elle que la pensée dont Ta chargée l'écri-
vain qui Ta fixée; or, l'interprétation selon l'esprit
lui apporte autant d'idées nouvelles qu'il est néces-
saire pour lui rendre la vie que son immobilité lui
fait bientôt perdre. Tantôt elle traite le texte suivant
la méthode allégorique ou symbolique, tantôt elle
devine sous les mots un sens beaucoup plus élevé
que celui qui frappe l'entendement du vulgaire, et que
saint Thomas d'Aquin nomme le sens spirituel]
d'autres théologiens le nomment, eux, mystique, ce
qui, dans le fond, revient au même.
En employant convenablement la première méthode,
Philon d'Alexandrie démontrait, au I er siècle de notre
ère, que la Loi de Moïse et la philosophie grecque
s'accordaient parfaitement; Origène, au 111 e siècle, don-
nait droit de cité dans le christianisme aux grandes
conceptions platoniciennes ; et, à tous les âges de la
foi, les docteurs chrétiens découvraient dans l'Ancien
Testament une préfiguration parfaitement claire du
Nouveau. D'autre part, la conviction qu'un texte pos-
sède un, ou même plusieurs sens spirituels, qu'il peut
être indéfiniment creusé sans que jamais sa substance
s'épuise, quand la pensée divine est en lui„ enfonce
fatalement dans l'esprit du théologien l'opinion im-
plicite qu'il se dilatera aussi indéfiniment, pour rece-
132 l'évolution des dogmes
voir toutes les interprétations qu'il faudra; il suffira
d'apporter à l'opération un esprit délié et ingénieux.
Je prends un exemple : nous lisons dans le Deutéro-
nome 25* : « Tu ne muselleras pas ton bœuf quand il
foule le grain », simple allusion à un vieux tabou is-
raélite; mais saint Paul lit ce texte et il en tire tout
un enseignement, selon lequel les fidèles ont le devoir
de nourrir ceux qui leur prêchent l'Évangile
(I Cor. 9 9 - 15 ). Nous ne nous avancerons point trop
en soutenant que l'auteur du Deutéronome n'avait
point prévu pareil usage de son verset et, plus géné-
ralement, que les écrivains qui ont rédigé les livres
de la Bible juive auraient été surpris d'apprendre
qu'ils avaient semé dans leurs écrits tant de types ou
figures de Jésus-Christ et de son œuvre future; ce-
pendant les théologiens les y découvrent avec assu-
rance.
II
Celle accoraodation des textes à des besoins que
leurs auteurs ignoraient et ne pouvaient même soup-
çonner, exige souvent beaucoup de subtilité; il y faut
joindre,s'il s'agit d'un verset isolé, l'omission du con-
texte, quand il contrarie l'interprétation proposée; et
s'il s'agit, au contraire, de l'application à tout un écrit,
voire au Livre lui-même, d'une doctrine nouvelle, ou
seulement d'un esprit nouveau, il faut, de parti pris,
mépriser la réalité de l'histoire. Ce sont là opérations
que les théologies accomplissent avec une merveil-
leuse aisance, pour peu qu'elles en aient licence et
devant lesquelles la foi populaire, inconsciente des
pires difficultés, recule bien moins encore. Qu'elles
l'interprétation 133
soient parfois indispensables, je n'en doute pas et je
Fai assez répété ; mais là n'est point la question. Si
nécessaires qu'elles puissent être, elles ne se font
point accepter du commun des fidèles, de celui qui ne
pense, ni ne sent, et ne voit de vérité que dans l'im-
mutabilité, en invoquant leur seule urgence.
Il suffit, pour s'en rendre compte, de songer un ins-
tant à la position actuelle des catholiques modernistes
vis-à-vis de la masse catholique : si jamais réforme
a pu paraître nécessaire, c'est assurément celle que
proposent ces penseurs généreux quand ils récla-
ment l'adaptation des formules dogmatiques et de la
mentalité théologique à l'esprit moderne et à la
science. Il y a quelques années, on les écoutait avec
faveur dans les milieux orthodoxes; on leur faisait
honneur, et c'était justice, de leur intelligence et de
leur libéralisme; leurs ennemis du dedans, sans
désarmer, semblaient incliner à quelques conces-
sions: mais le pape a parlé ; il a condamné leur ten-
tative et visiblement, s'ils gardent la confiance d'une
élite, qui attend en silence des temps meilleurs, la
multitude des catholiques s'est détournée d'eux, et
leurs adversaires triomphent sans retenue.
Ce désarroi du catholicisme libéral tend à prouver
qu'une adaptation des textes à une mentalité reli-
gieuse nouvelle a besoin, pour se faire accepter du
commun des fidèles, d^tre au moins implicitement
sanctionnée par les autorités de l'Église. Dans les
religions où il n'y a réellement pas d'Église, comme
l'islam, par exemple, je veux dire où les fidèles, unis
par une ^communauté de croyance, n'ont pourtant
point établi au-dessus d'eux un clergé maître des rites
et guide nécessaire de la foi, l'autorité réside à la
12
134 l'évolution des dogmes
fois dans l'opinion des théologiens, des docteurs de
la Loi religieuse et dans l'exemple des hommes que Ton
s'accorde à reconnaître comme saints. Les théologiens
sont censés comprendre toute la Loi qu'ils font pro-
fession d'étudier sans cesse, et en donner, par consé-
quent, les interprétations les plus sûres ; les saints
passent pour particulièrement agréables à Dieu et leur
initiative ressemble à une inspiration.
Ainsi les Musulmans, quoique très convaincus que
la révélation proprement dite est tout entière con-
tenue dans le Coran et qu'Allah n'aura plus à
communiquer avec aucun homme, comme il Ta fait
avec Mahomet, acceptent parfaitement qu'un songe
puisse apporter à un personnage privilégié un avis
profitable de Dieu ou du Prophète : là gît la grande
ressource dont usent les marabouts et fondateurs
de confréries pour établir leur prestige. Nombreux
sont les illuminés, plus ou moins sincères, qui ont
circulé et qui circulent encore dans le monde mu-
sulman et auxquels leurs fidèles reconnaissent la
qualité de prophètes (nabi) ; communément, ils pas-
sent pour infaillibles et on leur attribue le don du
miracle. Comme l'islam répugne au développement
dogmatique, parce qu'il réduit au plus strict mini-
mum son credo métaphysique, le rôle de ces nabi
se borne soit à réchaufîer le fanatisme de ceux qui le6
écoutent, par un commentaire, approprié aux cir-
constances, de quelques prescriptions coraniques,
soit à implanter certaines pratiques pieuses, soit à
ergoter sur des détails de casuistique, et surtout à
prêcher d'exemple. C'est ce que font également les
saints bouddhistes. Assurément, l'action de ces hom-
mes a plus d'importance au point de vue des rites
i/iNTEBPRÉTATION 13Ê>
et des pratiques qu'à de celui des dogmes; remar-
quons-le cependant, en eux, s'affirme, plus ou moin&
voilée, la foi à la persistance de l'inspiration après la
rédaction du Livre et l'instinct très sûr des croyants
qui rapporte à Dieu, source de la Vérité révélée, toute
interprétation qu'il devient utile d'en donner, toute
application particulière qu'il en faut faire, partant
toute extension qu'on lui impose.
Je n'ai pas à expliquer ici par le détail comment
s'édifie historiquement une Église, une organisation
cléricale, qui finit par dominer entièrement le peuple
des fidèles (les laïques), ainsi qu'il arrive dans le ca-
tholicisme ou le lamaïsme (c'est-à-dire le bouddhisme
thibétain); mais il est clair que son autorité est cons-
tituée par la réunion dans les mêmes mains de la
science du théologien et de l'inspiration du saint. Pour
mieux dire, l'Église — j'entends toujours les auto-
rités ecclésiastiques — dispose d'une science théolo-
gique supérieure à celle de tous les théologiens et
d'une inspiration plus constante, plus ample et plus
certaine que celle de tous les saints ; en sorte qu'elle
seule peut décider si une théorie de théologien est
juste, si un homme réputé saint mérite d'être cru
comme tel et d'être imité ; toute théologie n'a de va-
leur, toute sainteté n'a de prix que sanctionnées par
elle et, au vrai, qu'absorbées par elle. C'est peu à
peu, et spécialement, parce que la psychasthénie de la
plupart des fidèles veut se sentir rassurée par une
règle fixe, garantie elle-même par un pouvoir efficace
et compétent, que les clergés acquièrent sur la foi
cette puissance de direction, dont le terme logique est
l'infaillibilité.
136 l'évolution des dogmes
L'Église catholique, qui fait remonter son insti-
tution à la volonté formelle du Christ et dont le chef
se croit le légitime représentant sur la terre du Dieu
incarné, fait reposer le droit qu'elle se donne de
commander absolument à tous ses fidèles, touchant
leur foi, leurs mœurs et leur discipline, sur la pro-
messe que Jésus lui aurait faite de rester toujours au
milieu d'elle, sur le privilège qu'il lui aurait octroyé
de juger à sa place en ce bas monde, d'enseigner, de
sanctifier, de diriger en son nom; en un mot, de
continuer, jusqu'à la consommation des siècles, la
mission accomplie par lui durant sa vie terrestre ( 4 ).
Je n'examine point si ces prétentions sont fondées en
droit et si les textes invoqués signifient ce qu'on leur
fait dire ; tous les exégètes libéraux sont assurés du
contraire ; mais là n'est pas maintenant la question.
Elle est dans ce fait que l'Église catholique, que les
Églises, en général, disposent d'une inspiration im-
manente et permanente qui leur permet d'avancer,
selon les besoins qui s'imposent, des interprétations
divinement autorisées des textes saints; de leur con-
server à eux et à la Tradition qui les accompagne,
une réelle souplesse; de constituer une espèce de
jurisprudence de la Loi sainte, pratiquement plus im-
portante que la lettre du Livre. En un sens, l'Église
explicite chaque jour la révélation, sans que jamais
elle en puisse dérouler les derniers replis.
La constatation de ce fait évident a conduit plusieurs
penseurs à modifier la notion en quelque sorte clas-
sique de la révélation, à l'imaginer comme un germe
de vérité déposé par Dieu dans la conscience de
(1) Principaux textes invoqués : Mt. 16*? 19 ; Jn. 20**; 17 17t »;
Mt. 28*>.
l'interprétation 137
l'homme et peu à peu développé, mieux connu et
mieux utilisé. Cette conception très élevée et qui rend
à la pensée humaine l'importance et la dignité dont la
privait le dogme d'une révélation imposée à la foi
toute organisée et complète, par un acte précis de la
volonté divine, est naturellement antipathique aux
orthodoxies; et toutes les précautions dont l'ont
entourée, par exemple, ceux des modernistes catho-
liques qui voyaient en elle le moyen unique de récon-
cilier la dogmatique officielle et l'esprit moderne,
n'ont pu la faire accepter de Rome.
III
Malheureusement, les textes sont les textes ; qu'on
le veuille ou non, ils ont une lettre que l'interpréta-
tion selon l'esprit déforme, mais qu'elle ne peut abo-
lir. Leur élasticité, souvent bien plus grande qu'on
ne pourrait croire, n'est tout de même pas indéfinie,
et un moment vient fatalement où, après avoir signi-
fié bien des choses, ils ne signifient plus rien du
tout ; rien en eux ne répond plus à rien dans l'esprit
ou la conscience des hommes qui les Usent ; et
toutes les forces de réaction qui ont retardé autant
qu'elles ont pu la mortelle et pourtant indispensable
évolution de leur exégèse, cesseraient toute résistance
qu'elles ne leur rendraient pas la substance dont la
vie les a vidés. Le temps n'est plus alors de parler
d'interprétation ni d'adaptatipn, il faut aux besoins
religieux nouveaux des cadres nouveaux, et une reli-
gion encore va grossir l'amoncellement énorme des
croyances défuntes. Cet instant suprême est inévita-
12.
138 l'évolution des dogmes
ble ; les Églises ne veulent point le prévoir, ni môme
l'envisager, mais elle font d'instinct un. effort déses-
péré pour le retarder.
Pour y parvenir, d'ailleurs, elles ne connaissent
guère qu'une méthode ; elles résistent par tous les
moyens au changement, un esprit résolument conser-
vateur les anime, et quand bien même la vie les en-
traîne, et, malgré elles, leur impose des modifications
considérables, elles se refusent à le reconnaître et, de
très bonne foi souvent, proclament qu'elles seules
restent immobiles, comme la Vérité elle-même, au-
dessus du flot mouvant des sciences et des philoso-
phes. Elles se font, sur la valeur des arguments que
le progrès des connaissances et de la critique dresse
contre leur métaphysique ou leurs légendes, les illu-
sions les plus étonnantes, et elles expliquent l'oppo-
sition grandissante qu'elles rencontrent par les raisons
les plus défavorables à leurs adversaires.
On trouve encore aujourd'hui des apologistes catho-
liques qui, jouant innocemment sur les mots et sur les
faits, font état des erreurs où la science est parfois
tombée, des incertitudes de ses conclusions sur beau-
coup de points, de son ignorance sur d'autres, et surtout
des doctrines prudentes qui dénient aux constatations
qu'elle organise le caractère de lois métaphysiques
existant en soi au-dessus des phénomènes et presque
en dehors d'eux, pour refuser aux savants le droit de
contrôler la révélatiQn. Ils n'admettent point, par
exemple, que la connaissance, chaque jour plus sûre,
que les géologues possèdent du passé de la terre,
réduise le récit de la création dans la Genèse à n'être
qu'un mythe de peuples enfants ; ils n'admettent point
non plus que les historiens étudiant les textes censés
l'interprétation 130
révélés ou inspirés, & 1& lumière de l'archéologie
orientale et d'une critique de plus en plus précise, y
découvrent des erreurs, des combinaisons d'éléments
hétérogènes, des attributions fantaisistes à des au-
teurs supposés, la preuve évidente d'un lent travail
Immain, tendancieux et souvent méritoire, mais in-
compatible avec la conception que se fait l'orthodoxie,
et qu'impose d'ailleurs la logique, d'une œuvre dictée
par Dieu. Qu'une semblable résistance soit vaine et
ne se prolonge que grâce à l'indifférence et à l'igno-
rance de la masse des fidèles, la réflexion le prouve
aussi bien que l'expérience du passé..
Il existe des mystiques qui ne sauraient être tou-
chés par des arguments de fait et qui mettent une
touchante ingéniosité à tourner au mieux de leurs
convictions toutes les objections qu'elles soulèvent.
Ces hommes-là portent en eux une force presque
invincible et leur attitude suffit longtemps à rassurer
ceux qui ne savent pas ; mais les mystiques instruits
ne sont pas nombreux : le lent progrès des connais-
sances et de l'esprit critique parmi les ignorants
diminue peu à peu l'appui qu'ils trouvent dans le con-
sentement passif des masses et un jour vient où cet
appui leur manque. Voilà pourquoi la résistance des
Églises ne saurait sauver les religions de la ruine ;
c'est d'abord la Réforme qui les guette ; c'est plus
tard la déchéance devant une autre organisation du
sentiment religieux. Le triomphe du modernisme,
par exemple, équivaudrait à une réforme de l'ortho-
doxie romaine plus, radicale, si on la regarde du point
de vue dogmatique, que le luthérianisme ; mais le
catholicisme qu'il établirait n'échapperait pas à la
loi commune : il tendrait rapidement à s'organiser
140
L EVOLUTION DES DOGMES
en orthodoxie, qui résisterait à son tour, et inutile-
ment, à la transformation de ses croyances et de ses
formules ; à son tour, il subirait une réforme qui
l'éloignerait davantage encore du romanisme, à moins
qu'il ne se résorbe peu à peu dans un milieu reli-
gieux devenu étranger au catholicisme et même au
christianisme. Ainsi a péri le polythéisme gréco-
romain, après plusieurs rajeunissements : il est mort
d'épuisement, et c'est la fin naturelle de toutes les
religions positives.
IV
Arrêtons-nous ; nous avons assez dit pour faire
comprendre à quel point la définition du dogme que
donnent toutes les orthodoxies et la conception
qu'elles en ont répondent peu à la réalité des faits.
Révélé et immuable, tel prétend être le dogme; or,
pas une religion n'est en état de prouver l'existence
de la révélation qu'elle invoque, par des arguments
recevables en critique; ses affirmations répétées et
vigoureuses n'ont de valeur que pour la foi, laquelle,
à dire vrai, pourrait se passer d'arguments. Les cir-
constances merveilleuses, qui accompagnent d'ordi-
naire les grandes conversations révélatrices que Dieu
tient avec les hommes, demeurent hors de la portée de
nos moyens de contrôle, comme la révélation elle-
même reste hors du plan de notre raison. La forme plus
commune et plus simple de l'action divine, que l'on
appelle l'inspiration, échappe, elle aussi, à tout con-
trôle sûr, à toute vérilication efficace.
En fait, révélation et inspiration ne se livrent à notre
l'interprétation 141
examen que dans le Livre ou dans la Tradition, et
l'étude du Livre, mis à. part le seul Coran, pour les
raisons particulières que nous avons dites, le montre,
aux yeux de qui prend la peine de le regarder, comme
un ensemble artificiel d'éléments disparates, sortis de
temps, de milieux, de mentalités plus ou moins dis-
semblables; il laisse voir un travail d'adaptation déjà
complexe, entre le moment de la formation de ces
éléments divers et celui où l'écriture les fixe) souvent
aussi il porte la trace de nombreuses corrections,
éliminations, additions, qui ont précédé l'établisse-
ment de spn texte définitif, ont porté sur une période
plus ou moins longue et représentent une série plus
ou moins considérable de mises au point successives.
À travers le Livre, la révélation nous apparaît, non
comme un corps harmonieux d'affirmations établies
une fois pour toutes, mais comme un germe déposé
dans la conscience des hommes ou, pour dire plus
vrai, sorti d'elle, et qui se développe de génération en
génération, s'amplifie, se complique, vit enfin, d'une
vie qui ne s'arrête même pas quand le Livre est clos
et quand le Canon est fermé, mais qui se prolonge
par la Tradition. En vain, du jour où la foi a formulé
sa première règle, une coalition tacite se forme, pour
la protéger, entre les autorités, toujours soucieuses
de faire croire qu'elles possèdent toute la vérité, et
le commun des fidèles, qui ne trouve de sécurité que
dans l'immobilité ; la vie est la plus forte. Les innom-
brables actions qui s'exercent sans cesse sur l'esprit
des hommes et le transforment, qui, peu à peu, le
vident de ses aspirations anciennes pour l'emplir de
désirs nouveaux, n'épargnent pas ses sentiments reli-
gieux et, à son insu, contre sa volonté, elles les modi-
142 l'évolution des dogmes
fient comme tous les autres éléments de sa menta-
lité.
L'histoire de toutes les religions n'est que l'his-
toire d'une évolution, non point synehronique avec
l'évolution intellectuelle et scientifique de leurs
fidèles, mais parallèle et déterminée par elle. Le
sentiment religieux est comme un fleuve qui coule,
il ne s'arrête que lorsque sa source tarit ou qu'il se
perd dans la mer, d'où sortent, au vrai, toutes les
rivières de la terre. On ne bâtit point sur l'eau qui fuit,
hormis des bateaux qui la suivent ; on ne fonde point
des affirmations absolues et immobiles sur la révé-
lation, non plus que sur l'inspiration, parce qu'elles-
mêmes s'avèrent incertaines et changeantes, qu'elles
ne manifestent jamais leur réalité que dans la cons-
cience des hommes et que, de génération en généra-
tion, elles s'y reflètent en images différentes, qu'un
temps plus ou moins long estompe, puis efface, les
unes après les autres. Ni le laborieux échafaudage
de la théologie orthodoxe, ni les réparations d'ensem-
ble, ni les aménagements de détail ne font que l'édi-
fice de la pensée religieuse du Moyen Age, par
exemple, reste un logement solide et habitable pour
la nôtre; même vu du dehors, il n'est plus qu'une
belle ruine. L'immobilité est le rêve de toutes les
orthodoxies ; le mouvement est leur loi, jusqu'à la
mort.
C'est pourquoi il se dégage, semble-t-il, des remar-
ques que nous venons de présenter une définition du
dogme sensiblement différente de celle que nous de-
mandions en commençant aux théologies confession-
nelles. Un dogme n'est pas une vérité que l'omni-
science divine fait à l'ignorance humaine la faveur de
l'interprétation 143
laisser tomber sur elle, parfaite et évidente, comme
un rayon descendu du ciel sur la terre pour rillumi-
ner d'une clarté éblouissante ; ce n'est que la formule
théologique qui exprime les croyances d'un temps et
d'un milieu sur un point de foi et que les autorités
compétentes de l'Église acceptent et imposent comme
règle d'orthodoxie. L'étude particulière de la nais-
sance du dogme, illustrée de quelques exemples, va
nous permettre de vérifier l'exactitude de cette défi-
nition.
\
SECONDE PARTIE
LA VIE DD DOGME
CHAPITRE VI
Le milieu dogmatique et les éléments du dogme,
I. — Dogmatisme fondamental des religions révélées. Simplicité
et caractère pratique de leurs affirmations premières. —
Exemples. — A quoi tient la complication dogmatique du
Livre chrétien par rapport à la Bible juive.
II. — Le besoin dogmatique. — 11 varie d'un groupe ethnique
à l'autre; — Exemples. — Importance du milieu. — Exemple :
l'évolution de la christologie dans son rapport avec les divers
milieux qu'elle traverse.
III. — La matière et la forme du dogme. — La matière vient de
la foi. — La forme vient de la théologie. — Les théologiens
philosophes et les théologiens juristes.
IV. — Les deux espèces de dogmes : théologiques et rituels. —
Exemple de l'un : la christologie. — Exemple de l'autre :
l'eucharistie.
I
Toutes les religions révélées sont, à vrai dire, dog-
matiques dans leur principe; j'entends qu'elles repo-
sent sur un certain nombre d'affirmations premières
qui supposent la foi et n'attendent aucun appui direct
de la raison. Pour avoir le droit de se dire chrétien,
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 145
il faut d'abord croire à Pexistence d'un Dieu per-
sonnel et en la mission de Jésus-Christ; le musulman
croit avant tout à Allah $t à la parole de Mahomet; et
ainsi en va-t-il pour tous les fidèles de tous les autres
Fondateurs ou Inspirateurs des doctrines religieuses.
Toutefois, ces affirmations fondamentales ne sont
jamais compliquées; elles se présentent, en réalité,
comme des faits, peut-être surprenants, mais très
simples, qui ne s'emboîtent dans aucun système
théologique ou philosophique et qui ne demandent
leur preuve qu'à d'autres faits, dont la perception
et l'intelligence ne dépassent pas, en théorie, la
portée des sens : Dieu existe car le monde est son
œuvre, attendu que le monde est un fait, qui exige un
facteur; et cette constatation semble évidente à qui
raisonne sur les seules données de l'expérience; il
faut une certaine culture philosophique et quelque
réflexion pour s'apercevoir que le problème n'est
point si simple, ni sa solution si aisée: Jésus-Christ
doit être cru, car il a prouvé qu'il était « de Dieu »,
en accomplissant des miracles éclatants; or, le réveil
d'un mort, le don de la vue rendue à un aveugle-né
sont des faits aussi faciles à constater que la mort
elle-même ou la cécité, et ils constituent, en faveur
de celui qui les provoque, un signe décisif de puis-
sance divine. Il est assuré que ces miracles-preuves
ont été vus par de nombreux témoins, dont l'attesta-
tion emporte la conviction. Pour affaiblir la conclu-
sion qui découle nécessairement de cette foi en la
réalité des miracles du Christ, il faut avoir réfléchi
sur la notion de miracle, sur la valeur des témoi-
gnages évangéliques, sur la légitimité du raisonne-
ment qui conclut d'un fait extraordinaire à une ins-
13
1
146 l'évolution des i>ogmbs
piration divine, etc., et c'est là une opération com-
pliquée ( ! ), entièrement impossible au commun des
fidèles. #
Il faut dire exactement la même chose, c'est évi-
dent, de la confiance des juifs en Moïse où en leurs
Prophètes, de celle des bouddhistes en Bouddha, de
celle des musulmans en Mahomet; chacune ne re-
pose, en dernière analyse, que sur les signes miracu-
leux qui ont marqué la vie de ces saints personnages;
et ces signes se présentent comme des faits, qui sont
matière de foi et non, dans le principe, matière, de
spéculation.
Nous avons déjà remarqué que ces affirmations
très simples, fondements nécessaires des religions
révélées, les livres sacrés ne les dépassent guère
quand ils sont vraiment anciens, c'est-à-dire voisins,
par leur date, du temps où s'est assise la religion
dont ils forment l'appui.
Le dogmatisme du Pentateuque et même celui de
la Bible juive tout entière ne ressemble à rien moins
qu'à un système de métaphysique. Le Dieu qui est
censé y parler avec abondance n'y enseigne point une
doctrine compliquée : « Je suis l'Éternel, votre Dieu,
proclame-t-il, et il n'est point d'autre Dieu que moi ».
Il disait d'abord : « Vous n'aurez pas d'autre Dieu que
moi », ce qui est un peu différent, mais peu importe
ici. Après avoir affirmé sa dignité, il dicte sa Loi, qui
est toute pratique et entièrement enfermée dans des
règles de morale, des prescriptions rituelles, des dis-
positions de vie courante ; tout le reste de son discours
(1) Saintyves, Le discernement du miracle, Paris, 1909.
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 147
se passe en objurgations, en menaces, en sentences,
ou bien en encouragements et en consolations à
l'adresse de son peuple ingrat ou malheureux. Aussi
bien, le credo d'un Juif qui s'en tient à la Bible pré-
sente-t-il la plus grande simplicité : Dieu seul est
Dieu ; le monde est son ouvrage ; Israël est son peuple
d'élection; Il a transmis sa Loi aux hommes; sa vo-
lonté e§t que ceux qui la connaissent en observent
minutieusement les détails, qu'ils prient, fassent
l'aumône, se gardent des aliments et des contacts
impurs, pratiquent la justice et qu'en toutes choses
ils se contient à Lui; enfin II a promis à son peuple
abaissé de le relever un jour jusqu'au faîte de la
splendeur. Ajoutons encore une vague espérance de
récompense dans un au-delà mystérieux, et c'est tout.
Les spéculations sur le messianisme, sur le royaume
de Dieu et la vie future, très ardentes au temps de
Jésus et qui ont exercé une si grande influence sur
son esprit, représentent des développements de la
pensée religieuse des Juifs, sortis si l'on veut de la
Bible, mais restés en dehors d'elle; en sorte que si
le judaïsme biblique peut être jugé très exigeant sur
les rites et les pratiques, il doit, à bon droit, passer
pour aussi peu dogmatique que possible.
L'islam du Coran provoque la^ même remarque. Le
bon musulman, selon le Livre, est celui qui croit
inébranlablement qu'Allah seul est Dieu et que Maho-
met est son envoyé (rasoul)-, que s'il observe la Loi
révélée au Prophète par Dieu lui-même, les délices de
la vie éternelle lui sont réservées, et que, s'il la
méprise, l'enfer l'attend certainement; cette Loi,
comme celle de Jahveh, est toute morale et pratique ;
elle semble rebelle aux complications métaphysiques,
^*
]
148 l'évolution des dogmes
loin d'en exiger aucune ; et si, en quelques milieux
musulmans, surtout chez les Persans, elle en a pour-
tant subi quelques-unes, ce n'a pas été de son
plein gré.
A le lire simplement, c'est-à-dire sans la préoccu-
pation de découvrir entre ses lignes et ses mots la
justification de tous les développements de la pensée
chrétienne postérieure, le Livre chrétien, si compo-
site qu'il soit et déjà lourd des réflexions de deux
générations, guidées par des influences actives au-
tant que dissemblables (judaïsme apostolique, rabbi-
nisme paulinien, philonisme johannique, brochant
sur renseignement de Jésus), n'enferme cependant
que des postulats de foi peu compliqués. Encore cbn-
vient-ii de remarquer que tous les chrétiens de la fin
du i er siècle n'acceptaient pas tous ces postulats; les
judéo-chrétiens faisaient leurs réserves touchant
l'enseignement particulier à saint Paul, et les concep-
tions du IV e Évangéliste paraissaient bien particu-
lières à un petit groupe d'Asiates. Que croyaient donc
les Douze Apôtres, à en juger par les Évangiles sy-
noptiques et le livre des Actes? D'abord que la Bible
juive disait vrai et que Jahveh régnait sur le monde ;
puis que, par sa volonté, Jésus, fils d'un charpentier
de Nazareth, avait paru- sur la terre, où, par le
nombre des signes qu'il avait multipliés, il s'était
révélé Seigneur et Christ, c'est-à-dire Messie, Sauveur
espéré par Israël sur la foi des Prophètes; enfin que
ce Jésus, ressuscité d'entre les morts et assis mainte-
nant à la droite du Père, reviendrait bientôt pour
inaugurer le Royaume des justes qu'il avait annoncé;
c'est pourquoi il convenait que tous les hommes fis-
sent pénitence de leurs péchés et attendissent avec
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ELEMENTS DU DOGME
149
confiance le grand jour promis. En dernière analyse,
sur un seul point, ce credo se distinguait de celui du
commun des Juifs; il affirmait que l'espérance mes-
sianique d'Israël s'était réalisée en Jésus, ce que le
Temple et la Synagogue niaient obstinément. Que
Jésus n'ait pas été un homme né comme tous les
autres et mort comme eux, les disciples qui l'avaient
connu ne s'en doutaient pas, mais ils se persuadaient
que Dieu l'avait glorifié et choisi pour son Christ; ils
en donnaient pour preuve décisive sa résurrection,
dont ils se disaient les témoins ( 4 ).
Vint saint Paul, qui n'avait point connu Jésus et se
trouvait, beaucoup moins que les Apôtres galiléens,
dominé par la réalité matérielle de sa vie terrestre ;
il en détourna son attention pour s'appliquer tout
entier à comprendre le mystère de la croix. La mort
ignominieuse de leur Maître avait plongé les Apôtres
dans le désespoir, avant que ne s'affermit dans leur
cœur la foi en sa résurrection, parce qu'il leur sem-
blait indigne de l'Élu de Dieu de subir un supplice
infamant ; Paul, très au fait de l'exégèse rabbinique,
en appliqua les procédés au scandale de la croix, et
il découvrit qu'en lui résidait l'accomplissement de
l'œuvre divine du Christ, lequel n'a paru dans le
monde que pour y mourir afin de racheter les
hommes de leurs péchés. Une doctrine particulière
de péché, et une conception de Jésus déjà très méta-
physique et selon laquelle il apparaissait comme un
« homme céleste », un « nouvel Adam », véritable
intermédiaire entre les hommes et Dieu, appuyaient
(1) Actes, 2** et ss. ; 3 13 et ss.
13.
150 l'évolution des dogmes
f
cette explication de la Passion ( 1 ). Elle ajoutait évi-
demment beaucoup à la foi des Galiléens; aussi plu-
sieurs dogmes de l'avenir, notamment celui de la
Rédemption et celui de la divinité du Christ, ont-ils
leurs racines dans la pensée de Paul.
Le second de ces dogmes fut singulièrement favo-
risé par une conclusion hardie de l'auteur du
tV* Évangile, qui, du même coup, posa encore une
autre affirmation essentielle de la foi chrétienne
actuelle. Il partit peut-être d'un mot obscur de Paul
« le Seigneur est l'Esprit » (6 8e xupioç to -^veu^o.
l<7Tiv) ( 2 ), et il le rapprocha d'une doctrine formulée
vers le temps de Jésus par Philon d'Alexandrie. Ce
Juif, désireux de débarrasser sa religion de l'anthro-
pomorphisme devenu très choquant pour ceux de ses
compatriotes qui savaient quelque chose de la théo-
dicée de Platon, s'était refusé à définir Dieu et il
avait nié qu'il pût agir, par crainte que l'action ne
l'obligeât à se limiter; il avait donc rapporté la créa-
tion du monde et toutes les œuvres matérielles de
Dieu à une Force proférée par Lui et qui, d'un nom
emprunté à la philosophie grecque, s'appelait le
Verbe ou Logos. Philon, qui partageait les espé-
rances de sa nation, touchant la venue d'un Messie, .
n'avait jamais eu l'idée que ce Messie pût se con-
fondre avec le Logos et, à vrai dire, cette idée devait
sembler grossièrement inconvenante et absurde à un
Juif, puisqu'elle supposait que le principe actif de
Dieu pouvait se matérialiser, au point de placer sur
(1) En ce qui touche aux justifications textuelles de ces affir-
mations, je m'excuse de renvoyer le lecteur à mon Manuel
(Thistoire ancienne du christianisme ■, Paris, 1906, p. 339 et ss.
(2) II Cor. 3 «.
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 151
terre une Yéritable personne divine, cependant que
Fautre, celle du Dieu innommable, continuerait d'em-
plir l'univers.
Or, cette idée, un Asiate inconnu l'eut et l'exprima
<fans le Prologue du IV* Évangile : il croyait, comme
tous les chrétiens, que Jésus était le Messie et il
proclama que le Messie n'était qu'une incarnation
du Logos. 11 y a lieu de croire que les chrétiens
qui gardaient, en Syrie, par exemple, la tradition
de l'enseignement v des Douze, n'acceptèrent pas
aisément cette audacieuse nouveauté. Leur résis-'
tance se prolongeait encore au ir 2 siècle parmi des
sectes qu'on nommait Aloges, c'est-à-dire adversaires
du Logos. D'ailleurs, l'auteur du IV e Évangile n'avait
accompagné sa conclusion initiale d'aucune considé-
ration théologique : il avait posé un fait dont la
conscience des chrétiens hellénisants s'empara et
dont elle tira des développements, imprévus de
Pseudo-Jean lui-môme, grâce au secours de la méta-
physique grecque. À vrai dire, ce Prologue du
IV e Évangile représente, dans le Nouveau Testament,
un élément étranger à l'esprit qui anime le reste du
Livre, sans même excepter les lettres de Paul : il
-engendra ou, du moins, formula le dogme de l'Incar-
nation.
Ainsi le Livre chrétien, que constitue le Canon du
Nouveau Testament, considéré du point de vue dog-
matique, nous apparaît comme beaucoup plus com-
pliqué que la Bible juive ou le Coran; en outre des
affirmations fondamentales, il enferme des concep-
tions métaphysiques, les unes à l'état d'ébauche, les
autres déjà développées, qui appartiennent réelle-
ment à l'histoire des dogmes ; telles sont l'idée de la
152 l'évolution des dogmes
naissance virginale du Christ, celle de la Rédemption
et celle de l'Incarnation ; telle encore l'interprétation
du baptême et de l'eucharistie qui parait dans les
lettres de Paul. Cette complication tient à ce que le
Canon a reçu, avec les Épitres pauliniennes, les opi-
nions particulières d'un chrétien exceptionnel et,
qu'avec le IV e Évangile, il a subi la première atteinte
indirecte de la philosophie grecque. Il ne s'est
constitué qu'en un temps où l'évolution dogmatique
de la foi nouvelle avait déjà commencé, si bien que
les textes les plus anciens dans leur inspiration, les
Évangiles synoptiques, originairement sortis de ren-
seignement de Jésus ou de ses Apôtres directs,
portent la trace de combinaisons rédactionnelles où
se retrouve, par, exemple, l'influence de saint Paul.
C'est ainsi que les critiques libéraux tendent de plus
en plus à s'accorder pour reconnaître dans les
paroles par lesquelles Jésus est censé avoir institué
l'eucharistie : Prenez et mangez, ceci est mon corps...
Prenez et buvez, ceci est mon sang.., Faites cela
en mémoire de moi... (*), un commentaire pauli-
nien, très étranger à la pensée de Jésus. En ce qui
regarde le baptême, nous avons eu déjà occasion de
rappeler que le Christ ne l'administrait point à ses
nouveaux disciples, ce qui nous porte à croire qu'il
n'y attachait aucune vertu particulière et le consi-
dérait tout au plus comme un symbole de repen-
tance.
Cependant nous savons que les éléments dont se
compose le Canon du Nouveau Testament existaient
dès le premier quart du n e siècle, selon toute vrai-
(1) ML 26» et ss.; Me. 14 M et ss.; Le. 22" et ss.; ïCor.
Il 23 et ss.
LE MILIEU DOP.UATKJUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 153
semblance, alors que la Bible juive mise au point,
peut-être, au iv e siècle avant J.-C, par les prêtres du
Temple restauré, rassemblait des écrits dispersés sur
plusieurs siècles et dont certains représentaient déjà
une combinaison d'éléments fort anciens; comment
se fait-il donc qu'après moins d'un siècle de vie, les
livres chrétiens portent la marque d'une évolution
dogmatique bien plus active et plus profonde que
celle que semblent avoir subie les livres juifs durant
leur existence très longue, antérieurement à la capti-
vité ? Sans doute, on peut répondre que la revision que
ces derniers ont subie après le retour de l'Exil leur a
donné une certaine unité qui les a mis d'accprd avec
la mentalité religieuse des prêtres de Jérusalem, et, à
vrai dire, cette réponse n'est point dépourvue de
sens. Toutefois, une lecture tant soit peut attentive
du texte biblique montre vite que sa revision n'a pas
été si minutieuse qu'elle n'ait laissé subsister les
traces évidentes de conceptions religieuses beaucoup
plus anciennes qu'elle, si bien qu'avec le seul secours
de la Bible, il est possible de marquer les grands
traits de l'évolution religieuse d'Israël. Or, cette évo-
lution est surtout intéressante, mis à part le culte et
les pratiques de la Loi, par le développement de
l'idée de Dieu qui, partie d'un véritable polythéisme,
arrive à un puissant monothéisme spirituàliste, en
passant par la notion d'un dieu national plus fort que
les dieux des étrangers. La métaphysique dogma-
tique n'y tient que fort peu de place. Il en faut
conclure que toutes les religions ne deviennent pas
également dogmatiques, que c'est là une question de
milieu ethnique et de circonstances.
Les Apôtres galiléens étaient des Juifs de petite con-
154 l'évolution des dogmes
dition et ils prêchaient, à desJnifs comme eux, une
doctrine née an milieu d'eux et faite pour eux : Paul
était lui anssi nn Juif, mais il avait étudié la Loi, il
savait le grec et prêchait à des Grecs, auxquels il lui
fallait adapter la foi nouvelle, en même temps que s'im-
posait à lui l'obligation de prouver aux Juifs chrétiens,
aux disciples directs du Maître, que le salut promis ne
devait point se borner au « petits enfants d'Israël »,
mais bien s'étendre à tous les hommes de bonne vo-
lonté. L'idée de la Rédemption individuelle, que l'Apôtre
tend à substituer à la notion juive du Royaume messia-
nique, vient ainsi fort à propos pour élargir le champ
où germera la Bonne Nouvelle, pour justifier « l'uni-
versalisation » de l'œuvre du Christ. De même,
l'auteur du IV e Evangile possédait quelque connais-
sance de la métaphysique de Philon et il avait entre-
pris de repenser pour ainsi dire, de revivre en esprit,
toute la vie, la doctrine, l'œuvre de Jésus, en fonction
d'une théologie hellénisante. Et c'est pourquoi le
Canon chrétien révèle une plus grande activité dog-
matique que la Bible, œuvre de purs Juifs isolés dans
leur farouche orgueil national, qqi n'avaient en tout
ias guère subi, jusqu'au temps de sa rédaction, que le
contact et l'influence de Sémites comme eux.
En dernière analyse, le dogme proprement dit se
greffe sur les postulats fondamentaux d'une religion
révélée, sous l'impulsion de ce que l'on peut nommer
le besoin dogmatique, et il s'y implante suivant la
forme, il s'y développe suivant le rythme que lui im-
pose le milieu dogmatique.
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 155
II
De môme que les individus n'ont pas tous le même
besoin religieux et que, du mystique au matérialiste
le plus positif, ils offrent, à ce point de vue, toutes
les variétés de tempéraments, je ne crains pas de dire
dès leur naissance, comme ils portent en eux, dès le
berceau, les aptitudes que la vie développera plus ou
moins, "mais qui sont,, à la pratique d'un art ou à.
l'étude d'une science, ou bien une incapacité spéci-
fique à l'égard de l'une ou de l'autre, voire des deux,
de même les groupes ethniques éprouvent à dés
degrés très divers le besoin de dogmatiser leurs
croyances. Les uns se contentent parfaitement d'affir-
mations de foi, vigoureuses, mais métaphysiqnement
élémentaires et qu'ils ne sentent pas la nécessité
d'organiser en un système théologique cohérent; ils
raffinent sur les pratiques et les rites. D'autres sont
des théologiens nés; ils creusent les postulats pre-
miers, les compliquent, les combinent et ne sont sa-
tisfaits que lorsqu'ils ont pu se donner l'illusion de
les penser.
11 y a longtemps que le rhéteur chrétien Lac-
tance reprochait au vieux paganisme romain de
tenir tout entier dans des rites et dans des gestes qui,
disâit-il, n'intéressaient que les doigts (ad solos digi-
tos pertinentes)^ et, en effet, la religion romaine véri-
table, celle de l'antique cité latine, posait comme un
fait l'existence de ses dieux; elle les armait d'une
grande puissance matérielle; mais, outre quelle ne
savait, pour ainsi dire, rien sur eux, elle ne leur prê-
tait presque aucune préoccupation proprement mo-
156 l'évolution des doghbs
raie et n'éprouvait aucun besoin de méditer sur leur
nature, leur essence, leurs attributs, leur rôle. En un
mot, elle ne philosophait pas sur eux, ni à leur pro-
pos; ellese contentait de les honorer par des sacri-
fices bien réglés et les enchaînait par des prières
minutieusement Axées. Dans le même temps, l'ima-
gination des Grecs enfantait des histoires merveil-
leuses ou charmantes, pour en entourer des dieux
dont l'origine mythique était la même que celle des
divinités principales des Latins, et leurs réflexions
organisaient à côté et au-dessus des rites et de la
mythologie, toute une théodicée. Sans doute, la méta-
physique et la morale des philosophes hellènes ne
sortaient point des mythes, et, pour vivre en bonne
intelligence avec les dieux de l'Olympe, elles étaient
obligées de prendre avec eux des arrangements qui
réduisaient les légendes divines à d'être plus que des
fictions poétiques. Cependant elles se donnaient elles-
mêmes comme le résultat de la méditation des sages
touchant les dieux et le monde, sur lesquels le vul-
gaire pouvait continuer à penser pauvrement.
Au reste, durant que les philosophes conduisaient,
peut-être sans le bien savoir, une petite élite intellec-
tuelle au rationalisme pur, le sentiment religieux des
masses cherchait et trouvait son aliment, en superpo-
sant aux mythes de la religion officielle des cités,
des spéculations de diverses-sortes, mais dont la des-
tinée de Thomme, au delà de cette vie, formait le
centre, et qui trouvaient leur expression dans TOr-
phisme et dans les Mystères. Par cette voie détournée,
la révélation et le désir du dogme pénétraient dans le
polythéisme olympique. Je ne cherche pas ici à dé-
terminer pourquoi les Grecs ont fait ce que les Ro-
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 157
mains n'ont pas, d'eux-mêmes, éprouvé le besoin de
faire, je constate seulement que le sentiment religieux
en Grèce a pris d'autres formes qu'à Rome. J'ajoute
que lorsqu'à son tour la religion romaine a cherché
à se développer, après la conquête de l'Orient grec,
elle n'a pu que superposer à ses abstractions et à ses
sacra la mythologie de la Grèce, puis celle de l'Egypte,
de la Syrie, de la Phrygie; en sorte qu'au second
siècle de l'Empire, les dieux, les mythes, les rites,
les mystères, les doctrines et les dogmes révélés de
tout le monde romain jouissaient, dans la pratique,
du droit de cité à Rome. Sous leur poids énorme, la
vieille religion de la cité gisait écrasée; elle ne mon-
trait plus un semblant de vie que dans les cérémonies
officielles et la forte religiosité orientale tenait la
première place dansJe vaste syncrétisme, où chacun
se taillait une religion à sa mesure ( 1 ). Elle y avait
surtout poussé au premier plan ses idées de purifica-
tion, de vie future, de salut, de Sauveur, qui prépa-
rent le triomphe du christianisme dans la Romania.
J'ai insisté sur ce phénomène bien étudié de la
transformation religieuse de Rome à partir de ses
grandes conquêtes, pour que, dès l'abord, fût mar-
quée, par un exemple, cette inégalité du besoin dog-
matique qui se remarque de peuple à peuple, de race à
race, ou, si l'on trouve ce mot de race trop élastique
et trop vague, de milieu à milieu. Il serait aisé, d'ail-
leurs, de multiplier les exemples du même genre. Les
Égyptiens vivaient tout pénétrés de religiosité et leurs
voisins de Palestine et d'Assyrie également, mais ils
(1) Cf. J. Réville, La religion romaine sous les Sévères,
Paris, 1886, et Fr. Cumont, Les religions orientales dans le
paganisme romain, Paris, 1907.
14
158 l'évolution des dogmes
avaient déjà donné à leurs croyances une tournure
métaphysique et théologique, alors' que les Sémites
d'Asie s'efforçaient encore vers le monothéisme et ne
parvenaient guère à s'élever au-dessus de la concep-
tion de dieux personnels. Ils affirmaient leur exis-
tence; ils racontaient leur histoire plus ou moins
compliquée; surtout ils redoutaient leur justice et
tâchaient d'observer leur loi; au besoin, ils cher-
chaient à deviner leurs volontés ou à prévenir leur
colère par le secours de la magie; mais toute leur
métaphysique se bornait à expliquer le, monde au
moyen de mythes enfantins et leur dogmatique se
réduisait à ces quelques affirmations très simples que
nous rappelions plus haut et sans lesquelles aucune
religion n'est possible. D'autres Sémites, ceux parmi
lesquels naquit Mahomet, quand ils se firent une reli-
gion, dont le Prophète leur donna la formule, y ré-
duisirent àmn minimum vraiment étonnant le nombre
des postulats dogmatiques,- et, depuis, ils ne l'ont
guère augmenté; leur théologie est née et a vécu
de la nécessité d'appliquer une loi religieuse du
vu e siècle, en rapport avec le genre de vie et la civili-
sation des Arabes de ce temps-là, à quantité de cas
qu'elle n'avait pu prévoir; elle est essentiellement
une jurisprudence.
Jusque dans l'établissement du christianisme au-
tour do la Méditerranée demeurent sensibles ces dif-
férences d'aptitude au dogmatisme. Tous les grands
dogmes chrétiens antérieurs au v e siècle sont nés en
Orient, et leur pénible élaboration Ta passionné ; en
revanche, les Occidentaux n'ont jamais vraiment
compris l'intérêt de ces querelles théologiques. Ils
auraient souhaité qu'on ne discutât point à perte de
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 159
vue sur des questions dont, à leur avis, l'Écriture
donnait une solution satisfaisante et ils se conten-
taient de répéter des formules anciennes, qu'ils se
donnaient l'illusion de comprendre sans les appro-
fondir. Vers le milieu du iv e siècle, par exemple, les j
évêques gaulois ignoraient jusqu'au symbole de i
Nicée (325) et il fallut que l'empereur Constance fît
effort afin de leur imposer des formules de foi qui trou-
blaient leur quiétude, pour que l'un d'eux, Hilaire de
Poitiers, s'avisât d'aller chercher la décision du cé-
lèbre concile pour l'opposer, au nom de la tradition,
aux prétentions impériales; ce fut par ce biais que la
querelle arienne, qui bouleversait l'Orient depuis plus
d'un quart de siècle, s'étendit à la Gaule. Les seuls
vrais théologiens que l'Occident ait connus avant
saint Augustin sont des Orientaux, ou des hommes qui
avaient subi l'influence des idées orientales; tels sont
Hippolyte et Tértullien. Les autres docteurs de l'Occi-
dent possèdent à un degré éminent l'esprit juridique
— et c'est encore le plus grand mérite de Tértullien
au regard de l'histoire des dogmes, — ils ne mon-
trent qu'un sens dogmatique médiocre; ils ont établi
des compromis, fixé des formules de conciliation, où
tous les partis retrouvaient quelque chose de leurs
opinions, mais ils n'ont, à vrai dire, rien inventé.
On s'est parfois étonné de la facilité et de là rapi-
dité avec lesquelles le christianisme avait cédé la
place à l'islam dans l'Afrique du Nord, dans un pays
qui avait donné à l'Église un Tértullien, un saint Au-
gustin et nombre d'autres écrivains sacrés; l'étonne-
ment cesse pour peu qu'on cherche à pénétrer la men-
talité religieuse de ces gens du Maghreb. Us tiennent de
toutes leurs forces au monothéisme et à la loi morale,
160 l'évolution DES DOGMES '
appuyée ^ur la certitude d'une vie future, bonne pour
les bons et dure pour les méchants ; mais le détail de la
dogmatique chrétienne ne les intéresse pas du tout.
Us reçoivent du dehors la règle de foi que la majorité
des Églises a fixée et aucune hérésie proprement dog-
matique ne mord sérieusement sur eux; les nouveau-
tés leur sont a priori suspectes et ils croient volon-
tiers, avec leur Tertullien, qu'elles n'ont pas même le
droit de se produire, que la prescription est acquise
aux règles anciennes. Ils sont d'ailleurs très capa-
bles de se passionner pour des querelles religieuses,
mais c'est à la condition qu'elles aient trait à la dis-
cipline, aux usages reçus, ou à des personnes. C'est
pourquoi les grandes crises de l'Église d'Afrique sont
sorties, au temps de saint Cyprien, de divergences
d'opinion sur l'attitude qu'il convenait de prendre,
après la persécution de Dèce, à l'égard des chrétiens
apostats; d'entreprises d'ambitieux, qui ont provo-
qué des schismes où le dogme n'avait rien à faire;
d'un débat avec l'évêque de Rome, qui ne voulait pas
qu'on rebaptisât les transfuges qui venaient des sectes
hérétiques à la grande Église, alors que les Africains
avaient coutume de le faire; plus tard, au temps de
Constantin, de la haine que beaucoup de ces rigoristes
ressentaient contre certains évêques, qu'ils accusaient
d'avoir livré aux païens les Écritures saintes durant
la grande persécution de Dioclétien; telle est, en effet,
l'origine de l'effroyable crise qu'on nomme le dona-
tisme. Lorsqu'à ces gens-là s'offrit un monothéisme
agressif, guerrier, simple, austère et très moral,
quoique peu exigeant sur ce que le christianisme ap-
pelait « les péchés de la chair » (fléchissement dont
s'accommoda très bien leur sensualisme), ils trou-
LE MILIEU DOGMATIQUE ET TES ÉLÉMENTS DU DOGME 16i
vèrent en lui la satisfaction de tous leurs besoins
religieux et, promptement, ils l'adoptèrent en grande
majorité. L'avantage pratique qu'ils voyaient à s'assi-
miler aux vainqueurs arabes, en devenant musulmans,
n'aurait pas suffi à les détourner d'une foi profondé-
ment dogmatique, plus qu'il n'a suffi à faire aposta-
sier les populations balkaniques placées sous la do-
mination turque; mais il put se montrer efficace
pour orienter leurs réflexions et ils découvrirent
qu'entre leur christianisme et l'islam, il existait bien
plus d'affinités qu'ils n'auraient cru d'abord.
Alors que le Maghreb romain se montrait si pro-
fondément étranger au besoin dogmatique véritable,
l'Egypte avait été, durant plus de trois siècles,
la patrie d'élection des spéculations les plus pro-
fondes, acceptées par la grande Église et aussi celle
des hérésies les plus vertigineuses. Dans Alexandrie
avaient enseigné Clément, Origène, Denys, Athanase,
comme les grands gnostiques, Basilide, Valentin,
Carpocrate et son fils Epiphane. Le dogmatisme avait
trouvé là un milieu favorable; et, en vérité, cet élé-
ment est encore plus important, touchant la nais-
sance du dogme, que l'aptitude dogmatique de tel ou
tel groupe ethnique. Je m'explique.
III
Un dogme peut toujours être considéré sous deux
aspects; on peut rechercher d'où vient la proposition
de foi qu'il renferme, et, d'autre part, comment s'est
constituée la formule qui l'exprime; en faussant
légèrement le sens d'une expression théologique, je
14.
162 L*éV0LUTION DES DOGMES
dirai qu'il a sa matière et sa forme. La matière d'un
dogme sort de la foi et point n'est besoin que cette
foi-là soit éclairée; il suffit qu'elle soit ardente; la
logique ne lui donne point de souci et elle ne cherche
que sa propre satisfaction dans les affirmations, nettes
de tendance et vagues de forme, qu'elle tire d'elle-
même. Prenons un exemple. Dès le lendemain de la
mort de Jésus, ses disciples ont eu tendance à l'élever
au-dessus de l'humanité et ils ont dit que l'esprit de
Dieu l'avait animé, ce qui suffisait pour faire de loi
un grand prophète et même le Messie attendu; puis,
un peu plus tard, afin de le singulariser mieux parmi
les prophètes, les fidèles, ont cru que l'Esprit Favait
engendré, qu'il était né d'une vierge; puis, plus
tard encore, qu'il était vraiment le Fils de Dieu et
Dieu lui-même. Or, par rapport à la mentalité juive
du temps de Jésus, et à la sienne propre, ces deux
dernières propositions tombaient dans l'extrava-
gance pure, d'autant plus qu'en les avançant, la foi
chrétienne ne renonçait ni au monothéisme le plus
intransigeant, ni à la négation la plus tenace de l'an-
thropomorphisme de Dieu. Contraires inconciliables
au premier abord? Evidemment; mais la foi vivante
ne s'embarrasse pas de difficultés de ce genre. Du
jour où elle faisait de Jésus plus qu'un homme, elle
ne devait point tarder, par le simple développement
de sa tendance initiale, à l'imaginer comme un Dieu;
finalement, à croire qu'il était Dieu. Des Juifs ne
seraient jamais allés jusque-là et, de fait, nous savons
qu'il subsista longtemps, par delà le Jourdain, des
communautés judéo-chrétiennes qui se refusaient
obstinément à voir dans le Christ plus qu'un homme
extraordinaire; tout au plus, certaines d'entre elles
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ELEMENTS DU DOGME 163
admettaient-elles qu'il était né d'une vierge. Mais, les
Grecs, qui n'éprouvaient pas le besoin d'un mono-
théisme aussi rigoureux, et pour qui surtout la dis-
tance n'avait jamais paru si infranchissable entre
l'homme et le dieu, se sentaient poussés, par une
sorte d'instinct, à orner de tous les attributs de la
divinité le Sauveur en qui ils plaçaient leur confiance ;
et ils suivirent leur instinct.
Ils aboutirent à rassembler dans leur foi les no-
tions les plus difficiles à placer côte à côte : il n'est
qu'un seul Dieu et Jésus-Christ est Dieu; Dieu est
indéfinissable et il s'est enfermé dans le corps d'un
homme, resté pourtant distinct de lui; le Dieu-Fils,
incarné et distinct du Dieu-Père, est mort, bien que
l'idée delà mort de Dieu soit en soi inconcevable, etc.
Pourquoitoutes ces contradictions? C'est que la foi qui
les a enfantées ne se développait point parmi des hom-
mes instruits et réfléchis, mais bien parmi des croyants
simples et spontanés, qui ne cherchaient qu'à grandir,
à majorer leurs convictions touchant le Christ, sa
dignité et son rôle; et comme ils n'entendaient pas
abandonner leurs affirmations fondamentales, sur
lesquelles Jésus lui-même avait assis son enseigne-
ment, ils leur superposaient tout simplement leurs
croyances grandissantes, sans souffrir en aucune
manière des divergences qui en résultaient. Est-ce
qu'aujourd'hui un croyant qui lit le Nouveau Testa-
ment s'aperçoit qu'il contient de grosses contradic-
tions? En aucune manière et, même lorsqu'on les lui
montre, il refuse de les voir et s'efforce de prouver
qu'elles n'existent pas.
La foi populaire produit la matière des dogmes
avec une activité qui varie selon l'intensité du besoin
164 l'évolution t>ks dogmes
dogmatique dans tel ou tel groupe de fidèles; la forme
regarde les théologiens. Ce sont eux qui sont chargés
de réduire les contradictions, en démontrant qu'elles
se fondent dans un ensemble logique et harmonieux;
ce sont eux qui s'ingénient pour faire un tout homo-
gène avec des morceaux disparates, et qui doivent y
réussir. L'opération ne va pas sans difficultés et sans
contestations, mais comme il faut absolument qu'elle
réussisse, elle réussit : des formules s'élaborent peu à
peu, entre lesquelles, après des tâtonnements plus ou
moins longs, se fait le choix définitif.
Ces théologiens, est-il besoin de le dire, sont tou-
jours les «intellectuels» delà foi; ils étudient, réflé-
chissent et combinent; l'ardeur de leurs convictions
peut être extrême, mais elle se plie à la discipline de
leur esprit, car ils sont les logiciens nécessaires,
sans lesquels la foi populaire, si féconde et si vigou-
reuse, se perdrait promptement dans l'absurde. Tou-
tefois, ces théologiens ne se ressemblent pas tous:
je n'entends pas seulement que chacun d'eux peut
garder son tempérament et ses aptitudes particu-
lières; je veux dire qu'ils ne procèdent pas tous sui-
vant les mêmes méthodes. En somme, on les peut
grouper en deux grandes séries: les philosophes et
les juristes.
Les premiers ne se contentent pas de chercher des
formules; ils creusent, à leur tour, les notions que
la foi populaire leur impose, ils les repensent, pour,
ainsi dire, avant que de les organiser, et comme
leur esprit diffère beaucoup de celui des simples
fidèles, ils amplifient en expliquant. Ainsi, les doc-
teurs d'Alexandrie, méditant sur la christologie, après
LE MILIEU D0GAIA1IQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME
165
avoir lu Platon et sans cloute Philon, ont mis au jour
la vaste théologie du Logos qui expliquait, d'un point
de vue philosophique, les rapports du Christ et de
Dieu, par des considérations que le commun des
chrétiens ne pouvait comprendre, mais qui leur
donnait à eux-mêmes l'agréable illusion de faire un
tout cohérent de leur culture grecque et de leur foi
chrétienne.
Les théologiens juristes ont une ambition moin-
dre: il leur suffît d'accorder au moins verbalement
les contraires, de faire disparaître sous les formules
apaisées les pensées contradictoires ; c'est pour-
quoi, au lieu d'ajouter à la matière que la foi leur
offre, ils sont bien plutôt tentés d'efc retrancher. Tels
sont ces évoques romains du m e siècle, Calliste ou
Denys, qui, placés entre deux doctrines divergentes,
touchant la Trinité, cherchaient à les fondre Tune et
l'autre dans une formule de foi, dont ils leur emprun-
taient à toutes deux les éléments, mais où ni l'une ni
l'autre ne retrouvait son esprit ni son essence. Tel est
encore, à dire vrai, Tertullien, qui n'a point décou-
vert des propositions bien originales, mais qui possé-
dait le don des formules frappantes et celui de la
logique juridique. Il s'en est fort adroitement servi
pour rassurer les Occidentaux sur l'étrangeté de plu-
sieurs doctrines orientales et leur donner le moyen de
voir clair dans leur propre foi. Aussi bien aucun
docteur n'a plus que lui, et malgré plusieurs opi-
nions particulières qui n'ont point réussi, exercé une
profonde influence sur la dogmatique occidentale,
avant les grands théologiens du iv e siècle.
Ce n'est pas un hasard qui a fait d'Alexandrie, sous
la domination romaine, le plus merveilleux milieu
166 l'évolution des dogmes
dogmatique que religion ait jamais rencontré ; la ville,
admirablement placée au point de contact entre
l'Europe'. l'Asie et l'Afrique, entassait dans ses entre-
pôts les produits de trois mondes, mais aussi rassem-
blait, dans son cerveau cosmopolite, toutes les idées
de TOrient et de l'Occident; chez elle vivait encore la
grande culture grecque; ses bibliothèques conte-
naient tous les chefs-d'œuvre du passé, qui rayon-
naient sur le présent, et l'activité de sa vie écono-
mique avait pour pendant naturel le mouvement
incessant des esprits. Là, toutes les écoles philoso-
phiques de la Grèce refleurissaient et, par-dessus
les grands maîtres d'autrefois, Platon brillait d'un
éclat incomparable. Là aussi, une puissante jui-
verie, établie au temps des premiers Ptolémées et
développée depuis, avait senti la séduction de la
pensée hellénique, si bien qu'elle avait cherché à
faire entrer dans sa propre Loi, par une exégèse sub-
tile et allégorique, les concepts métaphysiques les
plus intéressants des philosophes. Besogne ingrate
assurément et qui nous semble vaine, absurde dans
son principe et incapable de dépasser, dans ses résul-
tats, une logomachie, où se perdent à la fois la rigueur
de la pensée philosophique et le réalisme biblique,
mais tout de même inspirée par un désir curieux et,
en soi, fécond.
Si étonnante que soit la chose, d'ailleurs, ce désir a
été satisfait : des hommes comme Philon en sont
venus à ne plus sentir de contradiction entre la Loi
juive et la philosophie grecque, ramenée à ses
grands principes spiritualistes. Pour avoir accompli
l'union de la pensée grecque et du judaïsme, ils
ont préparé l'avènement triomphant du christia-
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 167
nisme hellénisé; ils ont indiqué la méthode à suivre
pour faire de la simple doctrine du Maître gali-
léen la philosophie parfaite. Nul milieu plus que
celui qui l'avait vu naître ne semblait propre à
appliquer cette méthode au nouveau judaïsme (puisque
c'est sous cet aspect que se présentait d'abord le chris-
tianisme), après l'avoir éprouvée sur l'ancien.
Alexandrie offre donc le type parfait du milieu intel-
lectuel et, plus particulièrement, philosophique,
propre à l'éclosion du dogme ; aussi les diverses doc-
trines et croyances qui se croisent dans ses écoles
engendrent des combinaisons actives : après le syn-
crétisme du paganisme de Grèce et des religions
d'Orient, le philonisme, l'origénisme et bientôt le
néo-platonicisme de Porphyre et de Jamblique, qui
est, au propre, une religion. Mais ce phénomène de
« dogmatisation » des croyances se retrouve, à un
degré moindre, partout où des hommes appliquent
leurs méditations aux postulats de la foi, par exemple
dans l'Université de Paris du Moyen Age, dans les
petites villes de Babylonie, où discutent les docteurs
juifs aux premiers siècles de notre ère; dans les
grands centres de la civilisation arabe, où Ton tra-
duit. Aristote, tout en commentant le Coran.
IV
Si donc on peut considérer comme acquis que
tous les groupes ethniques ne ressentent point avec
une égale intensité le besoin dogmatique, et que tous
les milieux ne conviennent pas bien à la genèse du
dogme, que, par conséquent, toutes les religions
168 l'évolution des dogmes
demeurent très inégalement dogmatiques, il ne reste
pas moins vrai qu'aucune religion révélée n'échappe
tout à fait au dogmatisme. Aucune ne peut se dis-
penser d'organiser ses postulats, de les appliquer,
je veux dire de les étendre aux questions que la
réflexion impose à ses fidèles, touchant la métaphy-
sique, la morale, ou seulement la vie; aucune n'évite
complètement la théologie. Toutefois une distinction
est ici nécessaire. Il existe des dogmes de deux
espèces assez différentes dans leur principe : les uns
se rapportent à des postulats métaphysiques, quelle
que soit la cause qui les ait engendrés; les autres se
rattachent à des rites; ils sont comme les fruits de la
méditation mystique ou théologique sur eux.
Prenons des exemples. Une des branches princi-
pales, on pourrait dire La principale, de la dogma-
tique chrétienne se nomme la christologie; elle com-
prend l'ensemble des spéculations relatives au Christ.
Leur point de départ semble bien modeste : un jour,
vers la quinzième année du règne de Tibère, le fils
d'un charpentier, ou charron, de Nazareth se crut
appelé à changer la mentalité religieuse de ses
compatriotes et il commença d'aller par les bourgs
de Galilée en répandant ce qu'il disait la Bonne Nou-
velle; c'était l'annonce de la toute prochaine venue
de ce Royaume de Dieu, que les Juifs attendaient,
et auquel il leur recommandait de se préparer par
une piété sincère et confiante et par des œuvres de
charité. Ceux qui eurent foi en lui le virent tel qu'il
était, et ils ne s'avisèrent point de le prendre pour
un dieu, encore moins pour Dieu; mais ils se persua-
dèrent que Dieu l'inspirait et ils en vinrent à croire,
et lui aussi sans doute, qu'en lui vivait le Messie
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 469
promis à Israël. Quand il eut péri, victime à la fois
de l'animosité des prêtres du Temple et de la rigueur
romaine, impitoyable aux agitateurs, ses fidèles
échappèrent au désespoir en s' attachant à la convic-
tion que Dieu l'avait arraché au tombeau le troisième
jour et qu'il le renverrait bientôt sur terre pour
accomplir son œuvre. Dans leur cœur, il était déjà
au-dessus de tous les homiries; pour la génération
qui acceptera son enseignement de la bouche de ses
Apôtres, il sera plus qu'un homme et il grandira dans
la conscience chrétienne, d'âge en âge, jusqu'à s'iden-
tifier à Dieu lui-même.
La résurrection se présentait comme un fait et
c'est bien encore ainsi que la considèrent aujour-
d'hui les théologiens, mais les rapports entre la
nature divine et la nature humaine du Christ, le
vrai caractère de sa filiation divine, sa relation per-
sonnelle et substantielle avec Dieu, voilà autant de
questions que la foi chrétienne a dû poser et résoudre,
en dehors de toute réalité tangible, et qui forment la
matière de plusieurs dogmes tout à fait essentiels.
Toutes choses égales d'ailleurs, la personne du
Bouddha et, à un degré moindre, celle de Mahomet,
ont subi une majoration du même genre, puisque le
premier a fini par devenir l'objet d'un culte, qu'il
n'avait assurément pas prévu et qui, considéré du
point de vue initial du mouvement bouddhiste, consti-
tue une espèce d'absurdité, tandis que le second, qui
ne prétendait qu'au rôle de confident d'Allah, s'est
trouvé peu à peu enveloppé d'une légende merveilleuse
qu'il ne souhaitait point. Cependant cette altération
de la physionomie réelle de leur fondateur n'a en-
traîné ni le bouddhisme ni l'islam à des spéculations
15
170 l'évolution des dogmes
aussi nombreuses et aussi compliquées que celle où
le développement de la christologie a jeté le christia-
nisme. La raison eu est que jamais le Bouddha ni
Mahomet n'ont atteint, dans la conscience de leurs
fidèles, à une dignité aussi haute que celle de Jésus
dans la foi chrétienne.
La christologie, qui nous offre plusieurs types excel-
lents de dogmes purement métaphysiques, est donc
née du désir naturel de grandir la personne de Jésus,
que les successives générations chrétiennes ont vive-
ment senti, et de l'organisation théologique de ce
désir impérieux, par des hommes tout remplis de la
pensée des philosophes grecs, touchant Dieu, sa
nature, son activité et ses hypostases : la foi vivante
a fourni la matière, la métaphysique grecque*a imposé
la forme de toute la spéculation christologique. Ainsi
se sont accordés le besoin dogmatique et les aspira-
tions du milieu où il s'est produit.
D'autre part, il existe dans la religion chrétienne,
au moins dans sa fraction catholique, un certain
nombre de rites auxquels la foi attache un sens très
profond; on les nomme sacrements; ils sont censés
apporter avec eux une grâce particulière : ainsi la
pénitence efface réellement les péchés, le baptême
délivre l'homme de la tare mortelle que lui a léguée
Bon ancêtre Adam, et ainsi de suite pour les- sept
sacrements de l'orthodoxie romaine. Arrêtons-nous
un inslant sur celui qui a pris le plus d'ampleur; je
veux dire Y eucharistie. Qu'était-ce originairement?
Probablement un rite juif, qui consistait à rendre
grâce à Dieu, sur le pain et sur la coupe, pour les
biens qu'il accorde à l'homme, et le mot « eucharistie »
lui-même, veut dire « action de rendre grâce ». Jésus>
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉIEMENTS DU DOGME 171
quand il prenait sa nourriture avec ses disciples, se
conformait à l'usage courant et, quand il fut mort,
les Apôtres, en mémoire de lui, répétèrent dans leur
repas, comme un signe visible de communion, les
gestes et peut-être les paroles dont il usait d'ordinaire.
Quand ils rompaient le pain ensemble, ils ne son-
geaient à autre chose qu'à affirmer leur fraternité et
leur foi, sans attacher aucune puissance ni même
aucune signification mystérieuse à leur acte ; puis ils
se persuadèrent que le Christ lui-mêma leur avait
prescrit de répéter ce rite « en mémoire de lui » ; puis
ils lui èherchèrent un sens symbolique et naturelle-
ment le trouvèrent. Il s'exprime par les mots « Ceci
est mon corps... ceci est mon sang, le sang de l'al-
liance, qui a été donné pour vous » ; forinules qui
semblent recouvrir des idées pauliniennes et qui,
creusées à leur tour, ont produit le dogme de la pré-
sence réelle, celui de la transsubstantiation, c'est-à-
dire du changement de la substance du pain et du
vin consacrés en chair véritable et en sang du Christ,
et ce qu'on peut appeler le dogme du sacrifice chré-
tien. C'est en effet le dogme selon lequel le prêtre,
qui consacre durant la messe les espèces eucharis-
tiques, renouvelle en quelque manière le sacrifice
du Calvaire.
Nous voilà, certes, très loin de l'eucharistie juive,
ou même du rite chrétien très simple que célé-
braient, aux premiers âges de la foi, les commu-
nautés syriennes et que nous décrit ce petit livre
dont nous avons déjà parlé, la Didacké. Evidemment
l'exégèse rabbinique de saint Paul, la métaphysique
des Grecs et la théologie ingénieuse sont entrées en
jeu pour charger de tant de complications dogma-
172 l'évolution des dogmes
tiques le mémorial primitif et réintroduire en lui
Tidée antique du sacrifice, devenue maintenant singu-
lièrement subtile; mais, et c'est la remarque pour le
moment essentielle, théologie, métaphysique et rab-
binisme n'ont jamais fait qu'interpréter un rite concret,
qui semble soutenir et garantir leurs conclusions, et
qui fait qu'elles échappent en apparence au reproche
de spéculation pure, sous le coup duquel tombent
évidemment les dogmes qui touchent, par exemple,
à la Trinité.
La religion chrétienne atteint dans la dogmatique des
rites, aussi bien que dans celle des concepts métaphy-
siques, une perfection unique ; mais les autres religions
révélées attachent de même à un certain nombre de
leurs pratiques une valeur mystérieuse, sacramentelle,
et, par conséquent, en font matière de dogmes. Le mi-
nutieux légalisme juif, dont les prescriptions envelop-
paient la vie entière du croyant, se justifiait par des
affirmations dogmatiques et portait, pour lui, au
moins négativement, un résultat supra-sensible, une
grâce divine : il le gardait dans l'état de pureté néces-
saire devant Dieu. Il en va de même du ritualisme
mazdéen et du musulman. Les religions qui ne sont
point naturellement portées à la métaphysique des
dogmes, ou qui ne s'implantent point dans un milieu
favorable à l'éclosion d'une théologie transcendante,
développent leurs rites dans un sens dogmatique et,
par ce biais, l'évolution retrouve ses droits sur elles.
C'est par la naissance de pratiques nouvelles, révélées
à de saints personnages et propagées par les confré-
ries religieuses, que l'islam manifeste son médiocre
besoin dogmatique et sa vie intense.
Ainsi, à des degrés divers, toutes les religions rêvé-
LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 173
lées se plient à. la nécessité de réfléchir sur leurs
postulats et tirent de leurs réflexions des combi-
naisons dogmatiques plus ou moins intéressantes;
essayons maintenant de comprendre comment prati-
quement naît un dogme, sous l'action de quels agents
et par quels moyens.
r>
I
CHAPITRE VII
La naissance du dogme
I. — Rôle apparent des individus touchant la naissance du dogme.
— En quoi il n'est qu'une illusion.
II. — Action primordiale de la foi vivante. — Elle subit l'in-
fluence du milieu intellectuel où elle se forme. — Elle fait,
pour garder le contact avec ce milieu, un effort dogmatique-
ment fécond.
III. — Le transport des postulats premiers dans un milieu nou-
veau. — Exemple : Constitution du christianisme primitif sous
l'action de l'esprit grec. — Le milieu nouveau poursuit le,
travail dogmatique.
IV. — Caractères de la foi génératrice des dogmes : majoration
et illogisme. Exemple : la christologie.
V. — Intervention de la théologie. — En quoi elle peut être
aussi féconde. — Les dogmes proprement théologiques.
VI. — Résumé : le processus de la naissance du dogme.
I
Lorsqu'on étudie l'histoire d'un dogme et qu'on
remonte la série des textes qui attestent son exis-
tence, jusqu'à la formule la plus ancienne qui le laisse
entrevoir, au moins en puissance, dans la foi d'un
certain temps, on peut recevoir l'impression qu'il
est sorti de l'effort persévérant des docteurs et que
son principe se trouve dans la réflexion féconde de
l'un d'entre eux. C'est là en grande partie une illu-
sion : nous voyons assez nettement les hommes qui
LA NAISSANCE DU DOGME
175
ont parlé ou écrit ; nous devinons à peine ceux qui
ont senti, ceux dont les aspirations souvent puis-
santes, mais qu'une collectivité ne saurait formuler,
ont été précisées et mises en forme par tel ou tel
écrivain sacré.
Je ne nie pas que des penseurs, particulière-
ment doués pour la contemplation mystique ou la
spéculation théologique, ne puissent parfois jeter
les fondements d'un dogme ; il est évident, par
exemple, que plusieurs des propositions, aujourd'hui
de foi, qui ont trait aux mérites divers de la Vierge
Marie, portent la marque de préoccupations naturel-
lement étrangères à la piété populaire et que seuls
des théologiens ou des mystiques un peu exceptionnels
ont pu connaître : telle est la virginité in partu, c'est-
à-dire « pendant l'enfantement », lequel est censé
s'être accompli sans modifier l'aspect virginal des
organes génitaux de Marie; telle est encore l'Imma-
culée Conception, déduction théologique très raffinée,
qui n'a pu naître que dans l'esprit d'un moine du Moyen
Age. Nous avons déjà rencontré l'occasion de dire
que le dogme de la Rédemption semblait venir tout
droit d'une méditation de saint Paul sur le scandale
de la croix et aussi sur la nécessité d'expliquer aux
Juifs particularistes et étroitement nationalistes, le
fait, pour eux choquant, de l'extension de l'Évangile
à des Gentils; il faut donc admettre que la pensée
de saint Paul marque le point de départ d'au moins
un dogme essentiel de l'orthodoxie chrétienne et je
crois, pour ma part, qu'elle a également joué un
rôle capital dans l'orientation dogmatique du rite
eucharistique.
Au reste, la simple existence des Fondateurs suffi-
1T6 i/ÉVOLUTlON DES DOGMES
«
rait à prouver qu'à l'occasion l'action d'un individu
peut être primordiale dans la vie du sentiment reli-
gieux. Mais si j'ai tout à l'heure écrit le mot illusion,
touchant l'impression que semblent nous donner les
textes sur l'importance exclusive de cette action, c'est
qu'en fait on constate que si intéressants qu'ils
puissent être, les individus n'ont d'influence réelle
qu'autant que le permet l'ambiance où ils se trouvent.
Le théologien inconnu qui a conçu l'idée de la virgi-
nité de Marie in partu appartenait probablement à
l'hérésie docète ; c'est-à-dire qu'il croyait que le corps
du Christ n'avait été qu'une apparence, et l'opinion
qu'il émettait sur l'état des organes génitaux de la
Vierge, après l'enfantement, venait comme un argu-
ment considérable pour confirmer son opinion fonda-
mentale : un enfant seulement apparent ne devait
point causer les mêmes désordres dans le corps d'une
femme qu'un enfant en chair et en os. Telle était si
bien l'intention de cette affirmation singulière qu'elle
fut vigoureusement combattue par les docteurs de la
grande Église, préoccupés de ruiner le docétisme. Et
pourtant elle triompha parce qu'elle trouva sympa-
thie chez les simples qui virent en elle le moyen de
magnifier plus encore la Vierge et son divin Fils, et
surtout chez les moines du iv e siècle, épris d'ascé-
tisme et d'absolue pureté. Elle répondait à une aspi-
ration, vague dans la forme, mais pourtant profonde
de la foi : c'est pourquoi elle vainquit les défiances
premières des docteurs orthodoxes. De même la
croyance à l'Immaculée Conception rencontra les ré-
sistances les plus tenaces de certains théologiens,
aussi bien que celle à la sainteté absolue de Marie, et
ils citaient des textes qui semblaient leur donner
LA NAISSANCE DU DOGME 177
raison. A la fin, ils ont été vaincus aussi, eux et leurs
textes, parce que l'édification gagnait à leur défaite
et que la logique, obscure mais invincible, de la foi
voulait que le Temple habité par le Seigneur durant
neuf mois se rapprochât autant que possible de la
perfection divine.
On a pu soutenir de nos jours que saint Paul n'a-
vait eu d'autre mérite que de formuler la foi en la
rédemption, qu'elle était « dans l'air » autour de lui
et que les Apôtres galiléens eux-mêmes y venaient
tout naturellement, encore que le Maître ne leur en
eût, et pour cause, jamais rien dit. Ce n'est là qu'une
hypothèse et elle diminué arbitrairement l'originalité
de l'Apôtre des Gentils, mais il est juste de dire que
dans les milieux judéo-païens, où saint Paul fit le plus
grand nombre de ses recrues, l'idée d'un Sauveur,
d'un Purificateur suprême, d'un grand sacrifice expia-
toire était courante et que d'autre part, son coup de
génie théologique, en même temps qu'il justifiait son
œuvre apostolique, apportait aux judéo-chrétiens un
trait de lumière par lequel achevait de se dissiper
l'obscurité du supplice accepté par Jésus. C'est pour-
quoi la croyance à la rémission des péchés par le
mérite des souffrances du Christ s'implanta sans tar-
der dans la conscience chrétienne. 11 en fut de même,
pour des raisons fort analogues, des commentaires
dont Paul enveloppa le rite eucharistique.
Le thème une fois posé, dans un cas comme dans
l'autre, il devait se développer par le simple mouve-
ment de la vie chrétienne, en variations plus ou
moins confuses et désordonnées; il appartenait aux
docteurs d'y mettre de la clarté et de l'ordre, aux au-
torités compétentes d'y faire un choix convenable.
178 l'évolution !>BS dogmes
En somme, l'initiative plus ou moins féconde des in-
dividus, dans les divers cas que nous venons de pas-
ser en revue, sortait plus ou moins directement des
suggestions de l'ambiance et ne portait des fruits que
parce qu'elle tombait sur un terrain préparé pour la
recevoir.
Il en est toujours ainsi. Le rôle des individus peut
être capital lorsqu'il s'agit de poser des déductions
théologiques tirées d'un certain nombre de postulats
dogmatiques, et surtout lorsqu'il s'agit de construire
les vastes synthèses, qui marquent comme les paliers
de la foi ; et c'est pourquoi des hommes comme saint
Augustin, saint Jérôme ou saint Thomas d'Aquin
tiennent une telle place dans l'histoire du dogme;
mais, quand il s'agit d'une de ces propositions fonda-
mentales sur lesquelles repose le dogmatique propre
d'une religion, c'est au sentiment religieux lui-même
qu'il faut demander d'où elle vient, car c'est lui qui
Ta enfantée.
II
Le grand facteur de dogmes, c'est donc, au fond,
la foi elle-même. Tant que la foi est vraiment vivante,
elle est active ; elle s'inquiète des objections que peut
lui susciter la vie journalière, elle les réfute; surtout
elle répond aux questions, elle pare aux nécessités,
que sa seule existence dans un milieu qui se trans-
forme sans cesse, lui révèle à chaque instant. Du jour
où elle semble définitivement ancrée dans une immo-
bilité confiante, comme si elle tenait la certitude de
reposer au sein de la vérité absolue, on peut affir-
LA NAISSANCE DU DOGUE
179
mer que ses jours sont comptés ; la vie ne tarde pas
à la dépasser de toutes parts et bientôt elle apparaît
aux yeux les moins prévenus comme la survivance
inerte d'un passé défunt; l'immobilité, c'est donc pour
elle le commencement de là ruine et son annonce
certaine. Il arrive que la persistance immuable des
rites qui l'enveloppent donne des illusions assez
longues sur son véritable état; *elles ne résistent pas
à l'épreuve du temps. Le paganisme gréco-romain
était mort bien avant que ne cessassent les cérémo-
nies qu'il avai tins Jurées.
Tant qu'elle vit, cette foi, considérée dans tout l'en-
semble de ceux qui la: paTtagent et non pas seule-
ment dans une élite plus ou moins factice, a pour
caractère premier de subir l'influence du milieu intel-
lectuel et social dont elle est d'ailleurs, pour sa part,
un des éléments. A vrai dire, elle semble toujours
quelque peu en retard sur ce qu'on peut appeler l'es-
prit public, sauf lorsqu'elle domine et régit toute la
vie intellectuelle, comme a fait le christianisme dans
l'Europe du Moyen Age. En d'autres termes, elle est
rarement tout à fait d'accord avec la science de son
temps, pour peu que celle-ci fasse des progrès un peu
rapides. La raison en est que les masses croyantes ne
reçoivent que très lentement l'impression des mou-
vements intellectuels, qui, perçus tout de suite par
les fidèles instruits, mettent du temps à descendre
dans les couches profondes du peuple. Tout de même
elle chemine dans la même direction que la culture
générale du temps et du pays où elle vit, et à sa suite.
Il surfit de réfléchir un instant à la mentalité
religieuse moyenne des Espagnols et à celle des Fran-
çais, deux peuples dont la grande majorité professe la
180 l'évolution des dogmes
religion catholique et de tirer les quelques conclusions
que la comparaison la plus superficielle suggère, pour
prendre une idée très claire des différences que
créent, dans la même confession et dans le même
temps, une ambiance intellectuelle différente. Une
comparaison entre le catholicisme français du
xvii* siècle et celui du xix c ne serait pas moins sug-
gestive et tout homme instruit en peut rassembler
les éléments en quelques instants. A toutes les épo-
ques il est visible que la masse sincère et naïve des
croyants ignorants ralentit la marche du sentiment
religieux; la conviction des simples est l'appui le plus
solide des conservateurs, en matière de foi. Cepen-
dant, sous les réserves que je viens de faire, la foi
vivante évolue, de toute évidence, et dans le même
sens que toute la culture de ceux dont elle guide la
vie religieuse ; et cet effort constant qu'elle fait pour
ne pas perdre un contact nécessaire à son existence
et parfois tout de même difficile à garder, avec son
ambiance intellectuelle, est un des agents les plus
actifs de la formation du dogme.
Et d'abord, dès son début, aucune religion ne bâtit
sur une table rase ; nous savons déjà que si brusque
que soit son apparition, et si rapide son succès, elle
n'est jamais complètement nouvelle, en ce sens qu'elle
répond à des besoins qu'elle satisfait, sans doute,
mais dont aussi elle s'alimente. Si simples que puis-
sent être ceux parmi lesquels elle s'implante primiti-
vement, elle se plie tout naturellement à leurs formes
d'esprit, avant que de contribuer, par un jeu souvent
subtil d'actions et de réactions, à les modifier.
Le bouddhisme, par exemple, naît d'un problème
proprement indou: il tend à délivrer l'homme de l'an-
LA NAISSANCE DU DOGME 181
goisse des renaissances perpétuelles, d'où sortent une
suite ininterrompue de maux et de misères; il accepte
donc les postulats de la métaphysique indoue et toute
son originalité gît dans les moyens qu'il propose à ses
fidèles pour trouver la route du bonheur et de l'anéan-
tissement. On ne conçoit pas qu'il ait pu naître ail-
leurs que dans l'Inde et, aussi bien, quand il en est
sorti, il s'est profondément modifié. Le christianisme
de Jésus s'enfermait dans un cadre juif et se présen-
tait simplement comme une sorte de réforme piétiste
de la religion d'Israël, en vue d'un grand événement
que les Juifs seuls attendaient : la venue prochaine
du Royaume de Dieu. Le Maître ne venait pas pour
abolir la Loi, mais au contraire pour l'accomplir jus-
qu'au dernier iota; autrement dit il n'entrait pas dans
son esprit de rien changer aux croyances de son
peuple, mais seulement de les rendre plus intimes et
plus mystiques, et, en même temps, de tirer d'elles
des résultats pratiques, pour le plus grand bien de la
justice et de la charité. De même Mahomet ne préten-
dait-il pas fonder une religion nouvelle, mais bien
ramener le culte d'Allah à sa pureté primitive, en le
débarrassant de la superstition qui avait fait superpo-
ser au Dieu unique, qui « seul est Dieu », nombre
d'idoles. Quand il eut nettoyé la Caaba de leurs
images et que les Arabes eurent consenti à répéter
avec lui « Dieu seul est Dieu », son œuvre propre-
. ment dite de réformateur religieux était en principe
terminée; il ne restait qu'à l'organiser, c'est-à-dire
à imposer le Coran, lequel, au reste, ne faisait
guère que codifier, sous une forme plus ou moins
frappante, des idées et des croyances répandues dans
le milieu où vivait le Prophète .
16
182 l'évolution des dogmes
III
Du seul fait que toute religion, même révélée, n'est
au vrai que la mise en forme des aspirations reli-
gieuses d'un certain milieu, même lorsqu'elle y est
introduite par un Inspiré doué d'une personnalité
très originale, on peut inférer que transportée dans
un milieu qui n'est pas le sien, elle n'y vivra qu'à la
condition de s'y adapter; il pourra même arriver que
l'adaptation ressemble à une radicale transformation.
Le christianisme, transporté du milieu palestinien dans
le milieu grec, nous offre de ce phénomène un exemple
frappant.
Tout porte à croire, avons-nous vu, que le Christ ne
songeait point à préparer le salut du monde entier. et
que son regard ne dépassait pas l'horizon d'Israël;
peut-être sa bienveillance s'était-elle étendue à quel-
ques étrangers qui l'avaient imploré, dans leur mal-
heur, avec une foi touchante, mais il semble aujour-
d'hui un peu naïf de parler de son universalisme.
Toutefois la simplicité extrême de sa doctrine et,
j'ajoute, de la théologie juive, sur laquelle elle s'ap-
puyait, le peu d'importance qu'il semblait attacher
aux rites et aux pratiques, par rapport à la piété du
cœur et à la charité, favorisaient évidemment l'accep-
tation de sa Loi par les hommes « de bonne volonté »
de toutes les nations. En fait, elle ne tarda pas à sortir
d'Israël. La raison principale en fut que les Juifs ayant
essaimé hors de leur pays, avaient constitué, dans les
grandes villes de la Méditerranée orientale, des groupes
considérables, auxquels les Apôtres songèrent assez
naturellement à communiquer la Bonne Nouvelle.
LA NAISSANCE DU DOGME . 183
Autour de chacun de ces groupes, dont les synago-
gues marquaient le centre, gravitait tout un peuple de
païens d'origine, gagnés déjà par l'élévation du mo-
nothéisme juif et par la morale qui l'accompagnait.
Or, il arriva que les Juifs proprement dits ne firent
pas en général un bon accueil à l'Évangile; l'humble
Galiléen figurait mal le Messie triomphant qu'ils
attendaient, celui qui devait réduire les nations au
rôle d'escabeau pour les pieds d'Israël; saint Paul,
Barnabe, d'autres aussi, qui se donnèrent la tâche de
prêcher la vérité dans les synagogues « de la disper-
sion », c'est-à-dire chez leurs compatriotes établis en
terre grecque, y furent en somme très mal reçus et, plu-
sieurs fois, leur initiative faillit leur coûter la vie. En
revanche, les prosélytes venus du paganisme mon-
trèrent aux Apôtres de bien meilleures dispositions;
ils ne partageaient point les préjugés d'un judaïsme
étroitement nationaliste et ils recevaient avec plaisir
l'annonce qu'un homme de Dieu leur apportait le
salut éternel, en échange de la foi qu'ils mettraient en
lui. (N'oublions pas, en effet, que les Apôtres ne
disaient plus comme Jésus « le Royaume arrive »,
mais bien « le Seigneur arrive » ; ils prêchaient le
Seigneur, sa dignité messianique, sa résurrection
et, Paul, son sacrifice salutaire, et non plus seule-
ment le Royaume, désormais subordonné à la parou-
*ie, au retour du Christ.) Paul comprit ces hommes-
là, et, puisque les Juifs le repoussaient, il se tourna
franchement vers eux. Pour eux il abandonna la Loi
juive, dont la pratique leur était impossible et, d'ail-
leurs, leur déplaisait; il proclama que les œuvres de
la Loi disparaissaient devant l'œuvre de la Croix, que
le Christ avait voulu mourir pour le salut de tous les
184 l'évolution des dogmes
hommes. Tous les chrétiens Juifs, les disciples directs
de Jésus, n'acceptèrent pas volontiers pareille défor-
mation de sa pensée, mais comme, en définitive, le
plus important pour une secte c'est de gagner des
adhérents et que le coup d'audace de Paul en amena
beaucoup au christianisme, qu'en fait même il lui
préparait la conquête de tout le monde romain, sa
manière de voir et d'agir finit par s'imposer : peu à
peu le néo-judaïsme de Jésus se mua en une véri-
table religion originale et universaliste.
Mais en pénétrant sur le terrain grec, il se plaçait
dans un milieu tout à fait différent de celui pour
lequel il était né. Le changement pouvait ne point se
manifester immédiatement et ne point porter sans
retard ses conséquences, parce que les premières
conquêtes que la foi chrétienne fit chez les païens ne
lui gagnèrent, à très peu d'exceptions près, que de
petites gens, lesquelles n'avaient point une culture
assez forte « selon le siècle » pour sentir nettement
la disconvenante entre leur esprit et celui du néo-
judaïsme paulinien : il leur suffisait de croire et d'es-
pérer; ils n'éprouvaient qu'un très médiocre. besoin
de raisonner leur foi et leur espérance, mais ils en
vivaient. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux avaient
déjà rejeté les croyances desséchées de leurs ancêtres
et ils venaieut à l'Église en traversant la Synagogue:
leur exemple suffisait à rassurer les convertis de la
pure gentilité et, en fait, leur présence dans l'Église
établissait une véritable transition entre la mentalité
juive, déjà modifiée dans les communautés de la dis-
persion, et la mentalité hellénique.
Les choses changèrent tout à fait quand la foi chré-
tienne passa des serviteurs aux maîtres et qu'elle fut
LA NAISSANCE DU DOGUE
185
acceptée par des'hommes instruits. Les Gréco-Romains
se trouvaient soumis, d'un bout à l'autre de la Romania,
à une même éducation intellectuelle, qui se développait
en. trois cycles d'études, dont la grammaire, la rhéto-
rique et la philosophie constituaient les centres. Cette
éducation,, par l'habitude et l'hérédité, s'était à ce
point emparée de leur esprit /ju'ii leur semblait tout
à fait impossible de se passer d'elle ; ils la jugeaient
d'ailleurs belle et croyaient qu'elle méritait à tous
points de vue d'être aimée ; ils ne concevaient même
pas qu'un homme digne de ce nom pût la négliger;
le faire eût été se ravaler au rang des barbares. Or,
on le voit bien dès le second siècle, dans les écrits
des apologistes qui tentèrent de relever le christia-
nisme du mépris où le jetaient les préjugés de la cul-
ture hellénique, la foi, tout en commençant à faire,
des recrues parmi les intellectuels, était considérée,
parla majorité d'entre eux, comme une « philosophie
barbare », grossière et lourde, indigne de toute com-
paraison avec l'autre, la véritable, celle des Sages de
la Grèce. Les chrétiens instruits, ou mieux les
hommes instruits devenus chrétiens, parce qu'ils
trouvaient, dans les affirmations chrétiennes, une
réponse, pour eux satisfaisante, aux questions qu'ils
se posaient sur la vie, sur le monde et sur Dieu, affec-
taient quelquefois le plus beau détachement à l'égard
de la culture qui les avait formés, et il leur arrivait
même de se laisser aller à l'insulter; mais ce n'était
pas le cas ordinaire; la plupart d'entre eux conti-
nuaient de l'aimer, de l'admirer et n'avaient pas de
plus cher désir que de la concilier avec leur foi nou-
velle, incapables qu'ils se sentaient de sacrifier l'une
à l'autre.
16.
186 L ÉVOLUTION DES DOGMES
Ils se mirent donc à regarder la 'foi chrétienne à
travers la philosophie grecque; pour venger leurs
croyances des mépris orgueilleux qui les humiliaient,
ils s'efforcèrent de découvrir des rapports entre elles
et les spéculations des philosophes, et ils en Tirent
finalement de si frappants qu'ils jugèrent que Platon,
et, avant lui, nombre de penseurs grecs avaient dû
piller la Bible. Supposition singulière (à laquelle des
Juifs d'Alexandrie s'étaient déjà arrêtés), mais qui
offrait le grand avantage, d'attribuer une origine com-
mune, et également divine, aux vérités chrétiennes
et aux vérités philosophiques ; qui donnait également
le moyen de compléter, au moins d'interpréter, les
unes par les autres. Nos « intellectuels » chrétiens
n'y manquèrent pas et dès qu'elle se fut fourvoyée
parmi ces raisonneurs, la simple et plastique doctrine
apostolique, déjà singulièrement amplifiée par saint
Paul, subit l'invincible pression de l'intellectualisme
hellénique, qui finit par remplir tout entière.
Alors on vit les spéculations platoniciennes et stoï-
ciennes sur le Logos s'appliquer au Christ, et, non seu-
lement elles, mais toute la théologie philosophique. A
toutes les questions qu'agitaient les écoles, le christia-
nisme fut tenu de fournir une réponse. Et ces réponses,
comme celles des philosophes eux-mêmes, furent des
dogmes, dont la littérature biblique et la littérature
apostolique, convenablement interrogées, fournirent
les justifications nécessaires. Alors s'épanouirent non
seulement le dogme de la Rédemption., qui devint
comme le pivot de tout le christianisme,' mais celui
de l'Incarnation, celui de la divinité du Christ, celui
de la Trinité, avec les dogmes rituels du baptême et
de l'eucharistie. Floraison étrange assurément et qui,
LA NAISSANCE DU DOGME
187
selon toute apparence, aurait singulièrement scand&T
Usé les Douze et le Maître lui-même, mais floraison
nécessaire et que la logique commandait. Nécessaire,
car elle représentait au fond l'adaptation de la foi
chrétienne à l'esprit grec ; logique, car elle sortait
de l'application de cet esprit à la foi chrétienne.
A vrai dire, les conciliations du genre de celle que
je viens de rappeler offrent, considérées dans leur
détail, des étrangetés surprenantes et c'en est/une déjà,
de belle taille, que de découvrir la même direction de
pensée chez les prophètes juifs et chez Platon; mais
la nécessité, qui, dit-on, ne connaît pas de toi, ne
s'arrête point à ces bagatelles : puisque le christianisme
en s'hellénisant, n'avait point su se débarrasser de
l'Ancien Testament, force lui était de s'en accommo-
der, et il s'en accommoda. Quand même, au courant
du h* siècle, les gnostiques et Marcion lui offrirent le
moyen de rejeter la Bible juive, en rapportant son
inspiration à un esprit fort inférieur au vrai Dieu et
incapable de le comprendre, il repoussa leur doctrine
avec horreur, afin de maintenir l'unité de Dieu et
l'attribution à Dieu de la création du monde, suivant
les affirmations de la Genèse. D'ailleurs, Philon
n'avait-il pas déjà prouvé que la Loi de Moïse et la
sagesse des Grecs ne semblaient incompatibles qu'à
ceux qui les entendaient mal ?
Au reste, dès que se trouve accompli dans ses
grandes lignes l'indispensable travail d'adaptation
d'une religion quelconque à un milieu qui n'était pas
le sien, elle compte au nombre des éléments consti-
tutifs de ce milieu et elle en suit l'évolution. Le déve-
loppement de sa dogmatique, l'assouplissement et
l'extension à des sentiments nouveaux de ses formules
188 i/ÉVOLCTIOJï DES DOGMES
de foi manifestent ce travail intérieur, qu'elle subit,
sons peine de s'immobiliser et de périr. Ce travail
c'est la foi profonde et vivante qui l'accomplit et
c'est elle qui continue d'agir comme la grande géné-
ratrice des dogmes.
IV
Par elle-même, cette foi se révèle majorante et
illogique. Elle ne cherche pas à mieux connaître son
objet et à en pénétrer la véritable nature ; elle ne veut
que le grandir, dût-elle, pour y parvenir, le rendre
méconnaissable. Les disciples de la première heure
ne virent sans doute en Jésus qu'un prophète aimé
de Dieu ; puis leur conscience, tout emplie de l'espé-
rance messianique, accomplit spontanément la trans-
position nécessaire pour reconnaître, dans le doux
Maître galiléen, le puissant Messie promis à Israël;
les Apôtres prêchèrent donc le Christ (équivalent grec
de Messie) ressuscité. Mais les Grecs n'attendaient,
eux, aucun Messie et même, pris au propre, le mot
ne leur offrait aucun sens intelligible ; ce qu'ils com-
prirent seulement, c'est que Jésus était venu sur la
terre, armé de la grâce de Dieu, et qu'il y était mort
pour leur salut, pour leur ouvrir les portes d'un
Royaume qu'ils tendirent naturellement, de très
bonne heure, à identifier, non point à une réalité
terrestre, mais à un monde supra-sensible, au ciel,
ou à la vie éternelle. Bientôt ils crurent que lui-même
venait du séjour de la lumière, qu'il y avait préexisté
à son œuvre; puis on dit qu'il avait devancé le
monde, en attendant qu'on fît de lui l'ouvrier suprême
LA NAISSANCE DU DOGME 189
de Dieu et l'auteur même de la création. En ser-î
rant de près l'expression de « Fils de Dieu », qui
marquait originairement un rapport particulièrement
intime entre l'âme de Jésus et le Père céleste, on en
vint à en tirer l'idée d'une filiation véritable. Dieu
restant le Père, le Christ devenait le Fils ; et Ton
disait qu'il avait été adopté par Dieu, ou bien que
Dieu l'avait engendré par l'intermédiaire de son
Esprit. Dans un cas comme dans l'autre, on le ratta-
chait étroitement à Dieu, on relevait vers Dieu et, dès
le début du 11 e siècle, il est infiniment probable que
la masse chrétienne n'hésite plus : Jésus est Dieu.
Le premier article de la foi chrétienne proclamait
l'unicité de Dieu : comment faire ? Ce n'était point
une solution satisfaisante que de se contenter de
subordonner le Fils au Père, car il restait toujours
deux dieux et, d'ailleurs, la foi réclamait, entre le
Père et le Fils, une distinction, faute de laquelle la
Passion perdait tout son sens et, à vrai dire, le chris-
tianisme tout son objet. Néanmoins les chrétiens se
contentèrent pendant longtemps de cette solution-là
et, cependant, ils continuaient d'affirmer qu'il n'exis-
tait qu'un Dieu. En réalité, quand ils arrêtaient leurs
réflexions sur Jésus, ils ne pouvaient s'empêcher de
le hausser jusqu'à Dieu et quand ils parlaient de
Dieu, ils ne pouvaient pas faire autrement que de
proclamer qu'il était Un. Voilà un exemple frappant
de la puissance de majoration de la foi vivante et de
son mépris des difficultés les plus déconcertantes. Du
petit au grand, il serait aisé d'en fournir beaucoup
d'autres. \
Dès que la foi s'applique à une idée, elle la pousse
jusqu'à l'absurde, au besoin, tant qu'elle trouve en
— * . .
190 L'ÉVOLUTION DBS DOGlfBB
elle de quoi s'alimenter ; s'il s'agit d'un fait, elle l'en-
jolive, elle l'amplifie, le déforme sans aucun souci,
non seulement de ce que nous nommons la vérité
historique, mais encore de la vraisemblance et du
bon sens. Bien entendu, plus la foi descend dans les
couches populaires, moins elle se montre difficile
sur la logique et, en revanche, plus elle se montre
féconde en majorations. Il suffit, polir s'en rendre
compte, de réfléchir un instant sur les légendes «que
la piété tisse dans toutes les religions autour des saints
personnages et sur les miracles qu'à peu près chaque
confession invoque pour prouver la vérité de son
credo; lés absurdités pullulent dans ces récits édi-
fiants et pourtant la foi de bien des hommes a trouvé
en eux un réconfort efficace.
Il est difficile de dire jusqu'où la foi spontanée
des simples pourrait pousser l'incohérence ; en fait,
la réflexion des croyants plus éclairés l'empêche de
dépasser certaines limites; c'est cette réflexion qui
suscite la théologie, laquelle est aussi un agent im-
portant dans la naissance des dogmes. Reprenons
l'exemple que nous empruntions tout à l'heure à la
christologie.
Un moment vint donc, dès le début du 11 e siècle,
où les chrétiens se persuadèrent couramment que
la nature du Christ avait été celle d'un dieu. Présen-
tée sous cette forme, semblable proposition n'avait
rien qui pût scandaliser un Gréco-Romain; la des-
cente, la vie et même la mort corporelle d'un dieu
»v«i
LA NAISSANCE DU DOGME i9i '^'"M
. ' • >' -£,
sur la terre n'apportait aucun 'trouble dans son es- » l|i
prit ; et je crois, pour ma part, que celui des convertis i , v|
de la gentilité qui, pour exprimer aussi complètement <^? :f
que possible ses sentiments d'adoration et d'amour ^ Kil
pour Jésus, les enferma sous cette affirmation « Il
est dieu », se laissa tout simplement aller à une
exagération de langage que ses habitudes d'éducation
autorisaient et à laquelle il n'attachait pas une valeur
absolue. Là où le Juif aurait dit « Dieu est en lui », le
Grec pouvait dire « C'est un dieu », sans prévoir les
terribles difficultés qu'une variante, insignifiante à
ses yeux, allait provoquer. La foi chrétienne n'ad-
mettait pas qu'il y eût des dieux : elle proclamait
même, avec une énergie particulière, qu'il n'en exis-
tait qu'un : si donc Jésus était un dieu, il fallait qu'il
fût Dieu lui-môme. Mais, durant trente années au
moins, ses disciples l'avaient connu, vivant comme un
homme ordinaire et il était mort ; pour peu qu'on y
attachât son attention ne devait-on pas trouver invrai-
semblable que l'Infinité divine pût s'enfermer dans
les limites étroites d'un corps périssable? Et, d'autre
part, est-ce que la souffrance était digne de Dieu ? Et
quel sens pouvait bien revêtir la Passion, si Dieu le
Père, lui-même, l'avait endurée? L'histoire évangé-
lique imposait la nécessité de maintenir au Fils une
personnalité distincte de celle du Père; alors, com-
ment concevoir la relation de l'un à l'autre et surtout
comment retrouver l'indispensable notion de l'unicité
de Dieu?
Ce fut l'affaire des théologiens de concilier toutes
les contradictions. Leur tâche ne fut d'ailleurs pas
facile, parce que la foi ne voulait abandonner aucune
de ses acquisitions. Grâce au secours que leur offrit,
: *
m
192 l'évolution djss dogmes
d'opportune façon, la dialectique des Grecs et la lan-
gue de leur métaphysique, ils parvinrent à expliquer
que Dieu, un dans son être et sa substance, était
pourtant aussi trois, en ce que son élre et sa sub-
stance, se répartissaient entre trois personnes distinc-
tes, le Père, le Fils ou Verbe et l'Esprit ; que Jésus,
seconde personne de la Trinité , consubstantiel et co-
éternel au Père, verus deus, véritablement Dieu, par
conséquent, avait, durant son passage sur terre, inté-
gralement revêtu la qualité d'homme, qu'il avait vécu
et qu'il était morl, comme un véritable fils d'Adam,
verus horno. Le concile de Nicée en 325 s'arrêta aux
formules que voici : « Nous croyons en un seul Dieu,
Père tout-puissant, auteur de toutes choses visibles
et invisibles. Et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le
Fils de Dieu, seul engendré du Père, c'est-à-dire delà
substance (oû<n'a = substantia) du Père, Dieu de Dieu
fôebv kx Ô£ou = Deum ex Deo), lumière de lumière,
engendré et non créé, consubstantiel (6(j.oou<itov=ttntMs
substantiœ) au Père; par lequel toutes choses sont
devenues, tant au ciel que sur la terre, qui est des-
cendu pour nous, hommes, et pour notre salut, qui
s'est incarné et s'est fait homme; qui a souffert, qui
est ressuscité le troisième jour et monté aux cieux;
qui reviendra juger les vivants et les morts ; et au
Saint-Esprit » Ainsi se trouvaient résolues toutes
les difficultés que le désordre, dont la foi n'avait pas
su garder son activité, avait fâcheusement susci-
tées («).
Quand je dis résolues, je ne me placç pas, natu-
rellement, au point de vue d'un critique moderne,
(1) Cf. Réville, Histoire du dogme de la divinité de Jésus-
Christ, 3 e édition. Paris, 1904.
LA NAISSANCE ; DU DOGME 193
qui aurait beaucoup de mal à retrouver des idées
intelligibles pour lui sous toutes ces formules, si
précises dans leurs affirmations; mais un chrétien,
instruit des formes de raisonnement et de pensée de
la métaphysique du iv a siècle, croyait les entendre, et
le simple se réjouissait parce qu'il retrouvait en elles
tout ce à quoi il croyait, sans savoir l'organiser. Le
Symbole de Nicée fixait définitivement plusieurs
dogmes essentiels : l'Unicité de Dieu, la Trinité, les
deux natures du Christ, sa consubstantialité par rap-
port au Père, l'Incarnalion, la Rédemption, le Juge-
ment dernier.
Sur cet exemple particulier, mais frappant, nous
pouvons juger de la nécessité et de la nature de la
collaboration de la foi vivante et de la théologie pour
engendrer le dogme; lequel ne revêt évidemment ses
caractères propres que lorsqu'il est formulé. La foi a
fourni sa matière souvent informe; la théologie Ta
organisée.
Au reste, la réflexion théologique ne se réduit pas
nécessairement à ce rôle un peu accessoire, encore
qu'indispensable; il lui arrive aussi de déduire des
dogmes nouveaux des propositions de foi qu'elle met
en forme. Ni la présence réelle, ni la transsubstan-
tiation, ni l'idée de sacrifice introduite dans l'eucha-
ristie, ne viennent de la foi populaire, non plus que
le dogme de l'Immaculée Conception, ou celui de
l'infaillibilité du pape ou ceux qui s'attachent à la
plupart des sacrements ; tous portent la marque de
leur origine : ils sortent de la méditation des docteurs
sur des textes ou des rites; ce sont les conclusions de
raisonnements de logique mystique. Jamais un simple
ne s'aviserait de penser que la Vierge Marie devait
' 17
194 L'ÉVOLUTION DES DOGMES
être soustraite du péché originel parée qu'elle ne pou-
vait avoir reçu le baptême, qui l'efface, avant que
d'enfanter le Christ, et que son corps, pour porter
Dieu, devait être pur de la souillure commune. Moins
encore, se persuaderait-il de lui-même qu'un homme
vivant et mortel, dont la personne et les actes peuvent
ne pas lui plaire, ne se trompe pas lorsqu'il tranche
d'autorité des questions fort compliquées, sur les-
quelles les docteurs les plus subtils ont longuement
disputé sans se mettre d'accord. Les théologiens lui
affirment que cela est; il peut l'accepter, il ne l'in-
venterait pas; non plus qu'il ne découvrirait les inter-
prétations symboliques par lesquelles le mysticisme et
la théologie fécondent les rites.
Si la foi vivante n'hésite guère dans ses majorations
et ne prend pas souci des contradictions où elle se
jette parfois, il n'en va pas de même des conciliations
théologiques. Elles ne viennent d'ordinaire qu'au
bout d'une période souvent longue de disputes, de
tâtonnements et d'hésitations. Cette période agitée est
aussi dogmatiquement très féconde, en ce sens que
les contestations et les discussions permettent d'éclair-
cir beaucoup de notions actives, mais demeurées
obscures, dans la conscience religieuse qui les avait
enfantées, et de tirer d'elles les propositions de foi
qu'elles enferment en puissance. Nous l'avons déjà
remarqué, la plupart des formules dogmatiques ont,
dans leur origine, un caractère négatif; elles semblent
beaucoup plus préoccupées de nier et de condamner
une opinion que d'établir l'opinion contraire. Dans la
religion chrétienne, notamment, les décisions dog-
matiques des autorités compétentes, conciles, papes
ou évoques, se présentent le plus souvent sous la
LA NAISSANCE DU DOGME
195
forme d'un anathème lancé contre telle ou telle pro-
position. Tout le monde a présents à l'esprit le décret
Lamentabili et l'encyclique JPascendi, touchant les
erreurs des modernistes; ces deux documents ponti-
ficaux sont dans la tradition de l'Église quant à la
manière dont elles présentent la doctrine orthodoxe.
Je citais tout à l'heure la décision du concile de
Nicée sur la christologie et la Trinité : elle marquait
le point d'aboutissement de deux siècles de querelles.
Par exemple, des chrétiens judaïsants, demeurés
fidèles à la tradition première, s'étaient obstinés à
soutenir que Jésus-Christ n'avait jamais été qu'un
homme inspiré de Dieu et fait Messie par lui; d'autres,
désireux de maintenir à tout prix l'unité divine,
prétendaient que c'était Dieu, le Père lui-même, qui
s'était incarné, pour souffrir et mourir sous les traits
de l'homme Jésus; d'autres encore affirmaient que
Dieu ne s'était fait homme qu'en apparence; d'autres
réduisaient le Christ à n'être qu'un Esprit supérieur
descendu du séjour de lumière et de perfection qu'ils
appelaient le Plerôme, et associé momentanément à
l'homme Jésus, pour exécuter les ordres du Père
Suprême; d'autres pensaient que le Fils n'avait pas
toujours existé, qu'il était né de la volonté du Père,
ou bien qu'il lui ressemblait, sans avoir part à sa
substance; et quantité d'autres opinions, plus ou
moins singulières, trouvaient aussi des partisans. Si
on relit le Symbole de Nicée en songeant à toutes
ces « hérésies », on s'aperçoit qu'implicitement, ou
explicitement, elles y sont condamnées.
Le Symbole, rédigé par une nombreuse assemblée
d'évéques, exprimait l'opinion de la majorité des fidèles,
celle que la dispute avait peu à peu dégagée des contra-
196 l'évolution des dogmes
dictions. Bien peudedogmes se sont établis deplano :
les dogmes eucharistiques ont été l'objet de longs
débats et tout le Moyen Âge a disputé sur l'Imma-
culée Conception. Les. plus illustres docteurs la reje-
taient, mais le mysticisme monacal l'avait adoptée,
la foi populaire qui voyait en elle un « embellisse-
ment » de la Vierge Marie, l'acceptait avec joie; les
autorités ecclésiastiques ont fini par céder et par
rendre officielle la croyance qui existait depuis long-
temps dans la conscience religieuse de tant de chré-
tiens. •
VI
Résumons-nous donc. Le point de départ le plus
ordinaire d'une conception dogmatique se trouve dans
la foi vivante des masses croyantes : elle s'y présente
tantôt sous la forme d'une réaction d'une certaine
ambiance intellectuelle sur les postulats, déjà acquis,
de la religion en cause; tantôt sous celle d'une majo-
ration, par laquelle se révèle et s'entretient la vie
même de la foi. Cette majoration s'inspire souvent
d'un zèle pieux très ardent, plus que de la prudence
et de la logique, qualités dont les fidèles simplement
sincères ne prennent que fort peu de souci; c'est alors
aux intellectuels, aux théologiens d'intervenir, d'ex-
pliquer jusqu'à l'inexplicable et de concilier les plus
radicales contradictions. La certitude où vit la foi de
tenir la vérité en s'attachant aux conceptions les moins
faites, en apparence, pour marcher ensemble, facilite
singulièrement la tâche des docteurs. Ces derniers,
à leur tour, découvrent parfois, au cours de leurs
LA NAISSANCE DU DOGME
197
combinaisons et réflexions, des propositions que la
foi accepte et transforme çn dogmes. Enfin la formule
proprement dite, celle qui façonne et pose le dogme
dans sa forme précise, sort, d'ordinaire, de débats qui
peuvent être âpres et longs. Cette formule est toujours
Foeuvre des théologiens, des autorités, mais la matière
des grands dogmes, des dogmes fondamentaux, est
toujours l'œuvre de la foi vivante et anonyme : en ce
sens, un dogme est, au premier chef, un phénomène
social; ses caractères et sa portée varient avec le
milieu religieux qui Ta produit.
17.
CHAPITRE VIII
Les obstacles : le Livre et la Règle de foi
I. — Difficulté et nécessité de garder l'accord entre les textes
saints et le dogme. — Gomment la foi considère les textes.
— La foi vivante avant le Livre. — Exemple du travail
dogmatique qu'elle accomplit : la christologie de l'âge apos-
tolique.
il. — Influence de la foi vivante sur la composition du Livre.
— Comment elle y introduit ses acquisitions. — L'accom-
modation des textes fixés. — Exemple : justifications scrip-
tuaires du magistère de l'Église ; du dogme de la Trinité.
III. — La règle de foi résiste mieux que les textes saints. —
Est-elle absolument rigide? — Exemple : le Symbole des
Apôtres. — Comment la règle peut subir diverses modifica-
tions et interprétations qui permettent l'établissement du
dogme nouveau.
I
Dans tout ce qui précède, je n'ai pas tenu compte
d'un fait sur lequel j'ai pourtant insisté dans la pre-
mière partie de cette étude, je veux parier de la pré-
tention que soutiennent toutes les religions révélées
d'avoir été mises, dès leur fondation, en possession
de la vérité complète, et du désir qu'elles éprouvent
toutes de se fixer dans une immobilité doctrinale
favorable à cette prétention. Nous savons déjà que les
livres sacrés, qui sont censés enfermer la révélation
LES OBSTACLES :' LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 199
doctrinale, et le Canon de ces livres, ne répondent pas
du tout à la conception que s'en font les orthodoxies
et qu'ils laissent au développement de la foi un certain
jeu. Grâce à leur caractère composite, ils permettent
d'envisager les questions sous plusieurs aspects et
d'offrir des appuis à des solutions assez diverses.
Nous savons enfin que la Tradition et l'interprétation
ajoutent encore à leur souplesse. Cependant les
textes existent et non seulement le dogme qui naît
ne peut pas les négliger, mais encore il faut qu'il
trouve en eux sa justification; ce n'est pas toujours
facile*
Pour quelqu'un 'qui lirait ces textes dans l'in-
tention de les comprendre, selon l'esprit qui a inspiré
leur rédaction, ce serait môme, souvent, une entre-
prise impossible; mais, à vrai dire, les hommes de
foi ardente ne lisent pas les Écritures pour les
comprendre ainsi que leurs auteurs les ont entendues,
mais bien pour y découvrir des phrases qui, au besoin
isolées de leur contexte, et interprétées en vue de
9
justifier une idée qui leur est étrangère, mais que
leurs mots ne répugnent pas absolument à enfermer,
rendent toujours le service qu'on leur demande.
Arrêtons-nous pourtant un instant sur ce qu'on peut
appeler les artifices dont use le dogme pour se super-
poser aux postulats déjà fixés d'une religion révélée.
Tant que cette religion ne possède pas encore de
Livre, la majoration dogmatique est relativement
facile; la foi ne connaît aucune contrainte et se déve-
loppe dans tous les sens où la poussent les aspira-
tions de son ambiance. L'histoire de l'âge apostolique
de la religion chrétienne nous laisse clairement voir
ce phénomène, dans le curieux travail qu'elle
- «"■-
200 l'évolution des dogmes
nous révèle sur la personne môme du Christ. Il
se peut, et je le crois pour ma part, que Jésus
se soit donné à ses disciples comme le Messie
promis par les prophètes à Israël; il se peut égale-
ment qu'il se soit attribué le don de faire des
miracles et qu'il en ait fait, qu'il ait cru que la grande
réorganisation du monde serait présidée par lui, mais
si haute opinion qu'il ait eue de sa dignité devant
Dieu, il ne s'est jamais prêché lui-môme : il s'est
contenté d'annoncer la proche venue du Royaume et
de conseiller aux Juifs de se préparer à ce grand
événement. Assurément il ne se croyait pas fils de
David, puisqu'il reprochait à des rabbins d'enseigner
que le Messie appartiendrait à la descendance davi-
dique (*) ; il ne se croyait pas non plus né du Saint-
Esprit, et ni ses disciples, ni ses auditeurs, ni ses
parents eux-mêmes, ne doutaient qu'il ne fût le fils
de Joseph ( 2 ). Mais quand il fut mort et que se fut
établie la foi en sa résurrection, la perspective de
son enseignement se modifia, même aux yeux de ses
Apôtres. Ce ne fut plus le Royaume, ce fut sa personne
qui en occupa tout le premier plan; on fut compté
au nombre de ses fidèles, non pas quand on crut que
la parole de Dieu, touchant l'avènement du Règne de
justice, allait s'accomplir, mais seulement lorsqu'on
proclama que Jésus de Nazareth, mis à mort par la
main des méchants, était bien le Messie attendu et
que bientôt, peut-être, qu'un jour certainement, il
reviendrait pour jouer ici-bas son rôle messianique.
Le signe suprême de vérité qu'il était censé avoir
donné, après maint miracle, c'était sa résurrection
(1) Mt. 22 « et ss.; Me. 12 * e t ss.; Le. 20 «et ss.
(2) Mt. 1353-58; Le. 2"-5<>.
LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 201
même. La foi des convertis n'hésita pas : elle attendait
un roi victorieux, qu'elle rattachait à la race de David,
parce que le souvenir du vieux roi national dominait
tout le passé d'Israël et que des poèmes qu'on lui
attribuait semblaient autoriser cette conviction;
puisqu'en Jésus il fallait reconnaître le Messie, Jésus
devait descendre de David; et tout aussitôt sortirent,
on ne sait d'où, des constructions généalogiques,
dont nos Évangiles de Mathieu et de Luc nous ont
conservé deux spécimens et qui prouvaient ce qu'on
croyait déjà.
Jésus était le Messie? Alors on lui appliqua tous les
textes de l'Ancien Testament qui passaient pour
annoncer quelque chose, touchant le libérateur
d'Israël et, par exemple, on reconnut qu'il était né à
Bethléem, bien qu'on l'eût toujours appelé de son
vivant le Nazaréen, parce que le prophète Michée (5 2 )
semblait avoir désigné Bethléem, la patrie de David,
comme le lieu de naissance de l'Élu. Et quand la pré-
dication chrétienne passa en terre grecque, où Ton
ne pouvait lire la Bible que dans la traduction qu'en
avaient faite les' Juifs d'Alexandrie, on découvrit, en
haie, 7 14 , un texte qui, croyait-on, se rapportait à la
naissance du Messie; les traducteurs s'étaient trompés
et, là où l'hébreu parlait d'un enfant qui naîtrait
d'une «jeune femme», le grec disait qu'il naîtrait
d'une «vierge». La foi partit sur cette indication
erronée et, vers 80-100, il y a lieu de croire que les
communautés grecques avaient organisé, dans ses
traits généraux, le dogme dç la naissance virginale
du Christ,
Saint Paul, en arrêtant son attention et sa réflexion
uniquement sur la mort de Jésus, au point qu'il
202 l'évolution DBS DOGMES *
peut dire de tout son propre enseignement qu'il n'est
qu'un « discours de la croix » (koyoç tou axaupoS) (*), en
avait déjà tiré, nous avons vu comment, le dogme
fécond de la Rédemption, accepté tout de suite par
les convertis de la gentilHé, parce qu'il répondait à
une de leurs préoccupations, et sans doute aussi reçu
par les judéo-chrétiens, à en juger par la place qu'il
occupe dans le plus judaïque de nos Évangiles, le
premier.
Ainsi, avant que ne s'imposassent dans les commu-
nautés, au titre d'Écritures saintes, quelques-uns des
livres ébauchés probablement aux environs de 70,
lorsque disparaît « cette génération », qui ne devait
point passer avant que ne se produisît le grand événe-
ment, qui pourtant n'arrivait pas, la figure et la doc-
trine de Jésus avaient déjà subi, avec l'aide des textes
juifs, des majorations de foi qui les modifiaient pro-
fondément; sans parler même de la hardie conclusion
de Pseudo- Jean qui, je pense, au début du n c siècle,
ouvrait à la foi une perspective profonde en procla-
mant que le Christ, c'était le Verbe de Dieu, le Logos
éternel, décrit par Philon, l'Ouvrier de Dieu, proféré
par sa Volonté. Qui aurait alors entrepris de ras-
sembler les idées diverses auxquelles la foi avait
conduit les chrétiens dans les milieux différents où
elle s'était implantée, aurait eu bien du mal à en
faire une doctrine cohérente; plus encore, à y
retrouver le Jésus qu'avaient aimé les Douze, et les
simples enseignements qu'il leur donnait.
(1) I Cor. 1«.
LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA REGLE DE FOI 203
II
Si nous connaissons quelque chose des diverses
tendances de la foi durant l'âge apostolique et le post-
apostolique, c'est que le Livre chrétien nous en a
conservé des traces très visibles. C'est une surprise
pour un homme de nos jours que de lire dans deux
d'entre les Évangiles synoptiques, par exemple, que
Jésus descendait de David, puisque son père Joseph
appartenait à la famille du vieux roi et, tout à côté,
qu'il n'était point fils de Joseph, mais que le Saint-
Esprit l'avait engendré dans le corps d'une vierge,
cependant que cette dernière manifeste, par la suite,
le plus complet oubli de la faveur qu'elle a reçue.
C'est avec un étonnement égal qu'il voit, dans les
mêmes livres, le Christ prédire sa mort, en annoncer
les circonstances, en proclamer la nécessité, puis les
Apôtres se disperser, pleins d'épouvante, quand elle
arrive, et en demeurer consternés, comme si elle les
surprenait. Nous avons expliqué plus haut comment
ces contradictions ont pu subsister dans les Évan-
giles, dans le Nouveau Testament tout entier et dans
tous les Livres des religions révélées, mis à part le
Coran.
Les interprétations de foi, eomme les divers
écrits devenus canoniques, on ne sait trop pourquoi,
ont fait leur fortune isolément, ou par petits groupes,
dans des milieux différents et, les unes aussi bien
que les autres, se sont rassemblées en un temps où
aucune autorité n'était encore universellement re-
connue, qui pût prescrire un choix parmi eux et éviter
les contradictions. Au reste, les hésitations, la confu-
204 l'évolution des dogmes
sion où la foi de la masse chrétienne se trouvait
encore, la diversité indécise de ses aspirations lui
rendaient, en ce temps-là, c'est-à-diTe au 11 e siècle, très
difficile la claire intelligence de ces contradictions;
elle se sentait plutôt disposée à les combiner, ou
simplement à les juxtaposer toutes, comme des
compléments que chaque Église ajoutait à ses propres
croyances. Certains se montraient plus exclusifs, évi-
demment, n'acceptaient point le IV e Évangile, reje-
taient Y Apocalypse et ne voulaient rien entendre de
la doctrine du Verbe incarné; mais ce faisant, ils se
posaient en conservateurs et se condamnaient à être
bientôt accusés de pauvreté d'esprit ; ou, en raison-
neurs, espèce que la foi spontanée n'aime point. C'est
pourquoi le Livre et le Canon, dans la religion chré-
tienne et dans les autres religions révélées, ne sont
point cohérents, non plus d'ailleurs que la Tradition
et que pourtant la foi n'en souffre aucun dommage
dans l'esprit des croyants; au contraire, car plus
nombreuses sont les tendances diverses qu'enferment
les ouvrages réputés révélés ou inspirés, plus la foi
aura de chances d'y trouver longtemps 1« justification
de ses majorations dogmatiques.
Nous savons déjà comment elle procède pour s'ac-
commoder avec les Livres qui n'ont fixé qu'un moment
de son développement. Tant qu'elle le peut, elle les
met au point plus ou moins discrètement, je veux
dire qu'elle inspire des rédacteurs qui sont des rema-
nieurs. Quand cette ressource lui échappe, elle com-
plète et interprète les textes, désormais fixés, avec le
secours de la Tradition. Par exemple, elle introduit
dans le I er Évangile, à la fin, une instruction que
Jésus est censé avoir donnée après sa résurrection,
LES OBSTACLES '. LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 205
et où se trouve proclamée, avec sa souveraineté per-
sonnelle sur le ciel et la terre, Puniversalisme du
christianisme {Mt. 28 iS et ss.). Et il faut considérer
cette finale comme une simple projection dans le
texte évangélique d'un fait évident dès la seconde
moitié du 1 er siècle.
Autre exemple plus compliqué et plus instructif :
le Christ n'avait point songé à établir une Église,
puisqu'il n'entrait pas dans son dessein de fonder
une religion nouvelle, mais seulement de préparer
les hommes d'Israël à mériter une place dans le
Royaume tout proche; mais le Royaume ne vint pas
et l'Église se fonda, qui fut « son Église » et que la
Synagogue reniait. Le besoin s'y fît sentir, en l'ab-
sence de toute autorité directrice générale, d'une
règle sur laquelle la prédication, longtemps aban-
donnée à l'initiative privée, pût s'appuyer avec sécu-
rité, par laquelle aussi il fût possible de juger les
affirmations des inspirés. Or nulle règle de foi ne
pouvait être plus sûre que celle que constituait
l'enseignement des Apôtres, confidents de Jésus,
dont le plus connu, celui qui inspirait le plus de
confiance, était Pierre. Alors s'introduisit dans le
I er Évangile, nous ne savons exactement ni où ni
comment, le verset célèbre « Tu es Pierre et sur cette
Pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer
ne prévaudront pas contre elle » ( d ), qui, à la fois,
justifiait l'existence de l'Église et celle d'une autorité
pour la guider, et fondait solidement la tradition qui
prétendait remonter à Pierre. Un jour viendra où
Tévêque de Rome établira, pour des raisons de fait
que nous n'avons pas à étudier ici, sa primauté sur
(1) Mt. 16 18 .
18
206 l'évolution des dogmes
les autres évêques; il croira fermement que le siège
épiscopal où il s'assied a jadis été occupé par l'Apôtre
Pierre et, se faisant à lui-même application du verset
évangélique, il proclamera que le Christ a voulu
confier' à Pierre, et à ses successeurs, la primauté de
juridiction sur tous les fidèles. L'addition introduite
en Mathieu par un rédacteur inconnu, qui s'inspirait
uniquement des nécessités de son temps, deviendra
ainsi le fondement scripturaire, jugé inébranlable, de
l'autorité et même de l'infaillibilité du pape.
De même encore, lorsque «le dogme de la Trinité
sera reconnu nécessaire, afin de concilier la double
exigence de la foi, croire à un seul Dieu et recon-
naître trois personnes divines, il suffira de relever
dans les textes saints les trois mots dont on se
servira pour désigner les trois personnes « Père,
Fils, Esprit », pour reconnaître l'attestation formelle
du dogme dès 1 les premiers âges de l'Église. En fait,
quand Paul (c'est lui qui fournit les formules trini-
taires les plus nettes) employait côte à côte les trois
termes, il n'établissait entre eux aucun rapport
métaphysique par lequel, et par lequel seulement, il
eût montré qu'il connaissait le dogme de la Trinité.
Peu importe; les mots inertes se trouvaient bien
forcés d'accepter une signification nouvelle, de recou-
vrir des idées qui leur étaient étrangères et dont ils
passaient ensuite pour les témoins indiscutables.
J'en ai assez dit pour faire comprendre pourquoi
les textes ne sont jamais un obstacle invincible à la
naissance d'un dogme qui ne les heurte pas de front
et comment, dans une certaine mesure et moyennant
certaines précautions, ils peuvent même lui prêter
une aide efficace ponr se justifier.
LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA BÈGLE DE FOI 207
m
Le plus grand obstacle que rencontre un dogme
nouveau ne vient donc pas généralement du Livre r
avec lequel il est toujours possible de s'arranger,
dont on neutralise les textes gênants grâce à une exé-
gèse convenable et qui présente toujours assez de
lacunes pour que, la Tradition aidant, on se donne
l'air de le compléter; le gratid obstacle vient des
développements dogmatiques postérieurs au Livre,
qui, se fixant en formules plus ou moins complexes,
ont, du même coup, prétendu fixer la foi. Tout sym-
bole de foi, s'il est général comme le Symbole des
Apôtres, entend bien enfermer la vérité tout entière
et s'il ne porte guère, en réalité, que sur une ques-^
tion, comme le Symbole de Nicée, il entreprend de
l'épuiser. Plus tyrannique encore, pour la pensée
dogmatique, paraît un vaste travail d'épuration, de
synthèse et de fixation des croyances, comme celui
qu'accomplirent, par exemple, le concile de Trente,
et, toutes choses égales d'ailleurs, la commission qui
rédigea le Coran, sous le calife Osman.
Par nature, la règle de foi est systématique et elle
ne suppose aucune modification. J'ai déjà parlé inci-
demment du Symbole des Apôtres ; c'est une règle de
foi fixée probablement à Rome, vers le milieu du
h* siècle, mais qui avait certainement des équivalents
dans toutes les communautés vers le même temps et
peut-être beaucoup plus tôt. Elle résumait l'ensei-
gnement donné aux convertis et constituait en
quelque sorte leur catéchisme ; ils la récitaient avant
que de recevoir le baptême. En voici la traduction r
208 l'évolution des dogmes
suivant le texte vraisemblablement le plus ancien (*) ;
« Je crois en un Dieu tout-puissant et en Jésus-
Christ, son fils unique (tov [xovoye^), notre Seigneur,
qui est né de Marie la Vierge, qui a été mis en croix
sous Ponce Pilate et enseveli, et est ressuscité le
troisième jour d'entre les morts, qui est monté aux
cieux et s'est assis à la droite du Père* d'où il viendra
juger les vivants et les morts ; et dans le Saint-Esprit,
la résurrection de la chair, la vie éternelle. »
Cette règle, on l'attribuait au Christ et on croyait
qu'elle avait été, d'après son enseignement, rédigée
par les Apôtres avant que de se séparer pour aller
évangéliser le monde. A la fin du 11 e siècle, l'Africain
Tertullien proclamait qu'elle n'admettait aucune dis-
cussion, qu'elle était « absolument une, seule immobile
et irréformable » (De virgin. velandis, 1). C'était là
certainement le sentiment commun de tous les chré-
tiens; ils ne concevaient pas que personne pût
s'élever au-dessus d'elle et ils approuvaient Ter-
tullien quand il écrivait : « Ne rien savoir contre la
règle, c'est tout savoir » (De prœscriptione y 14). Or
cette règle que le Christ lui-même a dictée, qui
enferme, soùs une forme parfaitement claire, toute
la vérité nécessaire, non seulement il est visible
qu'elle marque déjà un progrès sur la foi première,
celle que professaient les Douze, à en croire les
discours que les Actes prêtent à Pierre, mais encore
elle-même ne répond pas exactement à la foi du temps
qui l'a vu naître, car elle ne dit mpt de la rédemp-
(1) Les textes essentiels, touchant les divers symboles et
règles de foi du christianisme ancien, ont été réunis par Hahn,
Bibliothek der Symbole und Glaubensregeln der alten Kirche,
3 e édit., Breslau, 1897.
LBS OBSTACLES : LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 209
tion, à laquelle, assurément, les chrétiens croyaient
tous avant le milieu du n c siècle.
Si singulière que semble la chose, c'est même
probablement parce qu'ils y croyaient tous que la
règle de foi n'en parlait pas : on se contentait
d'expliquer aux néophytes que si le Christ avait con-
senti à périr misérablement « sous Ponce Pilate »,
c'était pour racheter leurs péchés et l'on n'avait intro-
duit dans le texte qu'ils récitaient que l'affirmation
des vérités contestées par certains pseudo-chrétiens,
ou raillées par les Juifs ou les païens. Est-ce que déjà
des hérétiques n'avaient pas prétendu que la Passion
ne répondait à aucune réalité? Ou encore que « la
résurrection de la chair » n'était qu'une figure qui
visait la transformation profonde opérée par la foi
dans l'être moraldu chrétien? Est-ce que les païens
ne trouvaient pas ridicule cette espérance de revivre
dans la chair? Pourtant la règle, dirigée surtout
contre ceux qui pensaient mal de la vérité, Tertullien
avoue que ces gens-là continuaient à la discuter et
qu'à son propos ils posaient des questions plus ou
moins gênantes. Sans doute, en les posant, ils prou-
vaient qu'ils étaient hérétiques, mais on ne pouvait pas
cependant laisser la vérité sans défense et puisque la
règle ne suffisait pas, par elle-même, à contenir les
mal intentionnés dans le devoir, il fallait la com-
menter, en fixer l'interprétation véritable. Et voilà
de nouveau la porte ouverte à toutes les majora-
tions.
Notre apologiste lui-même ne craignait pas d'écrire,
sans paraître se douter du péril que recelait sa pro-
position pour l'immobilité de la foi : « Du reste,
pourvu que la forme de la règle demeure dans sa
18.
210 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
teneur, cherchez et discutez autant que vous voudrez
et donnez licence entière à votre curiosité, si quelque
chose vous paraît ambigu ou obscur » (*). En fait, il
commentait la règle et dans les trois ouvrages où il
fonde sur elle un développement, il n'en donne pas
tout à fait le même texte; même il s'écarte quelque
peu, dans les trois passages ( a ), de la lettre du sym-
bole romain que je rappelais tout à l'heure. C'est
que, peut-être, le symbole en usage dans l'Eglise de
Carthage n'était pas exactement le même que celui
de l'Eglise de Rome; c'est aussi que Tertullien a,
dans les trois passages en question, modifié son
commentaire conformément aux intentions diffé-
rentes qu'il avait au moment où il a écrit chacun
d'eux. Ce faisant, il restait dans la logique d'où était
sorti le principe même de la règle : il opposait à un
adversaire particulier des propositions capables de le
confondre.
Pour s'en convaincre il suffit de songer au texte
actuel du Symbole des Apôtres : « Je crois en Dieu,
le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre]
et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur;
qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge
Marie; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié,
est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers ; le
troisième jour est ressuscité des morts ; est monté
aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-
puissant; d'où il viendra juger les vivants et les morts.
Je crois au Saint-Esprit ; (à) la Sainte Église catho-
lique, (k) la communion des saints ; (à) la rémission
des péchés-, (à) la résurrection de la chair, et (à) la
i
(1) De prœscriptione, 14.
(2) De virgin. vel., 1 ; Adv. Praxeam, 2 ; De prœscrip., 13.
LES OBSTACLES I LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 211
vie éternelle ». Ce texte est gaulois d'origine et date
du v* siècle; j'ai souligné tout ce qu'il contient de
plus que le vieux symbole romain. Remarquons qu'il
contient un mot de moins ; il dit : « Je crois en Dieu »
et non pas « Je crois en un (eîç ëva) Dieu ». Cette
suppression, qui n'était point faite au temps de Ter-
tullien, car il écrit « La règle de foi est de croire
en un Dieu unique = in unicum Dëum », s'explique
par la nécessité de résister à des hérétiques, qui,
pour maintenir, comme ils disaient, la monarchie,
l'unicité de Dieu, niaient la réalité des trois per-
sonnes de la Trinité et insistaient sur le un (eva)
du Symbole.
Les additions sont sorties de causes analogues : plu-
sieurs sont tardives et ne se trouvent attestées qu'à la
fin du iv e , ou au début du V e siècle, par exemple le conçu
du Saint-Esprit, le descendu aux enfers, la communion
des saints et la vie étemelle; elles précisent plusieurs
points de foi et en fixent d'autres. Certaines sont an-
térieures et on en voit l'origine ; le créateur du ciel
et de la terre, qui se trouve chez Tertullien, est
dirigé contre les- gnostiques qui attribuaient la créa-
tion du monde visible à un Démiurge, dieu inférieur^
protecteur des Juifs et auteur de l'Ancien Testament.
Dans les formules grecques du symbole le mot latin
creatorem a pour équivalent tantôt izoir\rr\v, tantôt
xti(ït7\v, tantôt 57)[xioupYbv et, par ce dernier terme,
s'affirme l'intention qui a déterminé l'addition ( 4 ). La
sainte Eglise catholique et la rémission des péchés, in-
(1) 7cot7)Triç, c'est celui qui fait; xtiotïjç, celui qui fonde;
SrjjjLioupYdç, celui qui crée; en donnant au Dieu unique le nom
de Démiurge, les orthodoxes réfutent implicitement les gnos-
tiques.
212 l'évolution des dogmes
troduits, semble-t-il, daus.îa première partie du
m* siècle, visaient Tune, les Marcionites et peut-être
les Montanistes, qui avaient constitué des Églises ri-
vales de la catholique, et l'autre, le rigorisme mon-
taniste, qui soutenait qu'il existait des péchés impar-
donnables et qui n'admettait les pécheurs ordinaires
qu'à une seule pénitence.
Ainsi la prétendue règle immobilis et irreformabilis
n'a pas été immobile aux premiers siècles de la foi;
elle a été, sinon réformée, au moins explicitée et
complétée et pourtant jamais elle n'est arrivée à
contenir toute la dogmatique chrétienne. Entendons-
nous : elle Ta certainement enfermée tout entière,
mis à part la rédemption, vers le temps de sa rédac-
tion première, et son emploi dans la liturgie baptis-
male lui a imposé une fixité relative, mais elle n'a
nullement arrêté l'essor de la dogmatique.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprend très
bien qu'elle ait pu gaFder son rôle de symbole fonda-
mental de la foi chrétienne, tout en étant de plus en
plus débordée par cette foi même. En définitive, elle
résumait assez bien, sous sa forme primitive, rensei-
gnement doctrinal essentiel qui fut celui des rédac-
teurs du Nouveau Testament. Pas plus qu'eux,, assu-
rément, elle ne prenait grand souci de la métaphy-
sique et n'attachait à ses formules un sens mystérieux
et transcendant; elle disait simplement ce qu'elle
voulait dire et même elle négligeait tout à fait la
spéculation paulinienne ; mais elle ouvrait à la mé-
taphysique et à la spéculation transcendante un
champ illimité; ses articles revêtaient un caractère
tout pratique, dans l'esprit de ceux qui les avaient
assemblés ; mais, en fait, on pouvait les considérer
LES OBSTACLES ! LE LIVRE ET LA. RÈGLE DE FOI 213
comme des thèmes féconds proposés à la réflexion et
aux recherches théologiques, comme des propositions
essentielles susceptibles d'explications. Tel est préci-
sément, nous venons de le voir, le point de vue de
Tertullien, tel sera celui de tous les chrétiens qui
voudront comprendre ce qu'ils croient.
Du point de vue de la foi vivante et spontanée, les
formules du Symbole ne semblent pas moins élas-
tiques et entre elles peuvent se glisser quantité de
majorations qu'elles n'excluent pas dans les termes.
Quand le Symbole dit par exemple : « Je crois en un
Dieu », il n'interdit point de se demander quelle est
la nature de Dieu et quels sont ses attributs. Quand
il dit : « Je crois en un Dieu en Jésus-Christ, son
Fils et au Saint-Esprit », il pose implicitement la
question de la nature de ces trois personnes divines,
celle de leur origine, celle de leur relation. Et ainsi
de suite; si bien qu'en prenant, l'un après l'autre,
chacun des articles du symbole romain le plus an-
cien, il est très facile de montrer qu'il encadre et dé-
termine tout un développement de la pensée dogma-
tique chrétienne et que même l'ensemble de ces
articles encadre et détermine toute la dogmatique
chrétienne.
Cela ne veut pas dire qu'ils la contiennent et il
y aurait abus à prétendre que la foi d'un évoque
romain du milieu du 11 e siècle contenait implicitement
toute la marialogie qu'accepte aujourd'hui le pape
Pie X; mais, et c'est pour nous la remarque impor-
tante, le Symbole, pas plus que le Livre n'a pu résister
au développement de la foi et, comme le Livre, il n'a
vécu en elle que parce que, grâce à une exégèse con-
venable, il a pu passer toujours pour en permettre et
214 l'évolution des dogmes
en justifier toutes les majorations dogmatiques. Il en
Ta de même, et pour des raisons analogues, de tous
les symboles de toutes les religions. Par une ironie
cruelle pour les textes, qui prétendent immobiliser la
vérité, le mouvement incessant du dogme naît d'eux
souvent et s'alimente d'eux toujours.
CHAPITRE IX
Le développement du dogme.
I. — Le dogme évolue comme la foi. — Les orthodoxes n'en
conviennent pas. — Doctrines de Tertullien et de Vincent de
Lérins. — Distinction de la vérité sous-jacente et de sa
formule. — La seconde seule évoluerait. — Inexactitude de
cette théorie. — Croyances disparues et croyances créées. —
Gomment les orthodoxes se donnent pourtant l'illusion de
l'immutabilité de leurs dogmes. — Ignorance dés fidèles. —
Atténuations pratiques de certains dogmes. — Une petite-
élite se rend seule compte de l'évolution.
IL — En théorie, le dogme ne peut pas rester immobile. —
Action persistante des forces qui l'ont engendré. — Le dogme
n'est pas partout et toujours compris de môme. — Il n'a de
valeur que s'il est vécu. — Il porte en lui un élément mysti-
que encore plus variable que l'intellectuel. — Toute religion
dogmatique évolue dans son ensemble.
III. — La théologie en face de la foi vivante. — Elle ne peut
l'arrêter dans son mouvement. — La foi qui sent et celle
qui pense se heurtent cependant vite à la formule dog-
matique.
I
Les remarques que nous avons jusqu'ici formulées
nous ont convaincus qu'une véritable religion ne se
présente jamais dans ses débuts comme une théorie
métaphysique, ni môme comme une connaissance
organisée ; elle tient toute alors en quelques affirma-
tions, évidemment dogmatiques dans le fonds, mais
216 . L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
simples et pratiques dans la forme. Il est exact que
« l'éveil du sentiment précède toujours dans la vie
celui de la pensée » (Aug. Sabatier); une religion est
donc sentie, vécue avant que d'être pensée; c'est
pourquoi ce n'est pas la dogmatique qui organise la
foi et la détermine, c'est la foi qui produit les
dogmes. Nous savons déjà aussi que beaucoup de
dogmes naissent dans les conflits de foi, qu'en un
sens ils ont un caractère contingent, et s'enferment,
pour ainsi dire, dans des formules de circonstance :
c'est pourquoi nous comprenons que M. Loisy ait pu
écrire : « Les conceptions que l'Église présente
comme des dogmes révélés ne sont pas des vérités
tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse
dans la forme précise où elles ont paru d'abord (*). »
Cette observation s'applique d'ailleurs aussi bien aux
dogmes de n'importe quelle religion révélée qu'à
ceux du catholicisme : le dogme suit la marche de la
foi qui l'a engendré; il évolue.
C'est là, bien entendu, une vérité que les ortho-
doxies n'acceptent pas. Saint Paul écrivait aux Ga-
lates (Gai. I 8 ) : « Même si un ange du ciel vous évan-
gélise autrement que nous ne vous avons évangélisés.
qu'il soit anathème! » Et l'écrivain qui empruntait le
nom de l'Apôtre pour rédiger la Première à Timo-
thée (6 20 ) s'écriait de même : « Timothée, garde le
dépôt, évite les nouveautés profanes! » Ces recom-
mandations se retrouvent dans la bouche ou sous la
plume de tous les docteurs de toutes les confessions,
et Tertullien pensait fermer la bouche aux hérétiques
de son temps en leur prouvant qu'ils n'étaient que
(1) L'Évangile et VÊglise, 2 e édit., 1904, p. 202.
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 217
•
des novateurs, que sa vérité, à lui, avait sur la leur
le droit d'invoquer la prescription; l'antiquité d'une
croyance deviendrait donc une garantie de sa véracité.
Dans un ouvrage célèbre, qui a exercé sur la théolo-
gie chrétienne une durable influence, et connu sous le
nom de Commonitorium, saint Vincent de Lérins (pre-
mière moitié du V e siècle) attribuait l'origine des hé-
résies à l'erreur fondamentale, à la folie étrange et
impie de certains hommes, qui, au lieu de considérer
le dogme comme une vérité du ciel, révélée une fois
pour toutes, s'obstinent à le regarder comme une
institution terrestre, qu'on ne saurait conduire à sa
perfection que moyennant un perpétuel amendement,
ou mieux une perpétuelle correction (*).
Et, ce disant, Vincent n'inventait rien; bien avant lui
Tertullien prononçait déjà que le Seigneur avait institué
une doctrine unique et certaine (unum et certum) à la-
quelle les gentils n'ont qu'à croire lorsqu'ils ia con-
naissent (De prœscript., 9), Celte doctrine prétend se
transmettre intacte d'une génération d'orthodoxes à
une autre génération et, de bonne foi, Vincent de
Lérins, commençant son Commonitorium, annonce
qu'il va décrire les règles « transmises par les an-
cêtres, comme un dépôt que nous gardons » (a majo-
ribus tradita et apud nos deposita)] la vraie foi, c'est
pour lui celle « de l'antique universalité » (vetushv
universitatis); alors que l'hérésie ne saurait repré-
senter autre chose que « les ratures criminelles de
l'impiété nouyelle » (ne far 'ic s novellœ impietatis non
(1) Common.y 21 : Quasi non caeleste dogma sit, quod semel
revelatum esse sufflciat, sed terrena institutio, quœ aliter pcrfici
nisi adsidua emendatione, immo potius reprehensione, non
posset.
19
218 L'ÉVOLUTION DE8 DOGMES
littems, sed lituras) ('). C'est pourquoi il lui semble
que la meilleure sauvegarde que puisse trouver
l'Église catholique, celle à laquelle elle doit s'attacher
surtout, c'est de « s'en tenir à ce qui a été cru par-
tout, toujours et par tous » (quod ubiqie, quod sem-
per y quod ab omnibus creditum est) ; en sorte que le
critérium de tous les dogmes tient en trois mots :
universalité, antiquité, consentement général (uni-
versitatem, antiquitatem % consensionem) ( 2 ).
Si on s'atiachait étroitement au principe posé par
Vincent de Lérins, il faudrait singulièrement émonder
la dogmatique catholique actuelle. Pour nous borner
à un exemple, il serait malaisé de prouver que les
propositions de foi touchant la Vierge, et particuliè-
rement son immaculée conception, ont été crues par-
tout, toujours et par tous] alors qu'au contraire, nous
les voyons se dégager peu à peu et lentement de
controverses très âpres; d'illustres docteurs, des saints
entre tous vénérables, ont énergiquement repoussé
l'Immaculée Conception. Et, au lieu de ces exemples,
j'en pourrais prendre bien d'autres, sans sortir du
catholicisme, qui prouveraient, à vrai dire, que,
presque sur aucun point de la dogmatique, l'ac-
cord réclamé par Vincent ne s'est jamais rencontré.
Pour bien comprendre combien il reste illusoire, il
faut encore songer que quantité de croyances très
chères à la foi, dans le passé, ont aujourd'hui dis-
paru : les premières générations de chrétiens ont
vécu dans l'espérance du millenium^ c'est-à-dire d'un
règne de mille ans du Christ au -milieu des justes,
sur la terre; et c'est là une conception que l'ortho-
(1 Contmon.j 1 ot o.
(2 Commun., 2.
LE DEVELOPPEMENT DU DOGME
219
doxie a rejetée depuis longtemps, comme très gros-
sière. Beaucoup de chrétiens de l'antiquité, voire de
Pères de l'Eglise, ont admis la corporalité des anges
et celle des âmes, doctrines aujourd'hui abandonnées.
Aussi bien, les théologiens romains eux-mêmes se
rendent-ils compte du péril qu'entraînerait une appli-
cation rigoureuse du critérium en question; ils ac-
cordent qu'il est pleinement valable sensu affirmante,
c'est-à-dire que lorsqu'on rencontre une proposition
de foi qui a été acceptée partout, toujours et par tous,
on doit la croire révélée et d'origine divine; mais ils
font toutes réserves sensu excludente\ autrement dit,
de ce qu'un dogme n'a pas toujours été accepté dans
les conditions que semble réclamer Vincent, nul ne
se trouve autorisé à lui refuser l'assentiment, attendu
que, bien que contenu implicitement dans le dépôt
divin de la révélation, il a pu n'être pas explicité tout
de suite.
Mais, ne serait-ce point là une reconnaissance de
la réalité de Y évolution dogmatique? Que non pas.
L'Église repousse énergiquement et le mot et la
chose; elle n'admet aucune modification progressive
du sens du dogme, par adaptation à des milieux et à
des besoins nouveaux; elle admet seulement quelque
hésitation dans la définition du dogme, qu'une ré-
flexion plus approfondie peut améliorer en la rappro-
chant un peu plus de son objet; elle admet aussi que
le trésor de la révélation constitue un fonds d'une
incalculable richesse, que la foi n'a pu épuiser tout
d'un coup, qu'elle n'épuisera même jamais. C'est
donc l'intelligence de l'homme qui se développe et
se précise; la réalité du dogme reste aussi immuable
que la vérité.
220 l'évolution des dogmes
Aussi bien, dans la pratique, le fidèle, et même le
théologien, ont-ils mieux à faire que d'appliquer aux
dogmes le principe de vérification proposé par le
Cornmomtorium : il leur suffit de connaître la défini-
tion que donne l'Église de chacun d'eux et de s'y
attacher solidement : là ils trouvent la pleine sécurité*
C'est possible; cependant, pour quiconque connaît
quelque chose de l'histoire de la foi, toute inquiétude
ne disparaît pas devant semblable assurance; et
Vincent de Lérins lui-même, tout en affirmant que
« l'Église du Christ est la gardienne soigneuse et pru-
dente du dépôt des dogmes, qu'elle n'y change rien
par retranchement ou addition », en vient à formuler
une véritable théorie du développement du dogme,
qu'il appelle un progrès (profectus) de la foi, parce
qu'il sent tout de même que, durant les quatre siècles
du passé chrétien qu'il peut considérer, les fidèles
n'ont pas toujours cru la même chose. L'Église, dit-il,
met tout son soin à conserver le dépôt de la vérité
ancienne; elle s'efforfce seulement d'y introduire tou-
jours plus de clarté et d'intelligence. Et notre auteur
de multiplier les métaphores pour faire bien entendre
que la foi ne change pas d'objet, que c'est elle-même
qui se développe, comme grandit et se transforme le
corps d'un enfant, sans pourtant cesser d'être le
même ( 4 ). Si Vincent avait connu les constatations
modernes sur la naissance et la mort des cellules, il
aurait hésité à employer une comparaison qui prou-
verait tout autre chose que ce qu'il prétend établir :
il est vrai, le dogme évolue comme l'organisme
humain, par changements souvent minuscules, mais
(1) Common., 23.
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 221
qui sont aussi ininterrompus et qui éliminent peu à
peu ses éléments premiers, pour les remplacer par
d'autres : le corps de l'adulte passe pour être le même
que celui de l'enfant, mais le physiologiste sait qu'il
est entièrement différent, comme différent de l'adulte
sera le vieillard.
C'est du point de vue de Vincent de Lérins qu'un
des plus notables modernistes catholiques écrit en-'
core aujourd'hui : « L'objet de la foi reste toujours
le même, mais non point la manière de le penser et
d'y accéder (*) » ; et cela revient à dire, encore plus
nettement que le moine du V e siècle, que le dogme
se compose de deux parties : la vérité sous-jacente,
éternelle et immobile; la formule variable, toujours
imparfaite et que les hommes de chaque milieu intel-
lectuel se font à leur mesure. De la sorte, l'histoire
des dogmes ne serait que celle d'une suite de for-
mules; c'est là une simple illusion.
Pour reprendre un des exemples que j'avançais
tout à l'heure, est-il possible de dire que la conception
du millenium qu'exprimait Tertullien et la théorie
aujourd'hui orthodoxe du double jugement, le par-
ticulier^ subi immédiatement après la mort, et le
général, subi à la fin des temps, ne soient séparées
que par une différence de formule? La foi au mille-
nium n'empêchait nullement Tertullien de croire au
jugement dernier et il n'était pas non plus éloigné
de croire au judicium particulare, puisqu'il enseignait
que les méchants avérés allaient attendre dans les
tourments de l'enfer la sentence suprême. En fait,
(1) Le Roy, Dogme et critique, p. 4, n. 2.
19.
222 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
donc, le millenium représente un objet de foi qui a
disparu de ia conscience chrétienne et pas seulement
une formule tombée en désuétude. De même les pre-
miers fidèles vivaient dans la persuasion que le Christ
allait revenir pour inaugurer le Royaume promis; leur
mot de ralliement était Maranatha = le Seigneur arrive ;
comme le Seigneur n'est pas arrivé, l'espérance de la
parousie s'est peu à peu dissipée; en fait elle ne tient
plus aucune place dans la foi courante des chrétiens.
Réciproquement, le culte des saints et toute la ma-
rialogie représentent des objets de foi nouveaux et
non pas seulement des formules nouvelles, introduits
dans la dogmatique orthodoxe longtemps après l'âge
apostolique. Les chrétiens n'avaient aucune idée
qu'un pouvoir d'intercession pût appartenir à tel ou
tel d'entre eux, avant que le courage extraordinaire
des martyrs, d'une part, la survivance dans l'esprit
des convertis de cultes de divinités païennes spécia-
lisées quant à leurs attributions, et l'instinct tenace
du polythéisme, d'autre part, n'aient fourni à la piété
une orientation inconnue aux deux premiers siècles.
Dans Je même temps, la Vierge Marie n'intéressait
les fidèles qu'en tant que mère du Christ et on peut
dire que les dogmes fondamentaux qui se rapportent
à elle ont été engendrés par le développement de la
christologie. Les hommes du iv* et du v e siècle n'ont
point seulement changé les formules de ces dogmes
marialogiques, ils les ont créés; je veux dire qu'ils
les ont tirés de leur conscience religieuse et les
hommes du Moyen Age ont complété leur œuvre.
Les philosophes musulmans qui, formés sous l'in-
iluence des métaphysiciens perses et grecs, entre-
prirent d'approfondir la notion de Dieu, celle de la
LE DÉVELOPPEMENT DU D6GME 223
prédestination, celte de la nature de la révélation,
ou encore de trouver aux versets du Coran un sens
intérieur, capable d'alimenter un mysticisme, ou
de soutenir une morale vraiment large, ajoutaient
de leur cru au dépôt de révélation; ils créaient de
nouveaux objets de foi et non pas seulement des for-
mules plus amples et plus justes applicables aux
vieilles croyances. C'est pourquoi Auguste Sabatier
avait raison d'écrire que la « prétendue immobilité
des dogmes est une fiction » et qu'ils ont « en réalité,
comme tout le reste, leur évolution inévitable et na-
turelle^) ».
II
On comprend d'ailleurs assez bien comment les
orthodoxies arrivent à se donner à elles-mêmes iillu-
sâon de l'immutabilité de leurs dogmes, dès qu'elles
ont dépassé la période vraiment active où ils se
forment. C'est que non seulement elles les placent
au-dessus de toute discussion, mais c'est encore et
surtout qu'elles les réduisent souvent à ne jouer dans
la foi qu'un rôle pratique tout à fait accessoire.
D'abord, pour peu qu'ils soient nombreux et com-
pliqués, ils échappent au commun des fidèles. C'est,
par exemple, un étonnement, pour quiconque a l'occa-
sion de s'informer de ces choses, que de voir à quel
point la plupart des catholiques, au moins dans les
pays latins, ignorent jusqu'à l'essentiel de la religion
qu'ils pratiquent, et pour laquelle même ils montrent
(1) A* Sabatier, La Vie intime des dogmes, p. 3.
224 l'évolution des dogmes
quelquefois beaucoup de zèle. Les dogmes ne les
gênent pas et ils n'éprouvent pas le besoin de les
modifier : ils ne les connaissent pas, ou, s'ils sont
capables, à la rigueur, d'en répéter la formule, telle
que le catéchisme la leur a laissée dans la mémoire,
ils se montrent tout à fait inaptes à en donner la
moindre explication; ils n'y ont jamais réfléchi et leur
foi, en ce qui les touche, n'est qu'un mécanisme. Il
est de même curieux de voir combien de propositions
manifestement hérétiques, et dûment condamnées,
risquent certains autres catholiques qui se croient en
état de raisonner sur leurs croyances. Je rappelais
tout à l'heure le dogme de l'Immaculée Conception;
il n'en est guère qui soit plus exposé aux interpré-
tations fantaisistes, erronées ou même ineptes, et,
pour ma part, je ne compte plus les prétendus catho-
liques que j'ai rencontrés et qui le confondaient avec
le dogme de la conception virginale du Christ. La vérité
est que dans la religion catholique, là où les habitudes
de l'ambiance n'entraînent pas tout homme tant soit
peu éclairé à étudier ses croyances (comme en Alle-
magne), une grande partie des fidèles se contentent
d'accomplir leurs « devoirs », sans leur permettre de
déborder sur leur vie intellectuelle; d'autres, les plus
zélés, remettent entre les mains de leur directeur de
conscience le soin de réfléchir pour eux et, pratique-
ment, leur vie religieuse s'appuie sur des indications
de confessionnal, qui font des dogmes les adaptations
nécessaires; et il reste un groupe infime de croyants,
mis à part le clergé instruit, bien entendu, qui sait
et qui pense.
L'orthodoxie catholique est encore bien mieux par-
tagée, à ce point de vue, que l'orthodoxie grecque
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 225
et, à la vérité, toutes les confessions chrétiennes,
toutes les confessions de toutes les religions révélées,
atténuent, pour ainsi dire, leur dogmatique dans l'ap-
plication pratique que leurs fidèles les obligent à en
faire. Ce qu'il peut se trouver en elle de périmé, de
vraiment inacceptable, dans un milieu donné, n'y est
ainsi perçu que par une élite peu nombreuse et dont
les réflexions, quand elle en fait, n'atteignent que
très difficilement la masse des fidèles. De nos jours,
le récit de la création du monde, qui se place au
début de la Genèse, ne saurait, pris au pied de la
lettre, trouver créance près d'aucun homme cultivé ;
aussi bien nombre de catholiques éclairés s'étonnent-ils
tout haut que l'Église le maintienne dans son ensei-
gnement, sans lui restituer son caractère mythique.
Pourquoi le ferait-elle? Pour marquer sa déférence
à l'égard des résultats certains de la science? Sans
doute; mais outre qu'il lui faut beaucoup de temps
pour reconnaître que des résultats acquis par la
science sont certains, elle ne souffre pas, ses fidèles
non plus, de ce désaccord évident. Elle, interprète
le texte ,et se persuade que la vérité biblique bien
entendue rend le même son que la vérité scientifique;
eux, se contentent de l'assurance qu'elle leur donne
qu'il n'y a pas de contradiction entre la Science et
Dieu; et ils continuent d'étudier la géologie, s'ils ont
le goût de le faire, tout en parlant avec respect de
l'œuvre des six jours.
Voici, pris tout à fait ailleurs, un autre exemple du
même phénomène. Le bouddhisme s'est implanté au
Japon depuis longtemps; or on ne saurait aisément
soutenir que le bouddhisme soit une doctrine qui
pousse beaucoup à Faction, et il n'est pas de peuple
226 l'évolution des dogmbs
plus actif actuellement que le japonais, plus fier de
ses exploits, plus désireux d'en accomplir d'autres;
la vie ne lui paraît pas méprisable, elle ne peut que
lui sembler trop courte pour y loger tout ce qu'il
voudrait faire. Il n'est donc plus touché par les raisons
qui ont déterminé l'initiative du Bouddha, et le rêve
du Maître pour arrêter la vie personnelle, la dissiper
dans l'anéantissement divin du nirvana* n'éveille plus
en lui de profondes sympathies. Qu'en résulte- t-il?
Le bouddhisme japonais n'abolit point la doctrine
essentielle du Talaghàta, mais, dans la pratique, il
n'en tient plus compte : il prêche une morale très
active et il exalte, pour sa part, le patriotisme
chauvin et l'esprit militaire entreprenant de l'Empire
du Soleil Levant modernisé.
Si l'expérience prouve que le dogme est encore
moins immobile dans son fonds que dans sa forme,
que c'est l'objet même de la foi et non pas seulement
la formule qui en ouvre l'accès, qui se modifie et
s'adapte aux besoins religieux nouveaux, quelques
réflexions de caractère plus général et théorique
achèveront de nous persuader qu'il n'en saurait, en
aucun cas, être autrement, que tant que le dogme vit,
il n'y a point de terme à son travail d'évolution.
III
Il est a priori bien peu probable que les phéno-
mènes qui ont enfanté le dogme bornent leur action
à sa naissance, qu'ils s'arrêtent lorsqu'ils ont déter-
miné le thème élémentaire qu'est en effet le dogme à
«on début; ou que tout leur effort consiste, à partir de
LE DEVELOPPEMENT DU DOGME
227
ce moment-là, à perfectionner sa forme, sans jamais
enrichir son fonds, et que leur puissance d'initiative
ne s'applique jamais qu'à la création de dogmes nou-
veaux.
« Le dogme, dit justement A. Sa bâti er, c'est la
langue que parle la foi. » Or, de toute évidence, la
foi ne parle pas la même langue partout. Je n'entends
pas seulement qu'elle n'emploie pas les mêmes mots
pour exprimer les mêmes idées, ce qui ne serait qu'un
truisme; je veux dire qu'elle ne se nourrit point des
mêmes idées et que, sous des formules identiques,
elle place des concepts très différents, selon les milieux
où elle se développe, selon l'état de civilisation intel-
lectuelle et même matérielle des hommes qui la portent
en eux.
Croit-on, pour reprendre un exemple proposé
par Pémiuent exégète protestant dont je viens de
rappeler le nom, que le mot Dieu éveille la même
idée, réponde à la même notion dogmatique dans la
conscience religieuse des fidèles très divers qui
assistent à une messe le dimanche? Est-ce qu'en ce
cas « l'objet de la foi » est le même pour l'humble
femme du peuple et pour le théologien, pour le simple
fidèle, d'esprit ordinaire et de culture moyenne, et pour
le moderniste? La représentation que les uns et les
autres seront du mystère eucharistique est-elle aussi
la même? Je pense que personne ne le soutiendrait.
On pourrait, il est vrai, faire observer qu'il existe une
definitio ecclesiœ. que c'est à elle qu'il convient de s'en
tenir; que si la conception que la bonne femme se
fait de Dieu ou de l'eucharistie pèche par défaut,
celle du moderniste pèche sans doute par excès et
qu'en tout cas, ni l'une ni l'autre ne modifient la
228 l'évolution des dogmes
réalité sous-jacente, l'objet réellement existant de la
foi. Sans doute; mais nous avons, dans la première
partie de cette étude, montré quelles incertitudes
présente toujours la révélation; nous savons que
l'homme n'atteint jamais une réalité objective en
dehors de sa conscience quand il s'agit de religion,
qu'en fait sa foi se crée à elle-même son objet; qui
donc saura déterminer la relation d'une représentation
de foi à sa réalité sous-jacente, toujours insaisis-
sable? Ne soyons pas dupes des mots : la simple
dévote et le croyant réfléchi, assis côte à côte dans la
même assemblée liturgique, ne se représentent pas
différemment le même « objet », ils se représentent
deux « objets » différents.
A fortiori on peut penser que des milieux très
divers par la distante, le temps ou la structure,
marquent des écarts bien plus grands encore dans le
progrès dogmatique, que ceux qui se manifestent dans
les esprits différents de contemporains et de compa-
triotes.
Quand les premiers chrétiens, ceux que Jésus attira
ou que les Douze gagnèrent, s'attachèrent à l'espé-
rance de la résurrection de la chair, ils ne firent
que garder une croyance généralement acceptée alors
dans leur milieu. Us étaient Juifs et les Juifs n'avaient
jamais bien compris la division de l'être humain en
deux parties, le corps et l'âme ; vers le temps de
Jésus, le dualisme de la nature humaine s'était bien
implanté en Israël, mais il ne s'y trouvait pas chez
lui et, en fait, il venait du dehors. A Tles hommes
qui ne concevaient pas clairement ce qu'on pourrait
appeler la personnalité de l'âme et qui imaginaient
cette dernière plutôt comme le souffle de la vie, que
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 229
comme une réalité indépendante du corps et capable
de lui survivre, il semblait naturel que la récompense
et le châtiment dans la vie éternelle — puisque l'idée
de la vie éternelle avait fini par s'imposer à eux —
s'appliquassent à l'homme tel qu'ils le voyaient, à
Thomme corporel réanimé. Mais lorsque la foi com-
mença à se répandre chez les Grecs, elle y rencontra
une doctrine dualiste très ferme, que venait fortifier
un grand mépris pour la matière dont était fait le
corps. L'élément considérable dans l'homme, le seul
qui fût digne de jouir d'une vie à laquelle sa nature
semblait le préparer, c'était l'âme; à quoi bon ras-
sembler la poussière des corps décomposés, et impo-
ser à l'âme divine l'inutile poids de la chair pour
l'éternité? Beaucoup de convertis de la gentilité se
tinrent ce raisonnement et montrèrent la plus grande
répugnance à accepter le dogme apostolique de la
résurrection de la chair; les plaidoyers que les doc-
teurs multiplièrent en sa faveur, et l'affirmation dont
il est l'objet dans le symbole romain, sont là pour
témoigner de la peine qu'il eut à s'imposer. L'extrême
rareté, sur les anciennes tombes chrétiennes d'Occi-
dentaux, de formules qui fassent allusion à la future
nouvelle vie du corps, alors que fort nombreuses s'y
rencontrent celles qui ont trait au refrigerium, au
rafraîchissement de l'âme en Dieu, en témoigne
également.
Le dogme en cause finit tout de môme par se
faire accepter parce que l'Écriture le recommandait,
parce que la résurrection du Christ semblait le garan-
tiret surtout parce qu'il offrait aux chrétiens ignorants
une représentation très claire de la survivance de
l'homme. Il n'en reste pas moins vrai que, durant
20
230 l'évolution des dogmes
assez longtemps, la foi des Orientaux et celle des
Occidentaux n'ont point coïncidé du tout sur une
croyance que, de toute évidence, le Christ avait pro-
fessée, et qu'en retenant à la fois les conceptions
juives sur la résurrection des corps et les doctrines
grecques sur l'immortalité de l'âme, ^orthodoxie a
juxtaposé deux contraires.
Lorsque le symbole romain eut été formulé, il
s'imposa très vite atout l'Occident et nul doute qu'en
y ajoutant, comme nous l'avons dit, la croyance en
la rédemption, les Occidentaux n'aient trouvé en lui,
durant longtemps, la pleine satisfaction de leurs désirs
de foi ; ils le complétèrent, grâce à quelques explica-
tions que leur fournirent Tertullien et Novatien, et
longtemps ils s'en tinrent là. Ils s'y tenaient encore
au milieu du iv e siècle, alors que les querelles tou-
chant la nature du Christ et sa relation au Père, pas-
sionnaient, depuis un siècle, les Orientaux. La séche-
resse juridique de la règle de foi romaine ne pouvait
suffire aux philosophes chrétiens d'Alexandrie, et
quand ils eurent quelque peu médité sur elle, ils
l'emplirent « d'objets de foi » qu'elle ne prévoyait
pas, qu'en tout cas ses rédacteurs n'avaient jamais
songé à y mettre. Qui soutiendra qu'il existait iden-
tité d'objets entre la religion du roi Chilpéric, qui
prétendait posséder sur la Trinité des lumières parti-
culières, celle de ses leudes ou même celle de ses
évêques, et la religion pour laquelle, dans le même
temps, les habitants de Constantinople se passion-
naient jusqu'à la bataille? A considérer même la plus
immobile, en apparence, de toutes les dogmatiques,
la plus simple et la plus difficile à modifier, celle de
l'islam, a-t-elle abouti aux mêmes conceptions,
LE DEVELOPPEMENT DU DOGME
231
a-t-elle engendré les mêmes « objets de foi », chez le
Marocain ignorant et fanatique, fermé à l'effort intel-
lectuel, chez le Persan doué, comme on Fa dit,
d'une cervelle métaphysique et chez l'Arabe cultivé
du Moyen Age, qui lisait Aristote et Platon, à Bagdad
ou à Gordoue ? Poser de telles questions, c'est pres-
que les résoudre et pour peu qu'on les étudie, leur
solution s'avère bien telle que le bon sens la sug-
gérait.
Ne l'oublions pas, le dogme ne représente vraiment
quelque chose que s'il est vécu, s'il est mêlé à la vie
elle-même, infiniment variable dans ses formes et
ses tendances. Là où il rencontre une véritable pen-
sée, il provoque nécessairement en elle une réaction,
car il se présente à elle comme une contrainte et
presque un asservissement. Elle ne l'accepte donc,
pour ainsi dire, qu'à la condition de l'adopter, de se
l'incorporer, de s'appuyer sur lui, pour s'élever plus
haut ou pour progresser dans une direction nouvelle;
et, à son tour, elle l'anime. Désormais, il vit en elle
et par elle, et si jamais il l'abandonne, il s'immobi-
lise, en effet; mais, dès qu'on le veut toucher, il
tombe en poussière ; il n'est plus rien. Par lui-même
et à lui tout seul, en dehors de la foi vivante et par
conséquent mouvante, il se montre incapable de
vivre ; il descend au rang de superstition.
En dehors de l'élément proprement intellectuel, qui
n'occupe vraiment beaucoup de place que dans l'es-
prit des hommes instruits, il convient aussi, assuré-
ment, de tenir le plus grand compte de l'élément
mystique, qui intéresse surtout le sentiment. Le mys-
ticisme est « la maladie chronique du cœur humain »
232 l'évolution des dogmes
(S. Reinach) ; il représente souvent un effort assez
médiocre pour échapper aux contingences maté-
rielles ; mais quand il s'applique à la religion dogma-
tique, il peut exercer sur elle une influence bien plus
profonde que la pensée. Il présente sur cette dernière
le grand avantage de se placer, à peu près tout en-
tier, hors du plan de la raison. On a remarqué sou-
vent que les mystiques religieux — il en existe d'au-
tres — demeurent inaccessibles aux arguments de la
critique ; ces hommes-là senlent et ne raisonnent pas
ou. du moins, ils ne raisonnent que sur leur senti-
ment; jamais, par exemple, sur la réalité de son
objet.
Il y a plus ; le mysticisme semble l'ennemi né
de l'intellectualisme religieux : la mise en formules
des élans qu'il ressent, et surtout la discussion, plus
ou moins ergoteuse, autour de ces formules, lui
déplaisent, comme une sorte d'atteinte à la spontanéité
de sa foi. Saint François d'Assise ou l'auteur de
Y Imitation, considérés de ce biais, nous apparaissent
comme les protagonistes d'une réaction contre la
scholastique aristotélicienne, contre la théologie
savante. Mais, et c'est pour nous la remarque essen-
tielle, il n'est pas plus dans la nature du mysticisme
que dans celle de la pensée de demeurer immobile;
on commande encore bien moins une impression du
sentiment qu'un raisonnement; et l'individualisme
du mystique est encore plus rebelle à la contrainte
d'une règle de foi fermée et définitive que celui du
penseur. Celui-ci peut se donner pour tâché de justi-
fier la règle et borner là son activité ; je veux dire
qu'il peut au moins s'efforcer d'enfermer toujours sa
pensée dans les cadres -convenus et se donner l'illu-
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 233
sion d'y réussir; l'autre est incapable de régler
d'avance ses effusions et d'en mesurer la portée;
alors même qu'il accepte toute la règle et prétend ne
pas la dépasser, il en sort en esprit. On n'avance point
un paradoxe si l'on soutient que tout grand mystique
est un, hérétique en puissance ; il est, par là môme,
un agent essentiel du progrès dogmatique. C'est lui,
bien plus que Je penseur, qui vit la religion, ou, si Ton
veut, c'est lui qui apporte et qui maintient en elle le
principe de la vie. La pensée toute seule ne saurait
le faire : son rôle est d'expliquer, d'organiser, de con-
trôler, et c'est, parce qu'il vient toujours un temps
qù les explications admises lui semblent faibles, l'or-
ganisation branlante, le contrôle insuffisant, qu'elle
pousse aussi, de sa part, à l'évolution de la foi.
Ainsi une impossibilité matérielle domine l'homme
de formuler ses dogines autrement qu'après les avoir
pensés dans un esprit dont les formes varient, devoir
les vérités sous-jacentes, que les dogmes prétendent
enfermer, autrement qu'à travers sa science et la phi-
losophie qu'il en tire; or, sa science s'amplifie con-
tinuellement et modifie les points de vue de sa pensée
religieuse, sans qu'il puisse jamais s'arrêter définiti-
vement à aucun. Le mysticisme lui-même, qui n'est
pas complètement indépendant de l'ambiance où il se
développe, paraît, de par sa nature, la négation même
de l'immobilité de la foi ; il enfante des dogmes-
nouveaux, nous le savons déjà, mais aussi il retouche,
sans jamais se lasser, les anciens. Du jour où la
pensée religieuse et le mysticisme se désintéressent
d'un dogme, que l'une ne trouve plus en lui aucun
sens et l'autre aucun aliment, ce dogme ne compte
plus dans la foi ; il est mort.
20.
234 l'évolution des dogmes
Une dernière remarque, pour achever de rendre
cette conclusion inébranlable: les dogmes, quels qu'ils
soient, simples ou complexes, ne vivent pas isolé-
ment dans la foi : ils se combinent, se pénètrent, se
complètent et leur ensemble constitue la religion. Que
la religion évolue, qu'elle se transforme incessam-
ment, au point que, considérée à deux moments de
son existence, très éloignés, elle donne l'impression
de deux religions distinctes, c'est ce que prouve une
étude même superficielle des grands mouvements
religieux du passé. Avant que d'en venir aux concep-
tions monothéistes qui les caractérisent, les religions
de l'Iran (mazdéisme), de l'Inde (brahmanisme) et
d'Israël (jahvisme), ont connu une période très longue
de polythéisme; ce n'est que par un palient effort de
leur conscience religieuse qu'elles ont éliminé leurs
vieilles croyances. Elles n'ont point employé la même
méthode toutes trois et ne sont point arrivées au
même résultat. La première a établi une hiérarchie
divine qui a fait de tous les dieux, moins un, des
créatures aussi parfaites que possible, mais subordon-
nées au dieu suprême, quelque chose comme les anges
et démons, ou anges déchus, du christianisme. La
seconde, par une série d'identifications partielles, a
fait rentrer tous ses dieux les uns dans les autres jus-
que l'unité. La dernière a commencé par isoler Jahveh
parmi les dieux qu'elle a rejetés comme des ennemis
ou des étrangers, puis elle s'est persuadée qu'il n'exis-
tait pas d'autre Dieu que lui, que les idoles des nations
n'étaient que de vains simulacres.
Voilà trois exemples d'une évolution complète de
tout un ensemble dogmatique ; il serait paradoxal de
penser que les parties diverses de cet ensemble ont
LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 235
pù cependant demeurer immobiles. Pareille conviction
ne saurait théoriquement se justifier qu'en invoquant
la révélation. C'est bien ce qu'elle fait ; mais nous
avons établi combien il est hasardeux de s'appuyer
sur un pareil postulat. Au reste, plusieurs religions
révélées sortent visiblement d'autres religions anté-
rieures, dont elles se différencient plus ou moins vite ;
par exemple, le christianisme sort du judaïsme et
l'islam des deux. Elles ne nient pas cette parenté,
mais elles l'expliquent autrement que l'historien : le
chrétien voit dans le judaïsme une révélation incom-
plète, et c'est du môme point de vue que le musulman
iuge et le christianisme et le judaïsme. Certains théo-
logiens de l'islam pensent même qu'il est bon qu'un
juif, qui vient à leur foi, commence par se faire chré-
tien, afin de passer par les trois grandes étapes de la
vérité. C'e^t là une reconnaissance implicite de la
réalité de l'évolution qui modifie inlassablement le
sentiment religieux des hommes; seulement musul-
mans et chrétiens s'imaginent que leur révélation,
parfaite, demeure immuable et ne sera jamais
dépassée, plus que ne peut l'être la vérité absolue.
Us la dépassent eux-mêmes chaque jour davantage.
IV
Il est donc entendu que le dogme est composé de
deux éléments essentiels, l'un mystique, qui se rap-
porte à la foi, et possède une valeur pratique de pre-
mier ordre, qui, pour mieux dire, perd toute espèce
de sens dès qu'il n'est plus partie intégrante de la vie
du croyant ; l'autre intellectuel, qui regarde la théolo-
236 l'évolution des dogmes-
gie, sans toutefois se confondre avec elle, et ne pré-
sente de véritable intérêt qu'en ce qu'il fait, pour
ainsi dire, la théorie de l'autre. Il se peut bien que
la foi vivante, sans le secours de la théologie, se
montre incapable de sortir de l'incohérence, à tout le
moins de la confusion, que surtout elle demeure très
exposée aux poussées d'extravagance que l'initiative
de quelques individus exaltés plus qu'il ne faut, im-
puissants, en tout cas, à régler leur mysticisme, pour-
rait exercer sur elle victorieusement ; la théologie la
clarifie, l'ordonne et la protège. Mais il n'en est pas
moins certain que dès qu'elle ne s'appuie plus sur la
foi, dès qu'elle ne l'exprime plus, qu'elle cesse d'être
uniquement sa forme intellectuelle, et qu'elle prétend
acquérir par elle-même et pour elle-même une valeur
au regard dé la conscience religieuse, la théologie
tombe au rang d'une logomachie stérile. Il, paraît na-
turel que ces deux éléments du dogme ne soient pas
toujours exactement superposables et même qu'ils ne
le soient jamais, que la foi déborde toujours la pen-
sée religieuse et la théologie, que, par conséquent, la
conscience religieuse des fidèles soit en avance sur la
dogmatique théologique, puisque les propositions de
la théologie ne doivent être que la mise en forme des
conclusions de la foi; mais il arrive aussi que le con-
traire se produise et que la théologie cherche à main-
tenir des propositions qui ne répondent plus à rien
dans la foi.
A vrai dire, c'est même là sa tendance ordinaire,
et on le comprend; elle ne renonce pas aisément à
des formules dont l'établissement lui a donné quel-
quefois beaucoup de mal, qui ont longtemps enfermé
un grand sens, que le consentement des fidèles et la
LB DEVELOPPEMENT DU DOGME 237
décision de leurs chefs ont armées d'une autorité très
respectable. Des formules de ce genre ne sont point
non plus très simples de leur nature; on peut retarder
l'instant de leur totale disparition de la conscience
religieuse en les interprétant ; mais les ressources
qu'offre ce procédé ne sont pas inépuisables et il
faudrait aux théologiens un sens de la vie et de la
réalité, qui leur manque d'habitude, pour laisser déli-
bérément tomber derrière eux ce qui n'est plus qu'un
poids mort.
Le rôle logique de la théologie serait aussi un rôle
modeste ; il consisterait à codifier la foi, à en faire la
police, non à la diriger elle-même et à la dominer,
comme elle le prétend d'ordinaire. Nous savons déjà
d'ailleurs qu'elle n'enferme pas tout ce qu'il y a d'in-
tellectuel dans le dogme, qu'à côté du mysticisme, il
est une pensée religieuse souvent indépendante d'elle
et dont elle doit craindre autant que de la foi vivante
proprement dite. En dernière analyse, la théologie
nous apparaît donc comme la force qui résiste à
révolution du dogme: elle y résiste par la formule et
au nom de la formule, contre la foi qui sent et celle
qui pense.
* Considérons donc un instant ces trois forces en pré-
sence, deux d'un côté et une de l'autre; et essayons
de nous rendre compte, non de leur nature, que nous
connaissons déjà, mais des modes suivant lesquels
elles agissent, se combinent et, au besoin se heurtent.
CHAPITRE X
La foi vivante : le mysticisme, le sens commun
et la pensée religieuse.
I. — Le mysticisme. — Dangers de son initiative. — Son action.
— Le critérium du mysticisme gît dans le sens commun.
II. — Le sens commun agent d'évolution dogmatique. — Com-
ment il agit sur le mysticisme et dans quels sens.
III. — L'intervention de la pensée. — Conflits qui en peuvent
résulter. — Exemples. — Conflit de la pensée et de la
théologie.
I
« Il n'y a pas de religion sans un certain mysticisme,
écrivait naguère Albert Réville ; il faut, pour qu'il reste
sain et fortifiant, qu'il soit contenu par le sens moral,
par la pratique du bien et notamment par l'amour
de la vérité ( d ) ». Par mysticisme il faut entendre ici la
croyance à la possibilité d'une communication entre
l'homme et la divinité, d'abord, et, ensuite, là con-
viction, ferme chez le mystique, qu'en fait cette
communication est réellement établie, qu'elle lui
apporte l'aliment de sa vie religieuse. Seulement le
mysticisme dont parlait A. Réville, c'était celui d'un
(1) A. Réville, Jésus de Nazareth,^2 e édit., 1, p. IX.
LA FOI VIVANTE
239
homme raisonnable et instruit, qui, dans ses élans
vers Dieu, ne perd jamais le contact avec la réalité,
qui a toujours très nettement conscience des droits
de la critique, de la force des faits et qui, de propos
délibéré, leur subordonne ses rêves ; c'est le mysti-
cisme rationaliste d'un protestant libéral, celui
d'A. Réville lui-même et non point celui de ces
hommes qu'on appelle communément des mystiques.
Ces hommes-là ne sont point d'ordinaire des savants,
ni môme des hommes très réfléchis; ils possèdent
seulement une sensibilité très développée et qui s'ap-
plique spécialement aux choses de la religion. Ce que
nous appelons la vérité, les faits réels, les contin-
gences évidentes, leur importent très peu ; ils ne pro-
cèdent que par intuitions qui se forment au fond de
leurconscience sans qu'il leur soit même possible de
savoir comment ; « leurs théories sont des visions,
ils n'en scrutent . pas les antécédents, ils n'en dé-
duisent pas les conséquences ( 2 ) ». Ces opérations
de logique, de critique et d'histoire ne présentent, au
propre, aucun sens pour eux ; lorsqu'ils conçoivent
un dogme, c'est toujours comme une vérité de l'ordre
vital et nullement comme une constatation scienti-
fique; ils tendent, en l'exprimant, à poser un prin-
cipe d'action religieuse, de pragmatisme, comme on
dit aujourd'hui, et pas du tout un théorème méta-
physique.
Là est la force et aussi le danger de leur initiative.
La force : leurs intuitions, nativement infécondes
quand elles sont absolument originales, se formant
d'ordinaire en harmonie avec les aspirations de
(2) Loisv. Synoptiques, 11., p. 194.
240 l'évolution des dogmes
nombre de leurs contemporains, placés dans le mêra
milieu qu'eux, éveillent les sympathies, recueillent
les adhésions, dont l'ensemble constitue le mouvc
ment de foi qui engendre le dogme, s'il n'existe pa
encore, qui le modifie s'il existe ; le tout se produi
sant, d'ailleurs, sans que l'arrêtent des difficulté:
qu'un homme d'esprit positif jugerait a priori insur
montables. Les Juifs du i er siècle de noire ère m
vivaient plus, à peu d'exceptions près, que pour la Loi
si leur piété totale, à tous, ne tenait pas dans l'obser-
vance des prescriptions légales, ils ne concevaient
pas qu'on fût pieux sans être légaliste; et pourtant
saint Paul ne craignit pas de faire reposer sa prédi-
cation tout entière sur l'idée que la Loi Nouvelle abo-
lissait l'Ancienne, que les œuvres de la Loi se mon-
traient incapables de conduire l'homme jusqu'au sa-
lut, puisque le Christ avait dû suppléer par sa mort à
leur insuffisance. Du point de vue purement religieux,
c'était là une vision de foi très élevée et très féconde;
du point de vue qu'on peut dire politique, elle consti-
tuait le plus dangereux paradoxe et le plus propre à
détourner les Juifs de croire en Jésus; et, du simple
point de vue logique, elle semblait une contradiction
impossible à concilier avec l'affirmation que les
Apôtres disaient tenir du Maître galiléen, à savoir que
loin de prétendre abolir la Loi, il était venu l'ac-
complir toute (Mi. 5 17 ). De ces difficultés, Paul n'avait
pris aucun souci; il croyait avoir tout dit quand il
avait répété : « Si les œuvres de la Loi suffisent, le
Christ est mort pour rien »( 1 ). Or la conclusion pauli-
nienne venait si à point pour justifier l'universalisa-
(1) Gai. 2*6; 515; i C or. 7
19
LA FOI VIVANTE 241
tion de la foi nouvelle et elle apportait une précision
si attendue aux désirs religieux des gentils disposés
à se convertir, qu'elle devint promptement le centre
même de la doctrine chrétienne. 11 est probable
qu'elle contribua beaucoup à fermer les synagogues
devant la propagande apostolique, mais elle lui ou-
vrit le monde païen et ce fut une belle compensation.
Toutefois nous touchons là du doigt ce danger de
l'initiative des grands mystiques auquel je faisais
allusion tout à l'heure : à s'abstraire des contingences,
il leur arrive de sortir tout à fait de la réalité, de
dépasser, voire de contrarier les tendances de leur
ambiance. En ce cas, leur effort s'épuise sans résul-
tats, ou bien ils attirent à eux une petite minorité,
constituent un petit groupe, plus ou moins intéres-
sant, mais qui ne dure pas.
L'histoire de la gnose du 11 e siècle n'est au fond que
celle de mystiques intellectuels et forts épris de
symétrie, dont les rêveries s'enfermèrent dans un
cadre singulier, fait de morceaux empruntés à la
métaphysique grecque et aux religions orientales,
encore plus qu'au christianisme.
Plusieurs des systèmes qu'ils enfantèrent, celui de
Valent! n, par exemple, témoignent d'une remarquable
puissance d'imagination mystique; ils ne réussirent
point, pourtant, à fonder autre chose que des sectes
très étroites, parce que leurs rêveries étaient trop
compliquées, surtout parce qu'ils présentaient sur
Dieu, sur l'Ancien Testament et sur le Christ lui-
même des conceptions que la conscience chrétienne
générale repoussait. Dieu le Père, que l'homme sent
si proche dans l'oraison dominicale, représenté comme
inaccessible au fond du Plérôme inconcevable; la
21
242 l'évolution des dogmes
Bible, arsenal d'arguments et de preuves prophétiques
en faveur de la mission de Jésus, ravalée à n'être plus
que l'œuvre grossière d'un esprit inférieur, comme,
d'ailleurs, le monde et la chair; le Christ, si humain
dans l'Évangile et si touchant, réduit à l'appa-
rence humaine d'un esprit descendu du Plérôme.
mais si inférieur à Dieu qu'il ne saurait lui être
comparé; le tout destiné à offrir du mal et de la
rédemption une explication abstruse, qui supposait le
mépris de la vie et de la chair, le rejet de ses œuvres
et de ses joies, voilà les thèmes principaux de la
gnose. Le mysticisme de quelques exaltés, que leur
singularité même achevait d'enthousiasmer, pouvait
bien broder sur eux, mais ils ne possédaient pas le
pouvoir de s'imposer à la foi de tout le monde; ils
déroutaient les simples et se plaçaient en dehors du
sens commun de leur temps.
Il
Je viens de nommer Tunique critérium du mysti-
cisme, celui qui, d'instinct, choisit parmi ses majora-
tions, c'est le sens commun; il est également un agent
de transformation des croyances dogmatiques, car il
ne s'immobilise jamais lui-même bien longtemps. Il
est une résultante, la plus lente à se déterminer, si
Ton veut, la plus lente aussi à subir l'action. des forces
nouvelles, de la culture et de la pensée d'un temps et
d'un groupe social. On peut se le représenter comme
un résidu du filtrage, à travers l'esprit des masses
populaires, des idées et des notions acquises par
l'élite intellectuelle qui les conduit. Des majorations
LA FOI VIVANTE 243
du mysticisme, ce sens commun n'accepte que
celles qui s'accordent avec lui ; mais, quand il en a
une fois adopté quelqu'une, il s'y attache avec assez
d'opiniâtreté pour l'imposer même aux théologiens.
J'ai dit déjà, incidemment, combien le dogme de
l'Immaculée Conception avait rencontré de résistances
parmi les théologiens du Moyen Age : saint Bernard
et saint Thomas d'Aquin lui firent une vive opposition,
et Pierre d'Àilly le fit condamner par Clément Vil en
1386; il ne fut accepté, en somme, que par le concile
de Trente, et le pape Pie IX, seulement, le consacra
définitivement, en 1854. Mais, bien que la foi des
simples fût incapable de découvrir par elle-même
une déduction si raffinée de théologie mystique, elle
l'avait aisément adoptée parce qu'elle y voyait une
majoration excellente de la dévotion à Marie et, dès
le xiu e siècle, elle avait obtenu de l'Église la célébra-
tion, au 8 décembre, d'une fête de la Conception de
la Vierge. De même a-t-elle accepté l'idée de la vir-
ginité de saint Joseph, inventée par saint Jérôme, au
iv* siècle, pour achever d'écraser un ergoteur qui se
montrait sceptique au sujet de la virginité de Marie;
l'Église la voit aussi d'un bon œil sans l'avoir, toute-
fois, élevée encore à la dignité de dogme. L'icono-
graphie pieuse et quasi officielle, a pris l'habitude de
représenter l'époux de Marie avec un lys dans la main,
symbole évident de sa parfaite pureté . Il est d'ailleurs
vraisemblable que l'affirmation de la virginité de
saint Joseph ne dépassera pas la qualité de croyance
pieuse, parce qu'il semble que le sens commun des
catholiques de nos jours en vienne à se défier un peu
de ces précisions arbitraires; il fait cette concession
à l'esprit critique de convenir que certaines conclu-
244 l'évolution des dogmes
sions de la piété ne sont pas très sûres; celle-là est
assurément du nombre.
Au reste, le sens commun ne se borne pas à sanc-
tionner des majorations de la foi; il lui arrive d'im-
poser, à tout le moins dans la réalité, sinon dans
la formule, des retranchements considérables aux
croyances mêmes qu'on aurait pu croire acquises.
C'est par cette opération surtout qu'il montre à quel
point il dépend de l'ambiance intellectuelle où on le
considère.
Quiconque a tant soit peu lu sait bien aujourd'hui
que la doctrine simpliste de l'orthodoxie romaine,
touchant la composition de la Bible, son inspiration
et son inerrance, est devenue tout à fait inacceptable ;
prétendre la soutenir dans sa lettre constitue un para-
doxe qui conduit à rompre en visière avec la science,
considérée dans ses résultats les plus certains, par
suite, à se retrancher soi-même de la vie intellec-
tuelle du temps présent. Aussi bien pas un théologien
sérieux ne consentirait actuellement à examiner les
divers aspects de la question biblique du point de
vue qui prévalait encore audébutduxix e siècle. Malgré
la résistance des autorités ecclésiastiques et des
obstinés dans l'aveuglement, cette question biblique
s'est posée jusque dans l'Église romaine et, incontes-
tablement, les théologiens ofûciels ont fait quelques
concessions, bien que beaucoup de positions qu'ils
essaient encore de défendre soient jugées absolument
intenables par les critiques libéraux. Ils n'osent plus
soutenir que le Livre ne contienne pas d'erreurs
matérielles, ni qu'il soit, dans son fonds, complète-
ment original, ni même qu'il doive toujours être pris
au pied de la lettre ; ils avouent que bien des pro-
LA FOI VIVANTE 245
blêmes bibliques qu'on pouvait croire résolus se
posent aujourd'hui dans des termes nouveaux; et,
s'ils prennent cette attitude* c'est que le sens commua
des fidèles éclairés, et le leur, la leur imposent.
Sans atteindre si haut, celui des croyants qui ne
sont pas complètement sans culture, vide de leur
sens d'autrefois bien des affirmations de la règle de
foi. Qui se trouverait assez ignorant des éléments de
la géologie et de l'astronomie pour recevoir en toute
naïveté le récit de la création, en six jours de vingt-
quatre heures, et, plus encore, la conception de
l'univers que le récit de la Genèse impose? Qui pourrait
imaginer que cet univers a été construit, pour ainsi
dire, en fonction de la terre, et la terre organisée en
fonction de l'homme, double conviction qu'impose
cependant la Bible? Qui, ayant ouï parler quelque peu
de l'évolution des êtres vivants et de leurs différences
de constitution, accepterait que les tigres et les loups
vivaient en bons végétariens jusqu'au jour où l'im-
prudence d'Adam, mari trop docile, les eût affligés,
en vue de rendre le séjour de l'homme sur la terre
plus pénible, des instincts carnassiers que nous leur
connaissons ?
Prenons d'autres exemples ailleurs. Quand les pre-
miers chrétiens répétaient qu'après avoir donné à ses
disciples toutes les instructions utiles, le Christ, res^
suscité, s'était, à leurs yeux, élevé dans les airs pour
regagner le ciel et qu'il en redescendrait, parmi les
nuées étincelantes, au jour marqué par ses décrets,
ces affirmations évoquaient, dans leur imagination,
des tableaux que leur esprit jugeait parfaitement vrai-
semblables; et les hommes du Moyen Age partageaient
cette opinion.
21.
246 l'évolution des dogmes
Les uns et les autres vivaient dans la conviction
que la terre occupait le centre du monde. « La
machine de l'univers se divise en deux parties :
c'est, à savoir, la région de l'éther et celle des élé-
ments. La région élémentaire elle-même se divise en
quatre parties, car elle contient la terre, qui est
comme le centre du monde, et autour il y a l'eau,
autour de l'eau, l'air, autour de l'air, le feu. » C'est
en ces termes que Sacro Bosco, dont la Sphère^ com-
posée vers 1220, fut, jusqu'à la Renaissance, la base
de toute éducation cosmographique, résumait la
science de l'antiquité et celle de son temps. Ptolémée
était censé avoir démontré que la terre nef pouvait se
placer ailleurs qu'au centre du monde. On pensait
généralement qu'elle n'était habitée que dans sa
partie supérieure, élevée au-dessus de l'eau, et qu'au
delà des éléments se trouvaient neuf, dix ou douze
sphères concentriques et translucides sur lesquelles
le Créateur avait fixé les planètes et les étoiles. Elles
tournaient autour de la terre et la dernière consti-
tuait l'empyrée, le ciel proprement dit, la demeure
de Dieu. D'aucuns pensaient qu'en quatorze années
de marche on pourrait aller de la terre à la lune;
l'empyrée lui-même ne semblait pas fort éloigné et,
dans ces conditions-là, l'idée de l'Ascension, comme
celle de la Descente du Christ, pouvaient sembler
très naturelles. Aujourd'hui, nous serions bien
empêchés de dire où se trouve le centre de l'univers,
pour la bonne raison que nous ne pouvons même
plus concevoir qu'il ait des limites, encore que l'In-
fini de l'espace nous demeure inintelligible; mais
nous savons que la terre n'est rien qu'une planète
infime du système solaire, lequel n'est lui-même
LA FOI VIVANTE
247
qu'un monde entre d'autres, dont le nombre nous
échappe en nous épouvantant. Nous savons encore
que la terre est habitée en bas comme en haut et qu'à
vrai dire, ces expressions-là n'offrent aucun sens;
enfin, nous n'osons plus chercher la place dû ciel où
Dieu reçoit les bienheureux. Et cette représentation
de l'univers que l'observation scientifique nous
impose, il est incontestable qu'elle s'accorde très mal
avec la description des choses dernières, que nous
donne l'Apocalypse, ou avec la réalité du retour de
Jésus vers son Père, tel que le dépeint Luc. Pour
parler franc, l'eschatologie apocalyptique et l'ascension
lucanienne paraissent, à maint chrétien, qui n'ose pas
toujours se l'avouer ouvertement, tout à fait puériles
et s'il continue de croire que le Christ ressuscité a
été enlevé du milieu de ses disciples, qu'il reviendra
un jour pour juger les vivants et les morts, il ne peut
plus attacher à ces affirmations primordiales de la foi
du passé le sens rigoureux qu'elles réclament.
III
C'est à la pensée qu'il appartient de remettre la foi
d'accord avec la culture de l'ambiance où elle vit : le
besoin de son intervention ne se fait pas sentir partout
en même temps et il s'ensuit qu'ainsi que nous L'avons
déjà remarqué, La même religion considérée dans le
même temps, en différents pays, peut s'y présenter
sous des aspects fort dissemblables. Un simple moine
espagnol et un philosophe chrétien de France ou de
Bavière ne sont point pareillement calholiques; ils
peuvent nommer de même les objets de leur foi ; ils
248 l'évolution des dogmes
ne se les représentent pas de même et, au vrai, ce ne
sont pas les mêmes. Évidemment, l'application de la
pensée aux affirmations de la foi est toujours le fait
d'intellectuels, par conséquent, elle est en relation
encore bien plus immédiate et bien plus prompte que
le sens commun avec les mouvements de la science
et de la philosophie profanes; il est clair aussi que
les résultats de cette application apparaissent à ceux
qui la font bien plus impérieux, plus inévitables en
quelque sorte, que les difficultés pratiques lente-
ment perçues ou vaguement senties par les masses
croyantes. Je ne veux pas dire qu'ils soient, en fait,
plus efficaces; ils sont plus nets et plus rapidement
établis. Là où ils se produisent, une crise de la foi
ne tarde pas à se manifester.
Les exemples abondent : j'en prendrai trois, sans
sortir de la religion catholique. Lorsque la fui chré-
tienne pénétra dans la ville d'Alexandrie, apportée
sans do,ute par quelque Juif converti à Jérusalem par
les Douze, ou, à en croire la légende, prêchée par Marc,
familier de saint Pierre, elle s'implanta certainement
tout d'abord parmi les Juifs de bonne volonté et sur-
tout parmi les demi-juifs qu'on appelait les craignant
Dieu et qui fréquentaient la synagogue ; ces hommes-là
reçurent en toute simplicité la parole apostolique,
mais ils ne tardèrent pas à la répandre .à leur tour
parmi certains de leurs concitoyens plus cultivés
qu'eux-mêmes. Au jugement de ces derniers venus,
la foi chrétienne manquait évidemment de pro-
fondeur et ils ne l'acceptèrent que comme un
thème nouveau offert à leurs réflexions philoso-
phiques.
Or leurs réflexions ne les conduisirent pas tous
LA FOI VIVANTE
249
au même résultat. Les uns firent entrer toute leur
culture métaphysique dans le christianisme, de
manière à transformer la règle de vie, posée par les
Apôtres, en un système philosophique, où d'ailleurs
ils subordonnaient leurs doctrines à leur foi fonda-
mentale; tel futOrigène. Les autres, tout à l'inverse,
annexèrent, pour ainsi dire, la foi chrétienne à leurs
doctrines profanes, ils l'acceptèrent comme une com-
posante utile dans un vaste syncrétisme où ils réu-
nissaient, avec elle, les données essentielles de la
philosophie grecque et les influences plus ou moins
nettes des religions orientales ; tel fut Valentin. Et
l'on vit alors, au 11 e siècle, une rude bataille des
chrétiens de toutes nuances, contre les pseudo-chré-
tiens qui mêlaient le Christ à leurs combinaisons
extravagantes et se disaient favorisés d'une révélation
plus complète et plus sûre que celle des autres. Le
in e siècle, après la défaite des gnostiques, vit une
autre bataille non moins acharnée, celle des chrétiens
hostiles au philosophisme, contre les docteurs d'Alexan-
drie et leurs élèves; au iv e siècle, elle durait encore.
Elle se termina par un série de compromis tâtonnants
et de formules équivoques, où entrèrent toutes les
majorations alexandrines que le sens commun pou-
vait accepter, et qu'il reçut parfois de guerre lasse et
sans se bien rendre compte de leur portée.
Le christianisme des premiers siècles du Moyen Age
vécut sur ces compromis du iv e siècle et sur la doc-
trine que saint Augustin en tira, mais il advint que
la curiosité des Arabes se porta sur les écrits d'Aris-
tote; ils les traduisirent, les étudièrent, les commen-
tèrent et, à partir du xi e siècle, les révélèrent aux
Occidentaux, qui, à vrai dire, ne connaissaient plus
250
L EVOLUTION DES DOGMES
du grand philosopha grec que quelques fragments. Ce
fut dans les écoles un éblouissement pour nombre de
docteurs que l'étude de la dialectique aristotélicienne
et surtout celle du syllogisme. En même temps se
répandaient, sous le nom de saint Denys l'Aréopagite,
plusieurs doctrines néo-platoniciennes. Alors un grand
mouvement commença dans le monde chrétien intel-
lectuel pour adapter la foi aux formes aristotéliciennes
et pour retrouver en elles, c'est-à-dire pour y intro-
duire, les idées issues de Plotin ou de Porphyre.
Comme on ne connut les œuvres d'Aristote que peu
à peu, les principales même, les Analytiques et les
Topiques, seulement dans le premier tiers du xii e siècle,
et d'autres au début du xui% ce mouvement se déve-
Joppa en simplifiant durant près de deux cents ans,
avant que d'atteindre son maximum, au xin e siècle.
Durant ce temps, les uns tenaient pour Platon, d'autres
pour Aristote, d'autres encore pour les stoïciens, sans
d'ailleurs les bien connaître, ni les bien entendre ni
les uns ni les autres, mais en appliquant, avec plus
ou moins de hardiesse, leur philosophie à la foi.
Pareille application n'allait pas sans difficulté et,
dès la fin du xi e siècle, par exemple, Roscelin, un
chanoine, en venait, paraît-il, à ruiner le dogme de la
Trinité en soutenant la complète individualité de
chacune des trois personnes, unies seulement par
une volonté et une puissance identiques; proposition
véhémentement combattue par saint Anselme. Par
cet exemple, on sent combien pareille secousse intel-
lectuelle faisait courir de danger au dogme ortho-
doxe. Pourtant tout s'arrangea : au xm e siècle, Aris-
tote triompha de Platon, des stoïciens, même de
saint Augustin et les grands scolastiques d'alors, dont
LA FOI VIVANTE 251
la Somme de saint Thomas d'Aquin résume l'énorme
labeur, par une sage distinction entre ce qu'ils nom-
mèrent la théologie naturelle, c'est-à-dire l'aristotéli-
cisme et là théologie surnaturelle, que la révélation
justifie, réduisirent la première à n'être que l'auxi-
liaire de la seconde. Ce ne fut point sans rudes con-
troverses et saint Thomas lui-même trouva en Duus
Scot, le docteur subtil un adversaire très redoutable,
en qui revivait le platonicisme alexandrin. Tout con-
tribuait à rendre le conflit plus aigu : les Dominicains
soutenaient naturellement la doctrine thomiste puisque
Y ange de V école faisait partie de leur ordre; en
revanche les Franciscains étaient scotistes. Les pre-
miers ne voulaient pas entendre parler de l'Imma-
culée Conception, que les seconds prônaient avec zèle.
D'autres comme saint Bonaventure, le docteur sera-
pkique, superposaient un mysticisme ardent à leur
scolastique. Querelles de moines et de théologiens
que tout cela? Sans doute; mais on peut dire que
toute la vie intellectuelle du temps où elles se déve-
loppèrent leur fut subordonnée, qu'en elles s'enferma
toute la pensée de plus de trois siècles et qu'il en
sortit un christianisme nouveau, dont on peut dire
qu'il est fâcheux qu'il se soit produit.
D'abord il présente le grand inconvénient de s'être
constitué en dehors de la foi des simples et de leur
demeurer, en conséquence, à peu près inintelligible,
si bien que la superstition toute seule, ou à peu près,
alimenta la vie religieuse du peuple chrétien jusqu'à
l'époque de la Contre-Réforme, et qu'il fallut alors
remédier d'urgence à son ignorance. Ensuite il eut le
tort de s'exprimer en fonction d'une philosophie qui,
elle-même, reposait sur une certaine science, fort
252 l'évolution des dogmes
remarquable sans doute, c'est celle d'Aristote. mais
nullement définitive; et, en même temps, celui d'em-
prunter à la méthode de cette philosophie, une cer-
taine manière raide et comme absolue de présenter
ses formules. Gomment supposer qu'elles changeraient
jamais, étayées qu'elles étaient de la force invincible
du syllogisme et comment croire qu'un jour viendrait
où elles ne paraîtraient plus à certains chrétiens
qu'un verbalisme sans portée?
Et cependant ce jour-là est venu. La Renaissance,
en ramenant les esprits cultivés à la connaissance et
à l'amour de l'antiquité grecque véritable, a précipité
la ruine visible de la scolastique et préparé du même
coup la caducité de toutes ses conceptions. Elle a
refait l'éducation intellectuelle de l'Occident; elle la
insensiblement ramené au rationalisme, où les Grecs
avaient jadis atteint, en même temps qu'elle provo-
quait un essor scientifique qui a transformé, peut-on
dire, les conditions physiques de la pensée religieuse.
Après Descartes, après Copernic, Galilée et Newton,
alors même qu'ils n'apercevaient pas toutes les con-
séquences de leur œuvre, le problème chrétien ne
pouvait plus se poser dans les mêmes termes qu'au
xiu e siècle. La théologie officielle a résisté à l'évolution;
c'était son rôle et presque sa raison d'exister. Elle a
persécuté Galilée; Bossuet a poursuivi et fait condam-
ner Richard Simon, le père de la critique biblique;
à la fin du xvm e siècle, par la plume de Ferraris, elle
réprouvait encore le système de Copernic. Elle a résisté
par la négation, l'anathème et pire, quand elle a pu.
aux faits et aux idées; elle a poursuivi André Vésale,
parce que ce fondateur de Tanatomie moderne n'avait
point trouvé, dans les cadavres qu'il avait disséqués.
LA FOI VIVANTE 253
« l'os impondérable » autour duquel devaient, au
jour de la résurrection, se rassembler les éléments
dispersés de chaque coçps; elle a jugé intolérable la
Théorie de la terre de Buffon (1749) et imposé à son
auteur une rétractation humiliante; elle a condamné
et elle repousse encore le transformisme; le simple
mot d'évolution lui fait horreur (*). Bien entendu, ses
efforts désespérés n'ont servi qu'à décourager quelques
hommes timides ou mal armés pour la lutte ; ils n'ont
pas arrêté le mouvement de la science; ils n'ont
empêché aucune de ses applications. Et voici qu'est
venue l'heure où les croyants qui savent et qui
réfléchissent ne peuvent plus abstraire leur foi de
leur culture, où, parfaitement assurés de tenir la
vérité claire et certaine dans le domaine physique,
ou dans celui de la critique, il leur paraît évident que
la règle de foi, que la théologie officielle continue
de leur imposer, reste si complètement en dehors
de tout ce qui a formé et alimente leur esprit, qu'elle
ne leur offre plus, prise en elle-même, aucun sens
pensable.
Persuadés qu'il n'est point deux vérités contra-
dictoires, ils cherchent, d'ailleurs avec plus de cou-
rage que de succès, à repenser leur foi en fonction
de leur culture. Et ainsi, pour les mêmes raisons, les
modernistes d'aujourd'hui travaillent, comme autre-
fois les Alexandrins ou les scolastiques, à se faire un
christianisme qui réponde à leurs besoins intellectuels.
A en juger par les écrits des plus écoutés d'entre eux,
ni Bossuet, ni saint Thomas, ni saint Augustin, ni
(1) On allongera autant qu'on voudra la liste des exemples
en lisant le petit précis de J. Français, VÉglise et la Science,
Paris, 1908.
22
254 l'évolltion des dogmes
Origène, ni les Apôtres, ne se trouveraient à Taise
dans ce christianisme-là et, chose au premier abord
singulière, moins encore les quatre premiers que les
derniers; ceux-là, la simplicité de leur dogmatique
les rendrait plus aptes que les autres à entrer, sinon
dans la théorie, au moins dans la pratique d'une
doctrine que la critique historique tend à ramener à
leur propre foi.
Or, ce qui entrave aujourd'hui l'effort des moder-
nistes, ce qui explique la condamnation dont l'autorité
pontificale a cherché à les accabler par le décret
Lamentabili et l'encyclique Pascendi, Cfc n'est pas
seulement l'existence de la curie romaine, dont les
intérêts politiques, pour ainsi dire, s'opposent à une
transformation qui leur serait évidemment préjudi-
ciable, c'est surtout l'existence des formules dogma-
tiques que l'usage a consacrées et que le concile de
Trente a sanctionnées en les armant d'une autorité
extra-humaine, en les rapportant, sinon en théorie,
du moins en fait, à l'inattaquable révélation, comme
l'expression complète et définitive de la Vérité divine.
C'étaient bien déjà des difficultés du même genre que
les Alexandrins et après eux les scolastiques avaient
rencontrées pour accomplir l'adaptation qui leur était
nécessaire.
La formule, tel est l'obstacle sérieux que rencontre
l'évolution du dogme et qu'elle a bien plus de mal à
tourner que ceux qui peuvent sortir des textes censés
révélés et de la Tradition elle-même. Et pourtant la
formule a, d'ordinaire, une histoire ; il faut donc
supposer qu'elle aussi a vécu et qu'elle représente,
dans l'état où elle s'oppose à toute modification du
dogme qu'elle exprime, le terme d'un développement.
CHAPITRE XI
La formule d'autorité
I. — Son caractère négatif. — Ce qu'elle ajoute à la croyance en
fait et eTi droit, — Exemple : les interprétations du Tu es
Petrus. — Gomment cet exemple établit l'importance de la
formule dogmatique.
II. — Insuffisance ordinaire des formules premières qui cher-
chent à fixer un dogme. — Résistance de la théologie à leur
modification dès qu'elles sont sanctionnées avec quelque
solennité par les autorités compétentes. — Danger réel que
cette modification fait courir au dogme. — Ces formules,
cependant, comme les mots d'une langue, n'ont, pas partout
le même sens ; s'usent ; prennent un sens nouveau ; il en
naît même de nouvelles. — En fait, durant longtemps, la
formule n'est pas strictement immobile.
III. — La formule à L'état de cristallisation. — Phénomènes qui
en résultent : la formule armée de l'autorité du dogme ; le
conflit entre la formule et les intellectuels.
I
11 est, peut-on dire, dans la nature de la formule
dogmatique de se présenter, dès son début, avec un
caractère négatif; sa raison d'être est de nier. C'est
là une vérité qu'exprimait spirituellement Newman
quand il écrivait : « Aucune doctrine n'est définie
avant d'avoir été violée ». Nous savons, en effet, que
la croyance qui constitue l'assiette d'un dogme se forme
obscurément dans un milieu donné et qu'elle y peut
256 l'évolution des dogmes
demeurer latente assez longtemps ; elle ne prend
nettement conscience d'elle-même que lorsqu'une
proposition qui la contrarie vient à être lancée par
un groupe ou un isolé; alors la nécessité s'impose à
elle de se formuler et nous avons remarqué plus
haut, à propos de l'origine du symbole romain,
comment ce premier travail s'accomplit : les auto-
rités compétentes fixent la formule conformément —
ou elle ne réussit pas — à la foi précisée par la
contradiction dans la masse des fidèles.
Or, en fait comme en droit, cette formule donne à
la croyance qu'elle exprime un caractère nouveau. En
droit, c'est évident puisque, tant qu'une croyance n'est
pas ainsi proclamée par les autorités compétentes, elle
ne saurait s'imposera l'assentiment de l'orthodoxe, ni
prétendre à plus qu'à son respect extérieur; telles sont
aujourd'hui, au regard de la foi catholique, la réalité
miraculeuse des guérisons constatées à Lourdes, ou
la virginité de saint Joseph. En fait, tant qu'elle est
agitée dans la conscience des fidèles, la croyance non
définie encore, se place dans le plan des spéculations
purement humaines ; sans doute, elle se cherche déjà
des appuis dans les textes sacrés, dont elle soumet
les parties qui la gênent à une exégèse appropriée à
ses propres tendances, mais, ce faisant, elle ne se
distingue pas essentiellement de la conviction du
critique qui cherche à s'expliquer et à se démontrer,
qui pourtant, peut-être, ne dépassera jamais la valeur
et l'autorité d'une hypothèse spécieuse. Elle est seu-
lement plus confuse et plus hésitante, parce que
l'opinion d'un individu atteint naturellement, surtout
s'il a Thabitude de réfléchir, à une précision plus
grande que celle d'une foule impulsive. Dès qu'est
LA FORMULE D'AUTORITÉ 257
posée la formule d'autorité, tout change, la convic-
tion pieuse devient article de foi et ses justifications
scripturaires la rattachent au trésor de la révélation ;
c'est dorénavant une vérité divine et éternelle.
Prenons un exemple. Depuis le temps où le
I er Évangile a été définitivement rédigé, les chré-
tiens ont lu dans son chapitre XVI les paroles
célèbres : « Et moi je te dis que tu es Pierre et sur
cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de
l'enfer n^e prévaudront pas contre elle. Et je te don-
nerai les clefs du Royaume des cieux. Et tout ce que
tu auras lié sur la terre sera lié dans Iês cieux, et
tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans
les cieux » (Mt., 16 18 " 19 ). Ils lisaient, dans le même
temps, en Le. 22 31 et ss. : « Le Seigneur dit aussi :
Simon, Simon, voici que Satan a demandé à vous
cribler (vous = les disciples) comme le blé, mais j'ai
prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas; et toi,
quand tu seras converti, affermis tes frères ». Ils
comprenaient certainement que Pierre avait joui de
la confiance de Jésus à un degré éminent et qu'en
suivant la tradition qu'il avait posée et qu'enfermait,
disait-on, l'Évangile selon Marc, on s'assurait dans
les voies de la vérité. Les texles et les faits nous
prouvent jusqu'à l'évidence qu'aux premiers siècles
aucun dogme ne s'attachait aux deux passages que je
viens de rappeler. Ceux qui les lisaient ne les enten-
daient pas tous de même et chacun présentait ses
explications à son gré. A propos de Mt. 16 19 , saint
Augustin demeurait si indécis, qu'après avoir rappelé
les diverses interprétations, il remettait à son lecteur
le soin dé choisir la meilleure (*). Quant au texte de
(1) Augustin, Retractationes, 1, 21, 1.
22.
258 l'évolution des dogmes
Lc. y on n'y voyait probablement qu'une allusion au
rôle de Pierre durant la crise de la Passion, où,
après la faiblesse de son reniement, il reprît, en
effet, le premier courage et sut raffermir ses frères.
Ni de Mt. ni de Zc, personne ne s'avisait de tirer un
privilège quelconque en faveur de l'évoque de Rome.
La preuve en est d'abord dans les résistances que les
opinions de ce prélat ont parfois rencontrées aux ir,
ur% iv* et v e siècles, et plus encore dans le silence de
plusieurs écrivains qui, fort épris d'unité catholique,
n'en placent pas le principe dans l'autorité du pon-
tife romain; tels sont saint Augustin, dans son traité
sur V Unité de V Église, où pas un mot ne fait allusion
à la direction dogmatique de Rome, et saint Vincent de
Lérins, tout aussi muet sur ce point dans son Coin-
monitorium, destiné pourtant à fixer les signes cer-
tains de la vraie orthodoxie. Au milieu du v e siècle,
le pape Léon I er , commentant le texte : « Je te don-
nerai les clefs du Royaume », professait qu'il s'appli-
quait non pas au seul Pierre, mais à tous les pasteurs
de l'Église (cunctis ecclesiie rectoribus) qui se con-
forment au modèle de justice que l'Apôtre a
donné (*).
Mais, depuis longtemps déjà, l'évêque de Rome,
chef d'une Église dont la tradition faisait remonter la
fondation à Pierre, assis sur la chaire de l'Apôtre,
dans la capitale de l'Empire, avait acquis une autorité
personnelle considérable. Comme le milieu romain,
d'esprit très juridique, se montrait peu accueillant
aux nouveautés théologiques, la foi du successeur
de Pierre, considérée d'un peu loin, semblait cons-
tante et immobile ; n'était-il pas naturel de penser
v l) Sermo, IV, 3.
1
LA FORMULE d'àUTORITÉ 259
qu'elle était cela parce qu'elle s'attachait avec
persévérance à renseignement de Pierre lui-même,
qu'elle en conservait pieusement la tradition intacte?
C'était l'opinion de saint Irénée au u' siècle; c'était
aussi celle de saint Cyprien au ui e siècle (*). Au
fur et à mesure que grandissait en fait cette auto-
rité personnelle de l'évêque de Rome, au point de
ressembler à une espèce d'hégémonie sur tout l'épis-
copat occidental, l'idée devait venir de lui chercher
une justification dans les textes, de la croire voulue et
d'avance établie par le Christ lui-même. Il n'est pas
probable que Calliste, vers 220, se soit déjà autorisé
du passage de Mt. 16, précité, pour s'attribuer le
droit de légiférer sur la pénitence par-dessus les
autres évêques ; mais, dès 495, le pape Gélase
appuyait sur ce texte la prétention de son Église à la
primauté catholique.
Dès lors c'est un dogme, qu'en droit le Moyen Age
reconnaît, tout en cherchant à le limiter et que
Boniface VIII exprime parfaitement dans la bulle
Unam sanctam (1303) quand il dit : « Cette autorité,
quoique donnée à un homme et exercée par un
homme, n'est vraiment pas humaine; elle est divine;
c'est la bouche divine qui l'a donnée à Pierre et en
même temps à ses successeurs... quand le Seigneur
lui a dit : Tout ce que tu lieras, etc. » Lorsqu'au
xvi e siècle cette autorité du pape sera mise en ques-
tion par les Réformés, c'est autour de ce texte
de Mt., de celui de Le. 22, et d'un autre encore
de/n. 21 : Pais mes brebis, que s'engagera la bataille
acharnée des théologiens ; ces trois textes avaient
acquis dans la foi des hommes du Moyen Age un
(1) Irénée, Adv. omn. haer., III, 3, 2 ; Cyprien, Episl., LV, 9.
260 l'évolution des dogmes
sens que ne soupçonnaient pas les chrétiens des pre-
miers siècles ; ils justiûaient la souveraineté ponti-
ficale et on ne pouvait plus les entendre autrement
sans tomber dans l'hérésie.
Et cependant leur contenu n'était pas épuisé
encore; je veux dire qu'ils étaient encore susceptibles
de recevoir une interprétation plus ample et plus
riche. Pour des raisons complexes, de nature surtout
politique et sous la pression de la Compagnie de
Jésus, l'opinion se forma parmi des catholiques de
plus en plus nombreux que la mission de Pierre
l'avait armé du privilège de ne pas errer, qu'à cette
condition seulement il pouvait prétendre conduire
sûrement les fidèles dans les voies du Christ : de
toute évidence, son successeur, se substituant à lui
intégralement dans la direction de l'Église, devait
être, comme lui, infaillible en ce qui touchait à la
foi et aux mœurs. Le commun des fidèles ne voyait
qu'avantage à cette majoration, qui ne pouvait qu'af-
fermir sa sécurité en face dès enseignements du
pape. Le dogme nouveau eut de la peine à triompher
de la résistance des docteurs, qui le jugeaient
contraire à la Tradition de l'Église, et des évêques,
qui craignaient de voir en lui un moyen efficace mis
à la disposition de la curie romaine pour annuler
l'épiscopat. II fut cependant accepté par le concile du
Vatican, en 1870, peu importe ici dans quelles condi-
tions, et Pie IX l'appuya sur le Tu es Pierre et sur le
Affermis tes frères, en même temps que sur la Tradi-
tion (*); ce faisant, il dépassait encore singulière-
ment le sens médiéval attribué aux textes et, à vrai
dire, il rattachait directement la nouvelle proposition
(1) Coit8titutio dogmatica J de Ecclesia Christi, 4.
LA FORMULE d'àUTORITÉ , 261
de foi à la révélation, plus qu'il ne la tirait de l'inter-
prétation.
Si j'ai insisté sur cette évolution de la foi chré-
tienne touchant le caractère et l'autorité de révoque
de Rome, ce n'est pas tant parce qu'elle montre,
peut-être mieux que tout autre exemple, comment,
dans une religion révélée, une situation de fait peut,
en se précisant, engendrer une série de dogmes, qui
sortent, pour ainsi dire, les uns des autres et se justi-
fient par les mêmes textes ; c'est surtout parce qu'elle
montre également l'importance de la formule. Avant
la décision du concile du Vatican les adversaires du
dogme de l'infaillibilité pouvaient être blâmables de
ne pas l'accepter; ils n'étaient pas condamnables;
après la proclamation de la formule dogmatique, les
récalcitrants tombèrent au rang de simples héré-
tiques.
11
Il est pourtant très rare que les formules premières,
•qui prétendent exprimer les vérités dogmatiques, de-
meurent définitivement; et cela se comprend. Elles
sont d'ordinaire posées en pleine mêlée théologique
et apparaissent comme une sorte de mesure de salut
public pour tenir tête à des doctrines subversives ; le
temps-et le sang-froid ont pu manquer à ceux qui les
ont rédigées pour les faire aussi larges et aussi abs-
traites qu'il faudrait bien afin qu'elles conviennent à
toutes les circonstances et à tous les milieux; ils ont
naturellement songé surtout aux besoins du moment,
qui changent. D'autre part, puisqu'en fait la formule
•*^ t. «VOl t VIOX DES DOGUES
, -* u.. , o x % pur uature, d'origine intellectuel:
• •■ «.l duutis échapper aux habitudes des e?-
«■ ^ 'î .vuopt: il est donc fatal qu'un mome: î
* ** ■ v ^»iK>ie désuète. Or les théologies nai--
.^•*ou ♦<»>: elles se trouvent bien oblige-
-.^ .• vm** nouveaux, mais elles entende
^ *. . ^ j vnu> *i elles attachent aux formula
-Hi^- -..:^îr*t une valeur qui les confond
^ .r. i>rc e do^me lui-même; les for-
^*-^ ;:.^» a la chose comme elle est ».
>^ . ■ -^ »os inexplicable. Elle trouvr
. ^ . -n...'.-: uc ou rarement dans le désir
•■> -i ♦• • *>v ;uu assex logiquement.
^ .•=..-< i:ï*» et qu'il ne faut poin!
\* ,t a. i-rUt-
«• • cens consentent-ils a
^ ^ .f : ."••••chance que lex;é-
^. >s^ • ^ i r> i iV.''^r. disent-iK
^ . : ir Vijc ccuin^rer ieu:
*-^ r .- ; ... jtir e:^ arrêtes
- - => .*»-• i::e soieciih-f :-*
* ** ,*:•:. i» JCC^7ifes :-v
^ • "*r •*".-. *-> S*: r*?.*ri>r~* î
• . *.
LA FORMULE D'AUTORITÉ 263
de .compromettre la vérité qu'elle enferme et de trou-
bler gravement k notion de révélation ; les théologies
sentent très vivement ce péril. Nous avons déjà ren-
contré, chemin faisant, une des difficultés que l'exé-
gèse libérale a suscitée à l'apologétique catholique :
il s'agit de l'interpolation, dans la première épître de
Jean (5 7 ), du verset dit des Trois témoins célestes, par
lequel le dogme de la Trinité se trouverait proclamé
dès le i ep siècle; répitre étant, bien entendu, consi-
dérée comme authentique. Or s'il est un fait acquis
en matière d'exégèse, c'est que ce fameux verset date
du iv e siècle et qu'il ne saurait, par conséquent, rien
prouver pour le 1 er ; mais l'Église, en un temps où elle
ne pouvait douter de son antiquité apostolique, lui a
fait une place d'honneur dans son enseignement et
même dans sa liturgie (}). Comment reconnaître au-
jourd'hui, sans inquiéter les fidèles et les inciter à la
critique sur bien d'autres preuves scripluraires, que
la science profane a raison? Beaucoup de catholiques
excellents pensent qu'il ne faudrait point hésiter et
que l'aveu de l'interpolation s'impose; jusqu'ici les
autorités romaines sont demeurées sourdes à leurs
sollicitations.
Et pourtant il ne s'agit là que d'un texte, dont la
disparition ne ruinerait pas le dogme de la Trinité,
tout en le privant d'un de ses appuis scripturaires;
combien plus hasardeux serait-il de modifier la for-
mule nicéenne de ce dogme, sur cette considération
qu'elle ne répond plus à notre état d'esprit et qu'en
vérité nous ne la comprenons plus? Toute tendance
conservatrice même mise de côté, on peut croire que
(1) Bréviaire romain, I n festo Sanctœ Trinilatis, In III Noc-
turno. — Ad nonam.
264 l'évolution des dogmes
les théologiens romains n'ont pas tort de redouter
pour le dogme lui-même les suites de l'opération.
Il n'en est pas moins vrai que nous n'entendons plus
la formule trinitaire rédigée en 325 par les Pères du
concile de Nicée, et non pas seulement celle-là, mais
aussi la plupart des autres posées au Moyen Age par
des hommes dont l'esprit, organisé sous des influences
que nous ne subissons plus, diffère radicalement du
nôtre; ce qui leur disait quelque chose ne nous dit
plus rien; c'est naturel.
Prenons garde seulement aux sens différents que
lés mêmes mots, dès qu'ils expriment des abstrac-
tions, revêtent dans des milieux intellectuels diffé-
rents, aujourd'hui et autour de nous, et nous com-
prendrons que l'homme qui a lu Kant et Darwin, qui
a quelque notion du système de Laplace, de l'exégèse
libérale et de l'histoire des dogmes chrétiens, ne
puisse plus penser sur eux dans les formes qui con-
tenaient toute la réflexion d'un chrétien de l'antiquité,
nourri de platonicisme et d'une science enfantine; ou
celle d'un théologien du Moyen Age, qui regardait sa
foi à travers les écrits d'Aristote, l'appuyait sur une
science exactement au même point que celle de
saint Augustin, et la justifiait par une exégèse toute
verbale.
Les formules constituent une sorte de langue théo-
logique, soumise, suivant la très juste remarque
d'Auguste Sabatier, aux lois qui régissent l'évolution
des autres langues. Comme il arrive aux mots, tout
le monde ne les entend pas de même, au même mo-
ment; non pas seulement en vertu de cette ignorance
qui fait croire à un homme sans culture qu'émérit?
signifie distingué et que compendieusement veut dire
LA FORMULE D'AUTORITE 265
interminablement, mais parce que le même mot, toute
erreur fondamentale mise à part, n'éveille pas la
même idée dans des cerveaux différents. Que d'ap-
plications dissemblables sont faites des termes hon-
neur, honnêteté, délicatesse, politesse, et de tant
d'autres !
Gomme il arrive aux mots également, les for-
mules dogmatiques se vident de leur sens et dis-
paraissent. Parfois imaginées pour arrêter une héré-
sie, il faut les abandonner parce qu'elles semblent en
favoriser une autre. Ainsi il paraît probable que le
premier symbole romain contenait les mots : Je crois
en un seul Dieu (elç sva Ôebv = in unum Deum), parce
que les gnostiques et Marcion, du point de vue des
simples, avaient l'air d'admettre deux dieux, le Père
Éternel et le Créateur; plus tard, il fallut laisser
tomber le un seul, parce que les hérétiques monar-
chiens en tiraient avantage pour nier la distinction
des trois personnes divines. Autre exemple : un
concile tenu à Antioche en 267, pour condamner les
opinions christologiques de l'évêque Paul de Samo-
sate, répudia solennellement le mot ojjloougioç = con-
substantiel, probablement parce qu'il semblait favo-
riser les monarchiens; cinquante ans plus tard,
l'orthodoxie le reprenait pour l'opposer à Arius, en
attendant qu'elle s'aperçût que ses formules anti-
ariennes pouvaient être exploitées par d'autres héré-
tiques qui ne voulaient reconnaître en Jésus que
l'existence d'une seule nature mixte, et non de deux
natures, l'humaine et la divine.
A côté des formules qui s'usent, d'autres prennent
un sens nouveau, toujours comme les mots d'une
langue. Quand un rédacteur inconnu ajoutait à la fin
23
266 l'évolution des dogmes
de l'Évangile selon Mt. (28 19 ) : « Allez donc et instrui-
sez toutes les nations, les baptisant au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit », il n'entendait point du
tout cette formule comme le fera, je suppose, saint
Augustin. 11 n'enfermait en elle, pour ainsi dire,
aucune métaphysique : il avait dans l'esprit la notion
de Dieu le Père; la prédication évangélique, dont il
venait de rédiger une sorte de manuel, lui avait
apporté celle du Fils, le Christ Jésus, homme très aimé
de Dieu, comblé de ses dons et intercesseur tout-
puissant; enfin il voyait, dans les assemblées chré-
tiennes, se manifester l'Esprit saint, par quantité de
grâces miraculeuses (les charismes) ; il réunissait donc
très naturellement, dans la même formule, les trois
forces actives qu'il croyait divines; ou, si Ton veut,
les trois formes de l'activité divine qui lui étaient
familières, par le Père, par le Fils et par l'Esprit. Il
n'établissait pas un lien métaphysique entre les trois
personnes de la Trinité, car, au vrai, il n'avait dans
l'esprit aucune doctrine sur ces personnes et encore
moins la notion d'un Dieu en trois personnes. Telle
était aussi, exactement, la pensée de Paul ; il possé-
dait si peu la notion de la Trinité une et indivisible
et il avait si peu l'idée d'établir une liaison métaphy-
sique entre le Père, le Christ et l'Esprit, que, s'il lui
arrive de rapprocher les trois termes dans la même
phrase, comme : « La grâce de notre Seigneur Jésus-
Christ et l'amour de Dieu et la communication du
Saint-Esprit soient avec vous tous (*) », il lui arrive
également de les séparer. C'est ainsi qu'il termine
son Èpitre aux Galates par ces mots : « La grâce de
(1) II Cor. 13 «.
' ■-■*■ 267
LA FORMULE B AUTORITE
Notre Seigneur Jésus -Christ soit avec vous, mes
frères » ; et son È pitre aux Éphésiens par ceux-ci :
« La paix et la charité, avec la foi, soient avec les
frères, de paf Dieu le Père et Notre Seigneur Jésus-
Christ. » Il se garderait bien d'agir ainsi si les trois
mots, Père, Christ, Esprit, se trouvaient indissoluble-
ment unis et comme fondus pour lui dans la notion
de Trinité. Une fois le dogme trinitaire établi, l'ex-
pression « Au nom du Père, du Fils et du Saint-
Esprit » enfermera le mystère le plus profond de la
révélation chrétienne.
Enfin, s'il est des formules qui s'usent et d'autres
qui prennent un sens nouveau, il en est aussi qui
naissent et que l'ancien temps ignorait. Je pense que
saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin lui-même
auraient été fort étonnés de lire ceci : » Nous ensei-
gnons et nous définissons comme dogme divinement
révélé que le Pontife romain, lorqu'il parle ex cathe-
dra, jouit de cette infaillibilité dont le divin Rédemp-
teur a voulu que fût pourvue son Église pour fixer la
doctrine sur la foi et les mœurs » (*). La formule du
dogme de l'Immaculée Conception, telle qu'elle se
trouve dans la bulle Ineffabilis Deus, du 8 décembre
1854, n'aurait pas moins surpris le premier de ces
grands docteurs, et elle aurait scandalisé le second.
Si les formules dogmatiques se vident de leur sens
ancien et subissent des retouches plus ou moins im-
portantes de la part des autorités ecclésiastiques ; si
elles prennent une signification à laquelle leurs
auteurs premiers n'avaient point songé ; si elles tolèrent
à côté d'elles des formules nouvelles qui cherchent à
(1) Concil. Vatic. (1870), Constit. de Ecclesia Christi, 4, in fine.
268 l'évolution des dogmes
fixer les récentes acquisitions de la foi, leur prétendue
immobilité n'est donc qu'un leurre ? Pas tout à fait.
Tant qu'elle peut être considérée comme un argument
décisif dans la bataille dogmatique, la formule peut
aussi subir le contre-coup de ses divers épisodes ; elle
se complète et se modifie conformément aux exigences
du moment ; j'en ai donné tout à l'heure quelques
exemples; un jour arrive où, la victoire acquise, elle
devient thème à spéculations théologiques, après avoir
été thème à controverses ; on l'explique, on la com-
mente; mais, au moins dans sa lettre, elle ne bouge
plus. C'est alors qu'elle constitue un redoutable obs-
tacle au progrès dogmatique; d'autant plus qu'à ce
moment de son existence, elle ne se présente que très
rarement isolée; elle est partie intégrante d'un sys-
tème doctrinal, et la modifier compromettrait un
équilibre parfois difficile à rétablir ; c'est pourquoi
tout le système fait masse dès qu'on la touche.
III
Quand toutes les interprétations qui peuvent s'ap-
pliquer à la formule l'ont poussée à l'extrême limite
de son extension, quand décidément elle se refuse à
couvrir le sens nouveau que les modifications du senti-
ment religieux et de la mentalité religieuse réclament
du dogme qu'elle prétend exprimer, deux phénomè-
nes, également périlleux pour la foi orthodoxe, se
produisent, isolément ou ensemble. Voici l'un : la
formule, en quelque sorte cristallisée, incapable de
se modifier sans se briser, est revêtue dans la pra-
tique, par les théologiens, de l'autorité qui appartient
LA FORMULE D'AUTORITE 269
au dogme révélé ; de même que le dogme est censé
inerrant, la formule est réputée infaillible ; elle enve-
loppe toute la vérité que Dieu a voulu faire connaître
à l'homme sur le point dont elle traite. Le fidèle doit
l'apprendre et la répéter par cœur, comme un article
de catéchisme ; il doit aussi l'entendre conformé-
ment à l'interprétation posée une fois pour toutes
par les autorités compétentes en qualité de communis
régula atque prœscriptio ( 1 ). Si, particulièrement, la
promulgation de la formule définitive a été, de pro-
pos délibéré, destinée à fixer la doctrine pour lever
les doutes des uns et dissiper définitivement l'igno-
gnorance des autres, préoccupation qui fut, par
exemple, celle des Pères du concile de Trente, elle
se présente avec une clarté et une précision qui ne
laissent guère de place à l'exégèse, à moins que de
recourir à la subtibilité et de fausser complètement
les intentions de ses rédacteurs.
Lorsque le Catéchisme de Trente prononce que
les sept sacrements ont été institués « de par Dieu
par le Christ », il faut prendre ces mots dans leur
sens strict et non pas les interpréter, en avançant,
je suppose, que le Christ a déposé dans l'esprit des
Apôtres quelques idées qui, en évoluant, confor-
mément aux aspirations de la société chrétienne, ont
engendré successivement les sept rites sacramentels.
11 n'y a pas à s'y tromper : « Si quelqu'un dit que
les sept sacrements de la Loi Nouvelle n'ont pas été
tous institués par Jésus-Christ, Notre Seigneur,
qu'il soit anathème ! » ( 2 ) La définition du mystère
de la présence réelle dans l'Eucharistie n'est pas, au
(1) Cathéçh. du Conc. de Trente , Prœfatio, X.
(2) Sessio sept. De sacramentis in génère, can. 1.
23.
270 l'évolution des dogmes
fond, beaucoup plus souple; la piété peut méditer sur
elle, mais le fait môme qu'elle exprime et tel qu'elle
^exprime, à savoir que le Christ est réellement présent
sur l'autel, au moment de la consécration des espèces
eucharistiques, se trouve placé par elle hors de toute
discussion.
Quand elle en est à ce point, il ne faut plus espérer
de la formule aucune adaptation nouvelle. Désormais
incapable de se plier aux exigences du sentiment reli-
gieux dès qu'il se transforme, elle ne garde plus une
importance positive que dans la pratique cultuelle.
La vie s'est déjà retirée d'elle qu'elle peut encore
justifier des rites et des habitudes ; les fidèles qui ne
réfléchissent pas consentent à la répéter docilement,
mais elle se montre inapte à soutenir la religion des
hommes qui savent et pensent; inerte, elle est natu-
rellement stérile.
Et voici l'autre phénomène : entre cette formule et
les croyants intellectuels, c'est bientôt le conflit;
elle, se dit infaillible, encore que née dans l'esprit
d'hommes morts depuis longtemps et demeurés étran-
gers à l'état des connaissances qui la fait maintenant
trouver insuffisante ou inacceptable; eux, veulent, coûte
que coûte, établir la cohérence et l'harmonie entre
leurs croyances religieuses et leur pensée scientifique.
Ainsi se dressent aujourd'hui les modernistes devant
la dogmatique romaine; les formules qui, en dernière
analyse, prétendent fonder l'infaillibilité de la spécu-
lation de Platon ou de la dialectique d'Aristote, ont
résisté à tous leurs efforts, ils n'en peuvent douter
après l'encyclique Pascendi, et il ne leur reste plus
que le choix entre croire sans comprendre, comme
font les simples à qui la pratique suffit, ou compren-
LA FOBMCLE d' AUTORITÉ 271
dre les dogmes à leur façon, sans croire aux défini-
tions orthodoxes ; et c'est là pour eux un cruel em-
barras. En définitive, pourtant, ce sont eux qui ont
raison, selon la logique et l'histoire, et ils redoutent
ajuste titre l'obstination des autorités romaines, car
si elle se prolongeait, elle accentuerait de plus en
plus l'antinomie entre la théologie catholique et
l'esprit moderne, et ferait peut-être que l'accord,
qu'eux du moins croient possible, entre la science et
la foi, deviendrait inutile, attendu que toute pensée
active se serait détournée des postulats en cause.
Plus active est cette pensée, dans le milieu où vit
une religion, plus vite une formule dogmatique se
trouve dépassée par le sentiment religieux, plus fré-
quentes doivent être les adaptations qu'elle subit,
plus promptes arrivent pour elle la décrépitude irré-
médiable et la ruine. L'immobilité apparente de
l'islam tient, non seulement à la rigidité du Coran,
mais encore, et surtout, à la faible « intellectualité »
du monde musulman, depuis la décadence de la civi-
lisation arabe jusqu'aux temps contemporains, et à
l'extension de la foi coranique parmi des populations
ignorantes. Nul doute que le renouveau qui se pro-
duit actuellement dans les deux grands États musul-
mans, la Turquie et la Perse, ne porte bientôt ses
conséquences en matière religieuse et que la révéla-
tion du Prophète, avec la théologie des écoles, n'y
traverse des difficultés analogues à celles que le poly-
théisme grec a connues au temps de Socrate ; le
paganisme romain, après la conquête de l'Orient grec
et au 11 e siècle, le christianisme, enfin, à plusieurs
reprises. De révolution des croyances dogmatiques
l'historien ne saisit guère que les crises, qui sont
272 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES
d'autant plus frappantes que la résistance de l'ortho-
doxie est plus vigoureuse, comme s'élève et bouillonne
tout à coup la paisible rivière qu'un barrage vient
contrarier.; mais, de môme que l'eau qui coule vers
la mer ne s'arrête point, lors même qu'elle semble
dormir, cette évolution, lente ou prompte, insensible
ou évidente, se* développe sans interruption dans
toutes les religions et dans tous les temps.
CHAPITRE XII
L'évidence du progrès dogmatique
I. — Les remarques que nous venons [de faire peuvent (Hre
illustrées par plusieurs exemples concrets.
II. — L'évolution du paganisme romain. — Originairement il
semble présenter de grandes chances d'immobilité. — Los
principales étapes de sa transformation. — Ce qu'elle prouva.
III. — Preuves d'une évolution dans le bouddhisme, dans le
judaïsme, dans l'islam.
IV. — L'évolution dans le christianisme. — Le dogme de la
divinité de Jésus-Christ, des temps apostoliques à nos jours.
— Conclusion.
I
L'existence de ce mouvement de translation, qui
entraîne, sans interruption, les croyances dogma-
tiques, tantôt très vite et d'une manière très appa-
rente, parfois même avec des secousses violentes
et qui semblent brusques, tantôt, au contraire, d'un
glissement si lent qu'il en paraît insensible, et les porte
de l'état élémentaire, et en quelque sorte em bryonnai re,
où nous les apercevons d'abord, à la perfection de
leur formule définitive, se révèle dans toutes les re-
ligions, quelle que soit leur nature ; la variété même
de ses formes et de ses rythmes ne fait que rendre
plus évidente son universelle souveraineté. Je vou-
274 l'évolution des dogmes
drais rappeler ici quelques faits qui fournissent une
démonstration concrète, et que leur enchaînement
rend frappante, de cette loi du progrès, à laquelle les
religions n'échappent que pour mourir et que chacun
de leurs dogmes subit, pour son propre compte, aussi
bien qu'elles.
Les^ causes vraiment actives, qui déterminent à la
fois le sens et Fallure du mouvement dogmatique,
ne se montrent d'ordinaire à l'observateur qu'au
second plan de la perspective religieuse d'une époque
donnée; c'est le sentiment religieux qui occupe le
premier plan ; mais, lui aussi, nous le savons déjà,
se trouve déterminé rigoureusement par l'action de
ces mêmes causes, profondes ou subtiles, souvent
difficiles à saisir, et par les réactions qu'elles pro-
voquent dans un certain milieu intellectuel. C'est au
second plan, c'est dans les causes profondes ou
subtiles, évidentes ou à peine perceptibles qu'il
faut aller chercher l'explication de l'évolution des
croyances. Comme elles sont souvent nombreuses ou
enchevêtrées et qu'il leur arrive de ne se manifester
que parleurs effets, leur détermination peut présenter
des difficultés insurmontables ; mais il n'en demeure
pas moins certain qu'elles ont été et qu'elles ont agi.
II
S'il est une religion qui, au premier abord, sem-
blait présenter les plus grandes chances, sinon de
durée, au moins d'immobilité, c'est le paganisme ro-
main ; et cela pour deux raisons principales : En pre-
mier lieu, sa métaphysique se réduisait à un mini-
l'évidence du progrès dogmatique 275
mu m qui ne pouvait guère être rapetissé, puisqu'elle
se bornait à affirmer l'existence et la puissance des
dieux, dont elle ne cherchait même pas à préciser la
nature et la figure ; et sa dogmatique se plaçait, pour
ainsi dire, toule hors du mouvement naturel de l'es-
prit, puisqu'elle tenait entièrement dans la foi en
l'efficacité de certains rites (sacra), qui agissaient
ex opère operato, par eux-mêmes, et comme mécani-
quement, ainsi qu'est censée opérer une formule ma-
gique, quelle que soit la bouche qui la prononce. En
second lieu, il reposait pour une bonne moitié, en ce
qui regardait la religion de la famille, de l'individu
et non plus celle de la collectivité, de l'État, sur des
croyances et des habitudes funéraires, lesquelles
sont ordinairement, de toutes, les plus tenaces et les
plus lentes à se modifier. Voilà donc une religion de
gestes, de formules, de pratiques, où les doigts seuls,
comme dira Lactance, semblent avoir part; où le
cœur et l'esprit, en tout cas, n'ont pas grand'chose
à voir; et pourtant cette religion a une histoire et
une histoire assez compliquée; c'est donc qu'elle a
vécu, qu'elle a évolué. Telle est, en effet, la vérité;
nous l'avons déjà entrevue chemin faisant.
Dans la plus vieille cité romaine, cette religion mé-
diocre répondait parfaitement au sentiment religieux
des hommes qui la pratiquaient; leur esprit positif,
limité et, en même temps, superstitieux avait engen-
dré ce ritualisme, qui se compliqua peu à peu,
comme il arrive d'un formulaire de thérapeutique, au
fur et à mesure que le scrupule pieux mulliplia les
cas où l'intervention, où la consultation des dieux pa-
raissaient nécessaires; leur imagination courte et
leur faible aptitude au mysticisme, ou, plus simple-
276 l'évolution des dogmes
ment, aux expansions sentimentales, trouvaient au-
tant de satisfactions qu'il leur en fallait dans le mys-
tère des sacra publica et des sacra privata- ils
s'étaient fait une religion à leur mesure.
Mais il advint qu'ils changèrent eux-mêmes ; dans
leur rude expansion sur le monde méditerranéen, ils
rencontrèrent et soumirent les Grecs, beaucoup plus
cultivés qu'eux et qui leur firent une éducation nou-
velle. Ceux d'entre eux que leur situation sociale
mettait à même d'explorer intégralement la civilisa-
tion hellénique, en suivirent jusqu'au bout tous les
détours, qui les conduisirent au pur rationalisme ; ils
cherchèrent dans la philosophie de Platon, ou dans
celle d'Épicure, voire dans le stoïcisme, la satisfac-
tion de leurs nouveaux besoins métaphysiques; la
religion de leurs ancêtres se trouvait évidemment
incapable de la leur donner et ils se contentèrent
d'affirmer la nécessité de maintenir intégralement les
croyances anciennes « pour le peuple ». La résistance
d'un Caton, au nom des vieilles coutumes, ne put
empêcher le progrès du scepticisme parmi les intel-
lectuels et, à la fin de la République, pendant que
le Grand Pontife César présidait sans rire à des cé-
rémonies qui n'éveillaient plus en lui que le dédain,
le philosophe Cicéron, en affirmant qu'il n'était assu-
rément pas permis de se moquer des dieux en public,
concédait qu'on le pût faire en particulier. L'aristo-
cratie romaine n'avait plus foi dans la religion
officielle.
Et le peuple? Le peuple avait d'abord accepté et
mis au compte de ses dieux toutes les belles histoires
de la mythologie grecque et, de plus, il avait ajouté
à son Panthéon quantité de dieux empruntés aux
I/ÉVIDENCE DU PROGRÈS DOGMATIQUE 277
peuples vaincus. Or ce n'était pas seulement le peuple
qui avait ainsi fait, mais aussi les femmes des hautes
classes. En vain, le Sénat s'était-il efforcé d'arrêter
l'invasion : selon le mot du poète, l'Oronte, le fleuve
syrien, se jeta tout entier dans le Tibre. Au contact
des esclaves et des immigrants, attirés à Rome de
l'Afrique ou de l'Orient, ou à celui de soldats et
de marchands latins revenus de ces pays aux cultes
mystérieux, aux élans religieux mystiques et ardents,
il s'établit à Rome, à côté de la philosophie des intel-
lectuels, une mentalité religieuse très différente de
l'ancienne, un sentiment plus intimé et plus profond
de la piété ; enfin il y naquit des désirs religieux, un
mysticisme, que la vieille religion formaliste de la
cité, ou celle de la famille, étaient également impuis-
santes à satisfaire. Les cultes orientaux s'y mon-
traient évidemment plus aptes çt, tout naturellement,
ils trouvèrent faveur auprès des Romains qui s'aban-
donnaient à l'esprit nouveau. Peu à peu, par la seule
force des choses et malgré la résistance de préju-
gés très tenaces, qui s'appliquaient à tout ce qui
venait de chez les barbares, les formules et les
rites consacrés de la religion nationale se vidèrent
de sens, même pour ceux qui continuaient à en
user.
Au temps d'Auguste, les antiques croyances de
Rome ne subsistaient plus, à vrai dire, qu'à l'état
de superstition; en sorte que le fondateur de l'Em-
pire, très désireux de leur rendre vie parce qu'elles
lui semblaient intimement liées à l'existence et à
la prospérité de l'État, soucieux aussi de fortifier tout
ce qui semblait proprement romain, se rendit bien
compte qu'il n'aurait pas tout à fait atteint son but
2'i
278 l'évolution des dogmes
quand il aurait construit ou reconstruit beaucoup de
temples, instauré ou restauré beauconp de cérémo-
nies. Il comprit que les Romains ne reviendraient à
leur religion que si on l'adaptait à leur mentalité reli-
gieuse nouvelle et il s'y appliqua. Nous n'apercevons
pas dans toutes ses parties cette curieuse tentative;
les théologiens de l'Empereur s'efforcèrent surtout,
semble-t-il, de favoriser, de développer dans le sens
d'une piété plus intime, certaines croyances à peine
indiquées dans la vieille religion, par exemple celles
qui se rapportaient aux Génies, afin de mettre un peu
de mysticisme et de vie sous les formules et les rites ;
ils cherchèrent aussi à raisonner, plus exactement à
philosopher sur. les dieux, à juxtaposer à leur histoire
une métaphysique qui révélerait au croyant le secret
du monde, de la vie humaine et de l'au-delà. Le
VI e livre de Y Enéide nous donne une idée du résultat
auquel put atteindre un homme bien intentionné pour
rendre théologique et dogmatique le vieux corps des
rites rajeunis. A vrai dire, le développement de la
spéculation touchant les'Génies, et l'essai théologique
de Virgile, nous paraissent bien artificiels et surtout
se présentent comme des additions à l'ancienne reli-
gion, plus que comme une étape de son évolution na-
turelle; il en faut voir tout justement la cause dans
le manque de souplesse de cette religion, dans ce fait
qu'elle ne s'attachait qu'à des rites et à des formules;
cependant, d'un autre biais, la tentative d'Auguste,
sous ses diverses formes, représente un intéressant
effort d'adaptation de la religion officielle au senti-
ment religieux qui l'avait dépassée.
Elle ne pouvait pas réussir sur ce point et, en fait,
elle ne réussit pas. Les cultes de l'État furent restau-
l'évidence du progrès dogmatique 279
rés et leurs cérémonies retrouvèrent un éclat factice ;
ils gardèrent une grande valeur civile et civique, par-
ticulièrement lorsque se fut développé le culte patrio-
tique de Rome et d'Auguste; ils se prêtèrent aux in-
terprétations symboliques des bons citoyens, mais,
autant que nous en pouvons juger, la foi qui les avait
quittés ne leur revint pas et le sentiment religieux
continua de chercher satisfaction ailleurs.
Pour des raisons qu'il n'est point d$ns notre sujet
d'expliquer, la philosophie rationaliste fut finalement
vaincue par le mysticisme ; vers, le 111 e siècle, le
monde romain ressentit un violent accès de dévotion,
du haut en bas de toutes les classes, et les dieux du
passé retrouvèrent des fidèles qui suivirent avec piété
leur culte, où semblaient revivre les croyances ances-
trales. Mais ce n'était là qu'une apparence : dans les
formes de jadis les hommes enfermaient maintenant
des idées religieuses qu'elles n'avaient jamais conte-
nues et qui leur venaient ou de leur propre conscience
ou d'autres religions, particulièrement de celles de
l'Orient.
On parle en ce temps-là. de la sainteté des dieux,
gardiens et modèles de toute morale, de la nécessité
de les imiter pour arriver au salut, de la purifi-
cation personnelle, de l'intercession d'un Sauveur,
par lequel on parviendra à la béatitude éternelle;
et certes pareilles préoccupations, si elles offrent un
curieux parallélisme avec celles du christianisme,
alors grandissant, eussent plongé Caton l'Ancien dans
un profond étonnement. Au vrai, elles n'avaient rien
de romain ; elles tiraient, en dernière analyse, leur
substance et leurs formules de la combinaison d'idées
venues de directions et de milieux très différents, et
280 l'évolution des dogmes
que dominait un immense désir d'échapper à l'étreinte
de cette vie terrestre, dont l'expérience semblait alors
montrer le vide et la misère. Le succès du christia-
nisme sortait des mêmes besoins religieux et il con-
tribuait d'ailleurs à les entretenir, par lui-même, par
sa doctrine lentement affermie et aussi par son oppo-
sition à toutes les autres religions; il les entraînait,
sans même qu'elles s'en rendissent compte, à offrir à
leurs fidèles un équivalent aussi complet que possible
de la nourriture spirituelle qu'il donnait aux siens.
Le syncrétisme,, combinaison plus ou moins arbi-
traire de leurs mythes divers, ne leur permit pas d'y
réussir entièrement; l'héritage du passé les alourdis-
sait et les encombrait, et la religion personnelle que
chacun pouvait se tailler parmi leurs complications
rituelles et leurs croyances dogmatiques, présentait
le grand inconvénient de n'être garantie par aucune
autorité, de demander un effort de réflexion, de syn-
thèse ou de choix, dont le commun des hommes
n'était point capable. Auctoritati credere, écrit quelque
part saint Augustin, magnum compendium et nul lus
labor, c'est-à-dire : Croire à l'autorité, c'est gagner
beaucoup de temps et s'éviter toute peine; et toujours,
en effet, les esprits indécis ou dispersés ont cherché
la direction et le réconfort d'une autorité. Par sa
simplicité et par sa discipline, que l'épiscopat main-
tenait, autant que par la fermeté de ses affirmations
essentielles, le christianisme offrait au commun des
hommes religieux une sécurité qu'il ne trouvait nulle
part ailleurs, et ce fut lui qui vainquit. Il conquit
l'Empereur en la personne de Constantin et, par l'Em-
pereur, il réduisit à merci, successivement, tous les
cultes rivaux.
l'évidence du progrès dogmatique 281
Pourtant l'antique paganisme olympique tenta de
se défendre encore après l'édit de Milan. Laissons de
côté ce que sa résistance emprunta aux vieux souve-
nirs de la cité romaine, au patriotisme, et à la litté-
rature, pour ne nous attacher qu'à son dernier effort
religieux; ce fut encore un effort d'adaptation. Il
nous est connu surtout par ce qu'on nomme la réac-
tion de Julien l'Apostat ; mais ce curieux piétisle
païen n'a point trouvé qu'en lui-même les éléments
de son entreprise ; le mysticisme néo-platonicien de
Porphyre et de Jamblique, le mithriacisme purificateur
et ritualiste, les méditations de ses propres maîtres
païens, son admiration pour les chantres grecs de
l'olympisme, se combinaient dans son cœur avec les
souvenirs de son éducation chrétienne et des consi-
dérations patriotiques. Ce qu'il rêva donc de donnera
l'Empire, ce fut, sous le nom et le culte des anciens
dieux, un christianisme païen, autrement dit une
religion païenne dans ses formes et chrétienne dans
son esprit. Et rien ne prouve mieux à quel point
l'évidence s'imposait, même à lui, de mettre d'accord
la religion qu'il prétendait restaurer, la vieille religion
des Romains, avec un sentiment religieux qu'une
longue et complexe évolution avait façonné. Julien
tenta de fonder une morale sur sa religion, de la
fortifier par le moyen d'une théologie plus ou moins
profonde, de la défendre à l'aide d'un clergé organisé
à la chrétienne. 11 ne réussit pas : sa foi, sincère assuré-
ment, restait trop personnelle et manquait de clarté;
elle était surtout trop savante pour rallier les hommes
que l'habitude et la superstition attachait encore aux
anciens dieux, et lui-même, enfin, vécut trop peu de
temps pour espérer sérieusement agir sur eux.
24.
282 l'évolution des dogkbs
Il est à croire, d'ailleurs, qu'il n'aurait jamais
trouvé l'art de les émouvoir : la sève tfu paga-
nisme gréco-romain était épuisée et il se mourait de
consomption, sans remède possible. Comme celle
d'Auguste, on celle qui se développa dans l'entourage
d'Alexandre Sévère, au m* siècle, la tentative de Julie»
n'a guère d'intérêt qu'en ce qu'elle nous permet de
saisir sur le vif une interprétation de la vieille religion,
rendue nécessaire par le développement du sentiment
religieux, un effort pour hausser jusqu'au mysticisme
véritable et à la théologie, que réclamait au moins»
l'élite de ses fidèles, un culte réduit, dans son essence,
à des rites et à des formules magiques, pour faire
d'un simple mécanisme liturgique le principe d'une
vie religieuse intérieure et féconde. Plus semblable
religion semblait spécifiquement impropre à l'évolu-
tion dogmatique et même, tout simplement, au dog-
matisme, plus la réalité historique de sa transforma-
tion et de ses interpolations est instructive; et c'est
pourquoi j'y ai insisté-
III
Parmi les grandes religions, il en est d'autres que
le paganisme romain qui, tout en manquant de sou-
plesse, tout en répugnant à la majoration dogmatique
comme à l'évolution, ont pourtant évolué; et, dans la
mesure de leurs moyens, nous offrent les phénomènes,
que nous avons antérieurement étudiés, de formation
et de développement de croyances nouvelles. Et
même ces changements sont d'autant plus probants
qu'ils sont plus médiocres et plus contradictoires à
l'évidence du progrès. dogmatique 283
l'esprit et à la lettre de la religion où ils se produisent.
Ainsi le bouddhisme, mouvement tout pratique dans
son principe et presque athée, puisqu'il ne donnait,
da.ns sa philosophie du bonheur et dans sa recherche
de l'anéantissement de la conscience individuelle,
aucune place, ni aucun rôle, aux dieux qu'il daignait
reconnaître, a fini par devenir, en fait, une religion
véritable, au rituel compliqué, variable de pays à
pays, autre au Thibet et autre à Geylan, mais où le
Bouddha tient la place d'un véritable dieu. Il s'est
adapté aux besoins religieux des divers milieux où il
s'est implanté et partout les préceptes d'une sagesse,
qui n'était que surhumaine, sont devenus des dogmes
révélés et divins, servis et gardés par un clergé nom-
breux et hiérarchisé. Et cela au point que, de nos
jours, le rapprochement est devenu banal entre le
clergé bouddhique et le clergé catholique, entre le
Grand Lama de Lhassa et le pape de Rome.
Le judaïsme a traversé lui aussi, avant l'ère chré-
tienne, les étapes d'une longue évolution qui Ta
conduit du polythéisme au judéo-hellénisme de Phi-
Ion ; il l'a continuée parle talmudisme et, aujourd'hui,
il se trouve des penseurs, qui ne sont pas tous israé-
lites de naissance, pour se persuader que c'est à lui,
moyennant une adaptation que son adogmatisme et sa
simplicité rendent, à leur jugement, facile, qu'est
réservé l'honneur d'exprimer, dans un avenir pro-
chain, les aspirations religieuses de l'Occident déchris-
tianisé. Quel chemin n'a-t-il point parcouru, quelles
transpositions n'a-t-il point subies pour sembler
digne de devenir la religion de l'humanité, après
avoir été modestement celle de quelques tribus errant
sur les confins du désert de Syrie? Il s'est peu à peu
284 , l'évolution des dogmes
vidé de son formalisme, de ses rites, des minuties de
sa Loi, de ses légendes et surtout de son nationalisme
étroit, pour devenir l'expression la plus simple, et, en
même temps, la plus haute, de la foi en un Dieu
créateur, Père et Providence de tous les hommes;
l'œuvre n'est point accomplie tout entière, mais elle
s'achève sous nos yeux.
N'en sera-t-il point de même un jour de l'islam,
que tant de points de contact rapprochent du judaïsme?
Nul ne saurait le dire : mais ce qui peut être affirmé
c'est que la religion du Prophète, acceptée ou com-
prise à peu près telle qu'il l'entendait lui-même par
les peuplades quasi immobiles et tout à fait ignorantes
de l'Asie et de l'Afrique, devra changer de sens et
d'esprit pour s'adapter aux besoins nouveaux d'une
Turquie ou d'une Perse transformées. Jusqu'ici la foi
musulmane a surtout inspiré des juristes, qui ont tiré
du Coran un corps de droit qu'il n'avait pas prévu, et
de saints personnages, qui ont raffiné sur les pratiques
de la piété; il faudra bientôt non plus seulement
qu'elle tolère à côté d'elle une sorte de rationalisme
philosophique, analogue à celui des savants arabes
qui lisaient Aristote au Moyen Age et croyaient plus
en lui qu'en Mahomet, il faudra si elle prétend vivre,
je veux dire si elle prétend demeurer comme le cadre
de la vie morale et métaphysique des musulmans
européanisés, qu'elle accepte dans sa dogmatique,
encore élémentaire, des idées modernes et larges; ils
faudra encore, qu'en même temps, elle estompe,
jusqu'à les effacer, les préceptes étroits que le Pro-
phète avait mis au premier plan de sa doctrine parce
qu'ils reflétaient exactement sa mentalité religieuse
et sa culture intellectuelle. Les musulmans instruits
r
l'évidence du progrès dogmatique 285
sont persuadés de la nécessité de cette adaptation et
Ton peut dire que l'islam connaît aujourd'hui, lui
aussi, son modernisme. Il sera, d'ailleurs, peut-être
encore plus difficile à édifier que le modernisme
catholique, car le terrain sur lequel il cherche à s'éta-
blir est beaucoup plus étroit que le domaine romain ;
et les constructions qu'il entreprend d'aménager sont
à la fois moins compliquées et moins lézardées que
celles de la théologie médiévale.
Ainsi, là même où la résistance au mouvement des
dogmes semble le plus facile à organiser, ce mouve-
ment, tout en revêtant des caractères différents, tout
en atteignant, dans les masses croyantes, des profon-
deurs également différentes, se produit toujours et
triomphe de l'inertie des formules, de la constance
des rites. Combien plus frappante doit sembler cette
évolution, étudiée dans l'un des dogmes de la plus
dogmatique des religions révélées, la chrétienne.
IV
Considérons donc un instant le dogme que toute la
théologie orthodoxe, dans la plupart des Églises, à
commencer par la catholique, donne comme l'es-
sentiel, le plus proprement chrétien de tous les
dogmes, celui qui proclame la divinité de Jésus-Christ,
seconde personne de la Trinité indivisible, véritable-
ment Dieu en même temps que véritablement homme.
Les premiers chrétiens n'en avaient aucune espèce
d'idée, et nous savons qu'il s'est formé lentement,
parmi les disputes et les contradictions; l'autorité n'a
jamais réussi à le placer tout à fait hors des contesta-
286 l'évolution des dogmes
tions; il a subi le contre-coup de tous les grands
mouvements intellectuels qui ont agité la chrétienté,
et, de nos jours, nous assistons à sa ruine dans l'es-
prit de beaucoup d'hommes qui persistent à se dire
chrétiens. D'autres, moins hardis, mais tourmentés
des mêmes inquiétudes à son égard, cherchent à
l'interpréter, à en trouver une explication que la
critique et la philosophie actuelles puissent accepter,
et, à vrai dire, ce faisant, ils ne le renversent pas
moins que ceux qui le rejettent délibérément. L'his-
toire de ce dogme, et des diverses propositions qui lui
servent de corollaires, est longue et compliquée,
mais il nous suffira d'en rappeler les principales
étapes.
Les disciples immédiats de Jésus, ne l'oublions pas r
étaient des Juifs et l'idée absolument intolérante de
l'unicité de Dieu dominait leur esprit; donc l'idée
que leur Maître pût être un dieu ne leur aurait repré-
senté qu'un affreux blasphème, qui dressait scanda-
leusement la plus parfaite des créatures humaines,
mais enfin une créature, en face du Créateur éternel;
quant à ridée qu'il pût être Dieu, c'est-à-dire une
incarnation de l'Éternel, ils l'auraient assurément
considérée, si elle s'était présentée à eux, comme
une absurdité inconcevable. Aussi bien, persuadés
que Jésus était né de Joseph,. suivant les règles ordi-
naires de la génération humaine, croyaient-ils seule-
ment, conformément aux habitudes d'esprit de leur
race, que Jahveh avait versé sur lui ses dons les plus
précieux et l'avait, pour l'avenir, armé de sa puis-
sance ; en d'autres termes, qu'il fallait voir en lui le
Messie qu'Israël attendait et que, disait-on, ses pro-
phètes avaient annoncé. La résurrection leur parut
l'évidence du progbès dogmatique 287
la confirmation éclatante de sa messianité. Telle est
l'impression qui ressort très clairement du livre des
Actes; telle est également celle que donnent encore
les Synoptiques, une fois qu'on y a mis à part les
additions rédactionnelles évidemment étrangères au
milieu apostolique. Elle nous représente une inter-
prétation probablement suggérée par le Christ lui-
même, de sa vie et de sa mission; interprétation ten-
dancieuse, sans doute, mais qui se tient pourtant très
près de la réalité historique. Elle n'a point duré et
Ton peut dire qu'a priori il était invraisemblable
qu'elle durât.
Les premiers fidèles se sentaient liés à Jésus, avant
et après sa mort, par la confiance et par la recon-
naissance : confiance en sa parole et en sa mission;
reconnaissance pour la peine qu'il avait prise de leur
apporter le salut et la faveur qu'il leur avait faite en
les appelant à lui. Or un sentiment de ce genre,
comme tous ceux qui intéressent nos affections les
plus profondes, ne peut guère subsister quà la condi-
tion de grandir, de devenir toujours plus intense;
en même temps, il est dans sa nature de s'extério-
riser, de s'exprimer en images, de se préciser en
idées, de plus en plus nettes et larges. Fatalement
donc, le sentiment chrétien touchant Jésus devait
s'amplifier de génération en génération et le sens,
comme la nature, des images et des idées qui mar-
queraient les stades de son développement se trou-
vaient déterminés par son point de départ même,
par, si l'on veut, cette qualité de Messie, d'intermé-
diaire entre Dieu et les hommes, que probablement le
Maître galiléen s'attribuait lui-même, qu'en tout cas
les Apôtres lui reconnaissaient. On ne pouvait le
288 l'évolution des ^dogmes
grandir qu'en le rapprochant davantage de Celui qui
l'avait envoyé, et la limite de cette inévitable ascen-
sion, limite vers laquelle devait tendre nécessairement
la foi, c'était son identification à Dieu.
Diverses autres causes poussèrent, d'ailleurs, les
chrétiens dans la même voie.
D'abord, s'ils étaient persuadés que Dieu était Un.
et s'ils étaient portés à l'imaginer comme une per-
sonne, il leur répugnait, qu'ils subissent l'influence
des doctrines rabbin iques ou celle de la philosophie
grecque, de le faire agir directement, car ils crai-
gnaient de tomber dans l'anthropomorphisme. En ce
temps-là, les Juifs de Palestine rapportaient d'ordi-
naire l'action divine à la Sagesse de Dieu ou à son
Esprit; Philon disait à son Logos, à sa Parole, comme
les stoïciens ; Plutarque emploiera la même expres-
sion, bien qu'il n'éprouvât aucune sympathie pour le
Portique; n'était-il donc pas naturel ou, à tout
le moins, possible; d'assimiler le Messie, envoyé sur
terre pour accomplir l'œuvre de Dieu, à l'ouvrier
divin, quel que fût son nom, à l'organisateur même
du Cosmos, sorte de factotum de Dieu?
En second lieu, la foi en la résurrection porta de
grosses conséquences, dont la première Fut de voiler
en quelque sorte la vie humaine et réelle du Christ,
de la subordonner toute à cet événement surnaturel,
au point que des chrétiens, comme Paul, semblent
ne plus accorder aucune attention au Galiléen que les
Douze avaient connu et aimé ; et que tous les Apôtres
au lieu de continuer, à l'exemple de leur Maître, à
prêcher le Royaume imminent, se mirent à prêcher
le Christ lui-même et son prochain retour. Toute leur
pensée, et celle de leurs disciples, eut pour objet
l'évidence du progrès dogmatique 289
principal et presque unique : Jésus ressuscité; ce fut
encore cet objet qu'ils transmirent à la spéculation
hellénique, quand elle conquit le terrain de la foi.
Une méditation de plus en plus métaphysique sur le
Christ, sa personne, sa nature, sa vie, son rôle, de-
vint, alors, non seulement la caractéristique, mais
comme la raison d'être de la pensée chrétienne.
Une autre conséquence de la foi en la résurrection
tendit, elle aussi, à hausser Jésus jusqu'à Dieu : res-
suscité dans sa chair, il n'avait point de nouveau connu
la mort ; son corps glorifié, après s'être montré aux
disciples, pour les rassurer et les mettre sur le che-
min des interprétations véritables de la Passion, avait
quitté la terre; on l'avait vu s'élever vers le Ciel,
séjour de Dieu, que la physique céleste d'alors plaçait
au-dessus des sphères planétaires et du firmament
étoile, et il y siégeait à la droite du Père. Ne venait-il
pas à l'esprit de l'homme pieux que cette place était
la sienne depuis toujours, qu'il l'avait seulement quit-
tée un instant pour venir assurer le salut des hommes,
comme il la quitterait encore un jour pour présider
au jugement dernier? Et cette idée, qui ne sort pas
de la même origine que l'identification du Christ au
Logos et se conçoit sans elle, est évidemment propre à
s'accorder avec elle, lorsqu'elle la rencontrera, et à
la fortifier encore, à juxtaposer au Christ historique
une véritable entité céleste, préexistant à son incar-
nation, ayant déjà joué le rôle principal dans la créa-
tion du monde, et retournée, son œuvre faite, se
réunir, sous une forme matérialisée — pour rester
intelligible (siégeant à la droite du Père), — mais dont
il ne faut pas trop presser l'expression, au Principe
éternel de l'Être, à Dieu.
25
290 l'évolution des dogmes
Pourtant, que Jésus fût un dieu ou Dieu, je répète
que lea premiers chrétiens d'origine juive ne pouvaient
pas le croire, et, en fait, ils ne Font pas cru ; ils se
sont contentés de rapporter au Maître tous les dons
que les espoirs d'Israël attachaient au Messie. En
revanche, dès qu'elle fut transportée sur le terrain
grec, la christologie y rencontra des conditions de
développement très favorables, qui portèrent à leur
maximum d'action les causes diverses qui tendaient
à exalter la personne du Christ. Les Grecs étaient
accoutumés à la multiplicité des dieux ; leurs philo-
sophes eux-mêmes, quand ils aspiraient au mono-
théisme, gardaient une façon de le concevoir qui
n'avait pas graod'chose de commun avec la rigueur
juive. A côté de l'Être divin et au-dessous de lui, il
restait une place, dans leur pensée, pour bien des
personnalités divines. Plutarque, en qui se résument
beaucoup d'idées de son ambiance, emploie volon-
tiers, pour désigner ces divinités-là, le mot de démons
(SaiuLov&ç), qu'il faut d'ailleurs se garder de prendre
dans le sens aujourd'hui courant de diables. Ces dé-
mons avaient deux faces, ou, du moins, on pouvait les
considérer sous deux aspects. Sous le premier, chacun
d'eux représentait une personne divine, un dieu per-
sonnel, pourvu d'un nom, d'attributs particuliers, de
fonctions spéciales et, en quelquè^sorte, malgré l'épu-
ration de la mythologie, d'une biographie. Sous le
second, il apparaissait comme une émanation du Tout
divin, une hypostase du Dieu unique ( 4 ), forme con-
tingente ou particulière d'une manifestation divine.
(1) Par hypostase il faut entendre ici une expression de la
puissance de Dieu, une manifestation réelle qui, dans le langage
philosophique, s'oppose à la vainc apparence ou <pàvTa<Tpta.
l'évidence bu progrès dogmatique 291
Rien n'empêchait alors de voir en Jésus une hypostase
de ce genre, tout en ne cessant point de croire à la
réalité de son humanité, et d'accorder en lui la nature
de l'homme et la nature de Dieu. L'état de la philoso-
phie et de la science se prêtait à une telle opération,
qui se présentait comme l'aboutissement logique et
nécessaire de l'amour grandissant des chrétiens'pour
le Sauveur.
Il ne s agissait que de la justifier une fois que
la conscience chrétienne l'aurait acceptée, et c'était
beaucoup plus facile que nous ne saurions au-
jourd'hui le croire ; une exégèse de type depuis
longtemps établi y pouvait suffire, car la critique du
temps se contentait de peu. Chercher dans l'immense
corps des Écritures des textes dont la lettre semblât
dire quelque chose de la croyance en cause ; les
grouper, sans jamais se poser la question fondamen-
tale de leur authenticité plus que celle de leur sens
véritable; les expliquer, sans tenir compte de leur
contexte et en conformité de la thèse d'avance établie,
grâce à des raisonnements formellement logiques ou
allégoriques; c'était là tout le travail. L'établissement
d'une preuve scripturaire de ce genre devait rencontrer
des contradictions et elle en rencontra, qui peuvent
aujourd'hui nous paraître décisives, mais qui, en ce
temps-là, n'arrêtaient personne, parce que le dogme
de la divinité du Christ ne sortait réellement pas des
textes sur lesquels les docteurs s'efforçaient de le
fonder ; il était antérieur à l'interprétation qu'en pro-
posaient les théologiens en sa faveur : il était né de
la foi vivante.
Enfin, ce qui acheva de préciser le dogme de la
divinité du Christ, ce furent les controverses dont le
292 l'évolution des dogmes
postulat qu'il exprimait fournit l'objet; aussi bien,
peut-on dire que les grandes étapes de la formation
de ce dogme correspondent aux grandes querelles
qu'il a provoquées, et elles ont été incessantes aux
quatre premiers siècles : controverses externes contre
les Juifs et les païens, qui raillaient les chrétiens de
considérer comme divin un homme mis en croix pour
ses crimes; controverses internes surtout, entre chré-
tiens, qui ne s'expliquaient pas de la même manière
le mystère dont chacun admettait la réalité, et qui se
heurtaient aux exigences contradictoires que la foi du
commun des frères leur imposait avec une égale
rigueur.
Par exemple, maintenir l'humanité de Jésus et
roriginalité de sa personne ; ne pas se tirer d'em-
barras, comm^ faisaient les docètes, en prétendant
que sa figure d'homme n'avait été qu'une apparence;
ou comme les patripassiens, en soutenant qu'en son
corps c'était le Père lui-même qui s'était incarné et
avait souffert; affirmer sa mission rédemptrice, la
réalité et le caractère libérateur de sa mort et, en
même temps, le considérer comme préexistant au
monde, coéternel à Dieu et, vis-à-vis de Dieu, dans
un rapport de ressemblance qui tende à la complète
assimilation, tout en maintenant en quelque manière
la subordination du Fils au Père ; proclamer l'unité
et l'unicité de Dieu, tout en marquant le caractère
personnel du rôle du Christ; ce n'était point là beso-
gne facile, et l'on comprend qu'elle ait occupé les
théologiens durant plus de trois siècles. Mais la foi
proprement dite ne s'arrêtait point aux difficultés
et, probablement, dès le premier quart du 11 e siècle,
elle s'attachait avec fermeté à cette proposition :
l'évidence du progrès dogmatique 293
le Seigneur Jésus- Christ est le Fils de Dieu; il est Dieu;
le mot Messie, très clair pour des Juifs, ne disait
plus rien aux convertis du paganisme, qui, mainte-
nant, emplissaient l'Église, et ils ne prenaient aucun
souci de l'embarras des théologiens.
Ceux-ci se partagèrent en plusieurs écoles ou, si
Ton veut, adoptèrent diverses méthodes d'explications.
Qu'il nous suffise de dire ici que celle qui, peu à peu,
s'imposa à l'orthodoxie, fut l'œuvre de philosophes
venus des écoles païennes à l'Église : elle posait en
principe que le Christ était le Logos, l'ouvrier dé
Dieu, sa volonté active et sa raison, engendré avant
la lumière, créateur conjointement au Père, Dieu en
Dieu. Toute la logomachie métaphysique venait à
l'aide pour expliquer l'inexplicable ou, du moins, se
donner l'illusion de l'expliquer, en répétant obstiné-
ment la môme proposition sous des formes diffé-
rentes, à savoir que le Logos, hypostase de Dieu,
s'était incarné réellement en l'homme Jésus.
Cette proposition rendit nécessaire le dogme de la
Trinité, dont la formation est intimement liée à l'évo-
lution de la christologie et qui, seul, pouvait permettre
d'accepter que Dieu, sans cesser d'ôlre Un, se fût pour-
tant manifesté comme Père % et comme Fils. Eu 325, au
concile de Nicée, les évêques, réunis pour répondre à
Anus, qui soutenait que le Fils n'était pas aussi abso-
lument Dieu que le Père, puisqu'un temps avait été
où il n'existait pas encore, et qu'il n'était pas de la
substance du Père, donnèrent la formule qui enfer-
mait et consacrait les postulats contradictoires de la
foi. Ils croyaient sans doute les comprendre et ne sen-
taient point la contradiction qui les opposait les uns
25.
294 l'évolution des dogmes
aux autres, parce qu'en fait leur vie religieuse puisait
son aliment en eux tous, successivement.
Celte formule de Nicée, qui portait la condamna-
tion de l'arianisme, en proclamant la consubstantia-
iité du Père et du Fils, marquait, peut-on dire, l'achè-
vement du dogme de la divinité du Christ ; aucun
ohstacle n'avait arrêté sa formation^ parce que la foi
exigeait qu'il fût. Toutefois la formule, posée comme
un symbole, n'empôcha pas la spéculation de con-
tinuer à s'exercer sur le dogme et même d'engendrer
des propositions que le sens commun des ûdèles
rejeta; telle fut, par exemple, celle qui voulait que
Jésus, durant son passage sur la terre, n'eût possédé
qu'une nature, la divine. Peu importe; la formule de
Nicée, plusieurs fois reprise, complétée, notamment
vers le début du Moyen Age (fin du v e siècle, au plus
tôt, et vraisemblablement plus tard), dans le Credo,
connu sous le nom de Symbole d'Àthanase, s'imposa
désormais comme la règle de foi orthodoxe touchant
le Christ, et les théologiens n'eurent d'autre res-
source, pour la mettre d'accord avec le mouvant sen-
timent religieux, que de la commenter.
Durant tout le Moyen Age elle régna sur la con-
science chrétienne. Il arriva bien que tel ou tel doc-
teur fut entraîné par la logique de son système, au
temps où dominait le syllogisme aristotélicien, à la
contredire en quelque partie ; sa hardiesse toute per-
sonnelle n'eut aucun écho hors de l'École et d'ailleurs,
à une époque où le contradictoire était roi, elle ne
s'avisa jamais de nier ouvertement la vérité du sym-
bole consacré. La parfaite divinité du Christ fut donc
acceptée sans conteste de tout le peuple des docteurs
et des fidèles, jusqu'au xvi e siècle.
l'évidence du progrès dogmatique 295
Si paissant était son empire sur les esprits que ceux
des humanistes qui restèrent chrétiens, que les
grands Réformés eux-mêmes, qui préparaient sa ruine,
crurent très sincèrement en elle et même la défen-
dirent, par tous les moyens en leur pouvoir, contre
quelques intellectuels qui osaient exprimer des doutes
sur sa réalité. N'oublions pas que Servet a* péri pour
avoir professé des doctrines antitrinitaires et que c'est
Calvin qui a provoqué sa condamnation. Et pourtant,
dès lors, le vieux dogme se lézarde ; immobilisé dans
les formes que lui a données la mentalité métaphy-
sique du iv* siècle, que le Moyen Age n'a point osé
modifier et que le concile de Trente va consacrer, il
se trouve bientôt placé en face d'une consciense reli-
gieuse renouvelée et dans laquelle il ne saurait plus
éveiller aucun sentiment sincère et profond. Je m'ex-
plique.
Le Moyen Age n'avait vraiment point modifié le
dogme < de la divinité du Christ, d'abord parce que
l'ignorance profonde des masses populaires les ren-
dait tout à fait incapables d'y réfléchir et même d'ap-
puyer sur lui leur vie religieuse; il leur fallait quelque
chose de plus simple et qui parlât plus directement
à, leur esprit et à leur cœur >: la foi de plus en plus
vive en la puissance d'intercession des saints, le culte
de la Vierge, grandissant de génération en généra-
tion, tels sont réellement les fondements du chris-
tianisme populaire, entre le v e et le xvi e siècle. Les
affirmations fondamentales de l'orthodoxie, touchant
les rapports du Fils au Père et la constitution de la
Trinité indivisible, ne lui parlaient pas plus claire-
ment qu'ils ne font encore aujourd'hui à un enfant
qui les répète; il n'éprouvait point le besoin de les
296 l'évolution des dogmes
changer parce qu'il ne les pensait pas et, dans la
pratique, n'y pensait pas.
Les docteurs, eux, auraient pu y penser; mais, dans
la généralité des cas, leurs préoccupations allaient
ailleurs. Ils acceptaient de confiance les définitions
des conciles et des grands saints du iv e siècle; toute
leur ambition consistait à les rendre intelligibles
pour eux- mômes, à se les expliquer. C'est ainsi
que tous les plus notables maîtres de la scolas-
tique s'acharnèrent à une définition de la Trinité
qui les entraîna parfois, malgré eux, hors de l'or-
thodoxie. Lorsque, par exemple, les nominalistes,
ceux qui niaient que les universaux, si l'on veut les
idées générales (universalia) , fussent autre chose
que des mots et correspondissent à des réalités,
faisaient application de leur principe à la Trinité,
ils en venaient, par une pente naturelle, à penser
que les trois personnes seules possédaient l'être réel
et que la conception générale de divinité, qui les
enfermait toutes trois, n'avait pas plus d'existence
véritable que celle d'humanité, qui s'applique à tous
les hommes. Inversement les réalistes, qui soutenaient
que dans les universaux se trouvait la seule réalité
véritable, inclinaient à ne voir dans les personnes de
la Trinité que des modes de l'Unité substantielle de
Dieu, autrement dit, à les réduire à la qualité
de simples abstractions.
Je pourrais multiplier les exemples qui prouve-
raient, comme ceux que je viens de rappeler, que la
réflexion et le raisonnement, quel que soit leur
principe, ne portent point profit au dogme trinitaire ;
mais aucun des grands docteurs du Moyen Age ne se
laissait entraîner à nier sciemment la divinité du Christ,
L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 297
toujours acceptée comme une vérité indiscutable.
La Renaissance prépara le changement de point de
vue; elle ramena les hommes vers l'étude de l'anti-
quité et de la nature; de nouveau ils s'éprirent de
clarté, de logique réelle et non pas seulement for-
melle et les contradictions leur devinrent sensibles.
D'autre part, les découvertes, qui modifièrent leurs
idées et leurs habitudes sur tant de points de la
connaissance et de la vie pratique, les persuadèrent,
sans même qu'ils s'en doutassent, que toute science
n'était point dans le passé et que les affirmations
les moins contredites jusqu'alors pouvaient pourtant
n'être pas assurées ; l'idée féconde et tyrannique de
la souveraineté de l'expérience se glissa peu . à peu
dans leur esprit. Les Réformés, dominés par la puis-
sance de l'habitude, ne songèrent point, malgré leur
hardiesse, à examiner le dogme sans lequel il leur
semblait qu'il n'était plus de christianisme, et
ils ne s'attaquèrent qu'à ce qu'ils considéraient
comme des superfétations romaines : au culte
des saints, à la marialogie, aux indulgences, etc.
Cependant, comme ils allaient répétant qu'il doit
s'établir entre le fidèle et Dieu une communion directe
et sans intermédiaire , il n'était pas possible qu'à la
longue pareil principe ne fit tort à la divinité du
Christ, fondée tout d'abord, nous le savons, justement
sur la qualité d'intermédiaire nécessaire que la foi
attribuait à Jésus. En outre, par le seul fait qu'ils
jetaient à terre les croyances et les pratiques où la
vie religieuse du Moyen Age avait trouvé son aliment
principal, ils replaçaient, de gré ou de force, la
conscience chrétienne en face des dogmes fondamen-
taux; ils l'obligeaient à éprouver si elle pouvait réel-
298 l'évolution des dogmes
lement en vivre encore. Aussi bien des hommes,
comme Calvin on Zwingle, lorsqu'ils examinent les
textes évangéliques ou lorsqu'ils méditent sur le
rapport du Christ historique, de Jésus, avec Dieu, en
viennent à nier qu'il soit, en lui-même, adorable.
Très sincèrement ils ne croient pas avoir rompu avec
le dogme ancien ; en réalité ils s'illusionnent : ils ne
le vivent plus : ils le subissent, comme le subira
Descartes, par un manquement à ses principes qui
n'est pas sans étonner, comme le subira aussi Leibniz,
qui se donnera tant de mal pour penser librement
dans les cadres de la tradition dogmatique.
Dès le temps de la Réforme, cependant, deux
hommes, Laelius et Faustus Socinus, l'oncle et le
neveu, des Siennois réfugiés en Suisse et dont le
second passa en Pologne où vivait une secte d'uni-
' taire s ( 1 ), osèrent se montrer plus logiques. Ils exa-
minèrent du point de vue historique et rationnel le
dogme de la divinité du Christ, en même temps que
celui de la Trinité; ils en firent ressortir les contra-
dictions et la fragilité et ils conclurent hardiment que
Jésus n'avait été qu'un homme. Evidemment ils
accompagnaient leur critique de quantité de consi-
dérations inacceptables et ils n'obtinrent, sur le
moment, qu'un succès très limité; mais, outre qu'ils
inspirèrent plus ou moins directement de curieux
mouvements unitaires, notamment en Angleterre, ils
posèrent nettement le problème devant lequel la
conscience chrétienne ne pourra plus, après eux,
indéfiniment reculer; en même temps, ils indiquaient
la bonne méthode pour le tirer au clair.
;i) C'est-à-dire qui n'admettaient pas la Trinité, s'en tenant
strictement à l'unité de Dieu.
L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 299
Les querelles entre catholiques et protestants sur
des questions accessoires, le semblant de vigueur
rendu à la foi romaine traditionnelle, par le concile
de Trente et pur la forte discipline qu'institua la
Contre-Réforme, l'influence des Jésuites et la défor-
mation du cartésianisme, contribuèrent, à des degrés
divers, à retarder la transformation du dogme et la
ruine de sa formule nicéenne. Les dissertations, voire
les divagations du xvui e siècle, sur le déisme et la
religion naturelle, les préparèrent Tune et l'autre; le
progrès de l'esprit scientifique général, celui de l'exé-
gèse et de l'histoire, forcèrent lés chrétiens éclairés
du. xix e siècle à s'arrêter en face de l'affirmation tra-
ditionnelle et à en scruter le sens. Aujourd'hui, le
résultat de leurs réflexions, éclairées par plus d'un
siècle de recherches et de discussions, est facile à
constater.
Les fidèles des diverses orthodoxîes continuent
d'accepter le dogme en cause, mais ils ne l'aiment
plus, ils n'en vivent plus; ils se plient sans réfléchir
anx instructions de leur Église. Pour peu qu'ils aient
reçu de la nature de sens de la contradiction, ou pour
peu que leur vienne d'informations du dehors, ils
voient l'impossibilité d'accorder les exigences de la
raison et la vérité de l'histoire avec l'affirmation or-
thodoxe, et ils la rejettent brutalement, ou la relèguent
dans un coin de leur vie religieuse où elle ne les
gêne plus. Les ignorants ignorent toujours, c'est leur
rôle; mais ils continuent d'instinct, comme au Moyen
Age, tout en redisant la formule, à chercher hors
d'elle la satisfaction de leurs besoins religieux. Les
mystiques, c'est leur destinée et leur récompense,
échappent au raisonnement et au fait; ils vivent
300 l'évolution des dogmes
aujourd'hui, comme jadis, à. Taise dans le contradic-
toire et l'inintelligible et y puisent ô,e grandes satis-
factions; mais leur nombre reste nécessairement
limité et leur action illusoire. Le commun des
croyants les admire, les suit, les écoute et les Tante.
mais comme ils ne les comprend pas et que leurs
expériences intérieures, comme on dit aujourd'hui,
demeurent proprement incommunicables, il est plus
ému que modifié par eux; l'émotion passe et le vide
de la formule orthodoxe n'en paraît que plus béant
et plus insondable.
Rien n'est plus instructif que l'attitude de l'élite
intellectuelle des diverses confessions; c'est elle qu'il
faut toujours regarder, si l'on veut savoir ce que
représente encore un dogme à un moment donné dans
la conscience religieuse des hommes. Aujourd'hui
cette élite sait combien l'histoire, scientifiquement
entendue, favorise peu le dogme de la divinité du
Christ, puisqu'elle montre en lui une vision de foi,
peu à peu formée et précisée, et non pas une révé-
lation, parfaite du premier coup, et transmise par le
Maître à ses disciples. Elle sait aussi que, suivant le
mot de Diderot, la science a élargi Dieu ; il lui parait
de plus en plus difficile de maintenir l'Être divin daos
les limites où l'antiquité et le Moyen Age le conce-
vaient sans peine, en fonction de leur cosmologie
simpliste; s'il faut admettre que Dieu emplit cet
univers (*), dont la seule idée épouvante notre imagina-
tion, depuis que Copernic en a reculé les bornes
jusqu'à l'infini, la notion de l'incarnation semble dif-
ficile à comprendre et l'immanence de Dieu dans
(1) Calvin, Inst. 1, 13, 14 : ubique diffusus, omnia sustimt,
végétât et vivificat in cœlo et in terra.
l'évidence du progrès dogmatique 301
l'univers complique assurément l'affirmation suivant
laquelle un corps d'homme a pu le contenir tout
entier.
Alors, de nos intellectuels chrétiens, les' uns,
rejetant toute espèce de dogme, versent dans le ratio-
nalisme pur et simple ou dans l'agnosticisme, proche
parent du scepticisme; les autres, refaisant d'un seul
coup, à rebours, le chemin parcouru par la foi, entre
les temps apostoliques et le concile de Nicée, trouvent
la paix de leur conscience dans une christologie très
simple et semblable, croient-ils, à celle de Jésus lui-
même; c'est la position où s'arrêtent les protestants
libéraux; d'autres enfin, ceux qui se comptent encore
au nombre des catholiques, s'inquiètent, cherchent
à trouver un sens que leur esprit puisse accepter dans
la vieille affirmation dogmatique, parlent de l'inter-
préter, de la formuler autrement qu'elle ne l'est.
Ils se heurtent à la résistance obstinée des autorités
romaines, qui, conscientes de garder le dépôt de
toute la vérité révélée, assurées que les formules qui
l'expriment sont revêtues d'une autorité imprescrip-
tible, persistent à croire et à proclamer qu'aucune
modification ne s'impose et ne saurait s'imposer,
qu'il n'est point de pire mensonge et de plus grande
impiété que la prétendue évolution des dogmes.
Pareille attitude n'a pas lieu de nous surprendre;
toute question d'intérêt pratique et de politique mise
à part, les autorités ecclésiastiques, qui représentent
la tradition, sont toujours et partout conservatrices;
c'est contre elles, et malgré elles, que se sont toujours
faites les réformes -dans les religions. De même les
modernistes catholiques, quand ils réclament une
26
302 l'évolution dbs dogmes
revision sévère de la dogmatique et l'élimination de
tout ce que la foi a fini par s'assimiler d'étranger au
cours des âges, se placent naturellement dans la posi-
tion qui est celle de tous les réformateurs; car, sui-
vant la très judicieuse remarque dé Harnack, « toute
réforme vraiment importante dans l'histoire des
religions est toujours, en premier lieu, une simplifi-
cation critique. » ( i ) Ils s'abusent seulement en ce
qu'ils croient, ou s'efforcent de croire, que les for-
mules seules sont périmées; qu'en tout cas, la divinité
du Christ, pour nous en tenir à notre exemple, reste
une vérité éternelle, une réalité plus vraie que celle
de l'histoire, ou du moins une réalité que l'histoire
ne peut ni déterminer ni apprécier, et qu'il suffirait
d'exprimer autrement que ne l'ont fait les théologiens
de jadis pour lui rendre le pouvoir d'alimenter encore
et toujours la vie religieuse des chrétiens. Au vrai,
les formules de l'orthodoxie peuvent ne plus offrir à
un homme instruit de nos jours aucun sens pen-
sable; mais, en soi, et en quelque sorte verbalement,
elles sont claires et disent bien ce qu'elles veulent
dire; et c'est ce qu'elles disent que la conscience
moderne n'accepte réellement plus. Le dogme est né;
il s'est peu à peu développé; il a atteint sa perfection,
je veux dire son maximum de compréhension; il s'est
fixé en une formule d'autorité, celle de Nicée et celle
du Pseudo-Athanase; sa formule elle même a été com-
mentée; elle est devenue le thème d'une spéculation
métaphysique qui a peu à peu épuisé son contenu;
aujourd'hui elle est vide et il serait peut-être plus
facile de la remplir au moyen de conceptions nou-
(1) Essence du christianisme, 2 e édit., p. 321. \
N
L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 303
velles que de retrouver en elle, pour l'enfermer sous
d'autres mots, le principe de vie qu'elle a laissé
échapper.
J'ai voulu, en insistant sur plusieurs exemples
concrets, achever de préciser par le fait les quelques
remarques que j'ai présentées plus haut sur la nais-
sance et la vie du dogme. « N'est-il pas vrai, écrit
M. Loisy (*), que tout est mouvement dans une reli-
gion vivante : croyance, discipline, morale et culte?
La tradition tend à la stabilité mais la vie pousse au
progrès. » J'ajoute : et le progrès pousse à la mort.
La religion romaine est morte ; aux yeux de l'historien
non confessionel, la christologie du iv e siècle et du
Moyen Age est morte; il nous reste à déterminer,
avec un peu plus de détail, pourquoi et comment
meurent les dogmes.
(1) Autour d'un petit livre y p. 47..
CHAPITRE XIII
La mort du dogme.
I. — L'établissement de la formule d'autorité est l'arrêt de mort
du dogme. — Un moment vient où changer la formule ne
sauverait pas le dogme.
II. — Constitution du milieu antidogmatique. — Provoquée par
une transformation du sentiment religieux, elle-même com-
plexe. — Elle dépend du progrès général de la civilisation.
— Des réflexions directes sur le dogme. — Des réflexions
philosophiques générales. — De la science. — De l'exégèse.
— De l'histoire des dogmes. — De l'histoire des religions. —
Ces forces critiques sont plus actives aujourd'hui que dans
le passé. — Pourquoi ?
III. — Attitude des théologiens orthodoxes devant la ruine du
dogme. — Exemple : les crises du rqmanisme depuis la
Renaissance.
IV. — La force de résistance des ignorants. — Est-ce vraiment
le dogme qui vit en eux?
V. — Tout dogme doit mourir, comme toute religion meurt. —
Le dogme est nécessaire pour constituer une religion positive.
— La recomposition des dogmes disloqués. — Ce qui ne
renaît pas d'un dogme.
Ainsi un dogme n'acquiert véritablement sa qualité
dogmatique que lorsque est formulé, et il se trouve
condamné à l'immobilité orthodoxe à partir du jour
où s'établit sa formule d'autorité; autrement dit, à
partir du jour où les autorités reconnues compétentes
!
LA MORT DU DOGME 305
par les fidèles lui imposent une formule qu'il n'a
plus le droit de dépasser, parce^ qu'elle est eensée
enfermer, sous sa forme humainement parfaite, toute
la vérité accessible à l'homme, lofais si les croyances
dogmatiques puisent réellement leur aliment dans le
sentiment religieux, si elles ne peuvent vivre quand
il s'éloigne d'elles, il est évident que la fixation de la
formule d'autorité équivaut, pour un dogme quel-
conque, à une condamnation à mort, qui s'exécute
tôt ou tard.
Je dis tôt ou tard, parce que la formule d'auto-
rité, pour si sacro-sainte que la tradition ecclésias-
tique la considère, n'est point, nous l'avons constaté,
aussi rigide qu'on serait porté à le croire, attendu
que les commentaires et les explications des théolo-
giens, sous prétexte de l'éclaircir, lui donnent parfois
un peu plus d'extension que ne l'avaient prévu ses au-
teurs. Je le dis aussi parce qu'il peut s'écouler une
période fort longue entre le temps où décidément les
fidèles ne comprennent plus une formule et celui où
ils s'aperçoivent qu'ils ne la comprennent plus et n'en
vivent plus; l'entraînement de l'habitude et la force
propre des mots appris et répétés par cœur, sans
hésitation et sans réflexion, conduisent souvent les
hommes plus longtemps qu'ils necroient. Il n'en
faut pas douter, mais il n'en demeure pas moins vrai
que la force acquise est en soi une force morte et que
fatalement un moment vient où son aclion s'arrête ;
où les commentaires deviennent impuissants à dissi-
muler l'opposition qui s'est formée entre les affirma-
tions de la formule et les exigences de l'esprit d'un
certain milieu.
Quand les choses en sont là, le dogme n'a plus
26.
306 l'évolution des dogmes
qu'à disparaître. Qu'on s'arrange comme on vou-
dra, on ne transformera pas le dogme de la divi-
nité de Jésus-Christ assez pour l'adapter aux conclu-
sions de la critique des textes et de l'histoire des
dogmes, aussi bien qu'à celles de la philosophie mo-
derne, sans le ruiner jusque dans ses fondements. En
dernière analyse, Jésus était ou n'était pas le fils de
Dieu et Dieu lui-même, verus deus et verus homo;
quelle que soit la formule qu'on adopte, cette propo-
sition, considérée dans son fonds, ne peut connaître
de moyen terme. À les bien regarder, il en va de
même de tous les dogmes, dans toutes les orthodoxies:
ils prétendent exprimer la vérité telle qu'elle est;
lorsqu'on ne l'accepte décidément plus, il faut la
rejeter; essayer de changer encore sa formule ne sert
qu'à entretenir une illusion dont la vanité finit tou-
jours par se manifester.
En définitive, un dogme meurt lorsque s'est cons-
titué un milieu intellectuel qui ne peut plus accepter
les affirmations qu'impose la formule d'autorité; ce
milieu est naturellement une résultante complexe,
dont les composantes sont d'autant plus nombreuses
et plus difficiles à isoler toutes que la culture générale
du pays et du temps où elles se forment est plus
étendue et plus compliquée. Toutefois, les principales
d'entre elles semblent d'ordinaire aisées à discerner
et elles suffisent à rendre intelligible l'abandon d'un
dogme donné.
II
« L'éveil du sentiment, écrivait naguère Auguste
Sâbàtier, précède toujours dans la vie celui de la
UL MORT DU DOGME
307
pensée. Or, la religion existe à l'état d'émotion, de
sentiment, d'instinct vital avant de se traduire en no-
tions intellectuelles ou en rites (*) ». C'est parfaite-
ment exact : la vraie religion se sent et se vit ; sans
se montrer incompatible avec la pensée, elle ne dé-
pend pas d'elle et ne saurait se soutenir par elle
bien longtemps; à vrai dire même, elle trouve d'ordi-
naire, dans les réflexions à proprement parler intel-
lectuelles de l'homme, plus d'Opposition que de se-
cours; en tout cas, la déchéance des dogmes, leur
mort virtuelle, commence du moment où le sentiment
religieux se détourne d'eux, où ils se vident de vraie
religion* * v
Mais le sentiment religieux d'un temps et d'un
pays représente lui-même une résultante très com-
plexe. Je ne veux pas dire seulement que, dans la
généralité des cas, il n'est point le même quand on
le considère aux différents degrés de l'échelle sociale
et intellectuelle, que les esclaves des Scipions ne pen-
saient pas sur les dieux comme leurs maîtres; j'entends
qu'il est formé, en haut comme en bas, par la ren-
contre d'impressions fort diverses, quant à leur ori-
gine et quant à leur nature. Aux dispositions natu-
relles de la race et aux influences du milieu physique,
qui forment toujours la base de toute construction
intellectuelle, viennent se superposer les multiples
actions et réactions, dont l'ensemble marque le pro-
grès général de la culture de l'esprit, de la civilisation
d'un pays et d'un temps donnés. Si nous considérons
ce progrès du point de vue littéraire, ou du point de
vue scientifique, nous constatons, entre ses étapes
' (f)A. Sabatier, Vie intime des dogmes, p. 4»
308 l'évolution des dogmbs
successives, de telles différences qu'elles nous sem-
blent marquer avec évidence des .états d'esprit dis-
semblables et comme incompatibles : l'inintelligence
du Moyen Age qui se manifeste chez nos grands écri-
vains du xvii 6 siècle, et le mépris du classicisme qui
éclate chez les romantiques, ou encore l'étrange im-
pression que nous donne aujourd'hui la mentalité des
hommes cultivés de 1830 ; les doctrines qui dominent
la physique du xvn e et du xvni e siècle et qui sont de-
venues si désuèles ; autant de faits qui marquent les
continuels changements que subit la manière de sen-
tir et de comprendre des hommes : du point de vue
religieux, le même phénomène ne se manifeste pas
moins clairement.
Les hommes de tous les pays, à un certain degré
du développement de leur sentiment religieux, sem-
blent imaginer sans aucune répugnance leurs divi-
nités à leur propre ressemblance; c'est l'anthropo-
morphisme : les dieux sont des hommes grandis et
soustraits à l'empire de la mort; ils ont leurs aven-
tures, leurs exploits, au besoin même leurs malheurs,
qui constituent pour chacun d'eux une biographie
véritable et dont l'ensemble forme la mythologie.
Ainsi les Grecs que nous montrent les poèmes homé-
riques, croient que les héros, les grands chefs appa-
rentés aux dieux, peuvent à l'occasion vivre dans leur
familiarité favorable ou hostile, et l'histoire de Zeus
est celle du plus puissant des rois. De même encore
les anciens Hébreux ne faisaient pas difficulté de
prêter à Jahveh une figure humaine et les passions
d'un monarque impérieux et vindicatif; il leur sem-
blait naturel qu'il élevât la voix dans l'air, ou même
LA MORT DU DOGME 309
qu'il adressât la parole à quelque interlocuteur de
son choix.
Ces conceptions s'accordaient bien avec un cer-
tain état du sentiment religieux, soutenu par une
culture encore rudimentaire ; mais dès qu'après les
guerres médiques, la Grèce connut ce magnifique
épanouissement de vie intellectuelle qui nous remplit
encore d'admiration, les dieux d'Homère lui parurent
des fantoches et leurs histoires d'inconvenants contes
de nourrices ; le vulgaire put à son aise continuer à
les prendre au sérieux, les gens instruits se haussè-
rent à une représentation des immortels très épurée
et déjà très éloignée de l'anthropomorphisme ; en
même temps, ils rejetèrent toute la mythologie ou,
du moins, s'habituèrent à ne plus voir que des sym-
boles sous ses plus poétiques fictions. Ainsi firent les
Juifs, qui finirent par prendre l'anthropomorphisme en
telle horreur qu'ils n'osaient plus nommer Dieu, par
crainte de le limiter en le désignant et qu'ils évitaient
de parler de son activité, de lui attribuer, par exem-
ple, directement l'œuvre de la création, par crainte
de le rabaisser en le mettant en contact avec la ma-
tière. Chez les Juifs comme chez les Grecs, le progrès
général de la culture avait peu à peu révélé aux hom-
mes la disconvenance de l'anthropomorphisme et
l'inconvenance de la mythologie.
Plus particulièrement, le sentiment religieux subit
le contre-coup des réflexions que, tôt ou tard, les
fidèles de toute religion conduisent sur elle, sur
ses postulats essentiels, sur sa substance même. Par
exemple, le monothéisme philosophique des Grecs,
qui fut aussi celui des hommes instruits de la période
gréco-romaine, le monothéisme national d'Israël, celui
310 l'évolution des dogmes
de l'Inde et de la Perse, marquent lé point d'abou-
tissement d'une évolution du sentiment religieux
provoqué par des réflexions sur la nature des dieux,
sur leur action, par rapport au monde et à l'homme,
sur le sens et le but de la vie humaine. Ce sont des
réflexions de même ordre qui ont engendré les doc-
trines successivement organisées sur la vie d'outre-
tombe, sur la récompense ou le châtiment qui sont
censés attendre les hommes après leur mort, ou
plus tard, et sur la morale, dont l'observance conduit
au bonheur de la vie future.
Chacune de ces conceptions elles-mêmes, considé-
rée à des moments différents, dans une même reli-
gion, révèle une série ininterrompue de transforma-
tions. Le sommeil dans le scheôl, auquel les Juifs
du temps de Samuel faisaient aboutir l'existence
humaine, portait en germe toute la splendeur dont
les contemporains de Jésus paraient le Royaume de
Dieu et la vie éternelle des justes ressuscites. Les
notions de Providence, de devoir imposé par Dieu, de
morale divinement révélée, ont évolué de même, paral-
lèlement à la culture des hommes qui ont médité
sur elles. « Nous savons d'expérience que Dieu s'élève
ou s'abaisse comme la conscience humaine et qu'il
n'édicte jamais que l'idéal qu'elle a créé p&r son pro-
pre effort » (*). C'est aussi son idéal métaphysique
que la conscience religieuse enferme dans les dogmes;
plus elle le creuse, plus elle le modifie, et elle en
abandonne, les unes derrière les autres, les formes
successives sur la route éternelle qu'elle suit.
A côté de la réflexion proprement religieuse, qui
(1) Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 69.
LA MORT DU DOGME 311
suffit déjà à modifier et à faire périr les dogmes, la
réflexion philosophique, la pensée humaine, dans son
application la plus élevée, préparent aussi, pour une
part considérable, la ruine des conceptions dogma-
tiques. Pour nous en tenir aux seules religions juive
et chrétienne, ne savons-nous pas que l'influence de
la philosophie platonicienne et stoïcienne a engendré
d'abord le philonisme et plus tard l'alexandrinisme,
dont les docteurs ont donné, les uns des postulats
de la foi juive, les autres de ceux de la foi chrétienne,
des interprétations nouvelles et fécondes, qui ont pris
le pas sur celles que la tradition antérieure semblait
consacrer? Que l'aristotélicisme a fait voir les affir-
mations chrétiennes autrement qu'on ne les avait
jusque-là considérées? Que la philosophie de Des-
cartes a préparé le rationalisme anti-chrétien du
xvm* siècle, comme celle de Kant et de Hegel a, dans
une large mesure, engendré le criticisme du xix e siè-
cle? Et que, dans tous les cas, une manière nouvelle
d'envisager les dogmes s'est manifestée? La philoso-
phie ne modifie que le point de vue des hommes ins-
truits, cela est évident, mais elle le modifie nécessai-
rement, car « l'esprit a pour loi l'accord de ses
représentations en un système défini » (Séailles). Et
les dogmes, expression d'une mentalité religieuse
périmée, ne sauraient entrer dans, une construction,
nouvelle où l'esprit, s'appuyant sur ses seules forces,
cherche à enfermer le monde, et l'homme et lui-
même* sans subirdes interprétations qui les transfor-
ment, en supposant qu'ils ne soient pqint dès l'abord
entièrement rejétés.
Peu à peu^ d'ailleurs, les résultats auxquels la
pensée philosophique s'est arrêtée descendent, de;
312 l'évolution des dogues
l'élite intellectuelle, dans les couches profondes de
la société; ils s'imposent comme des règles direc-
trices de la pensée courante; on ne les discute même
plus et ils transforment insensiblement, mais aussi
invinciblement, la mentalité qui rendait les dogmes
acceptables. L'Église catholique a raison de ne pas
penser grand bien de Kant : l'influence profonde
et durable de ce profond penseur s'est exercée en
opposition à la dogmatique orthodoxe, sans même
qu'il l'ait toujours explicitement voulu.
De nos jours, l'ennemi le plus visible du dogme
c'est ce qu'on nomme, d'un mot peut-être un peu va-
gue, la science. «Les dogmes ne sont pas détruits parla
critique négative, écrit M. Séailles, par les pamphlets,
par les plaisanteries des impies, ils sont supprimés
par les vérités positives qui ne se concilient pas avec
eux, qui ne pénètrent dans l'esprit qu'en les en chas-
sant »(*). Par science il convient d'entendre, en effet,
l'application de l'esprit humain à l'acquisition d'un
savoir positif quelconque ; tout autant que les phéno-
mènes de la nature ou les représentations géomé-
triques, l'étude des textes saints, ou celle de l'histoire
des dogmes sont matière de science positive; il suffit
pour qu'elles soient telles qu'on s'y applique sans
parti pris d'aucune sorte, avec le seul désir d'atteindre
la vérité des faits. Aussi bien, les progrès de l'esprit
critique et de l'esprit historique, de la science des textes
et de celle des faits humains du passé, ont-ils apporté
et apporteront-Us, à la dogmatique de toutes les or-
(1) Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 4,
à rapprocher de l'opinion de M. S. Rbinach, Orpheus y p. 568:
à Le terrain conquis par la science est toujours perdu par la
religion dogmatique. »
t
LA MORT DU DOGME 313
•
thodoxies, des contradictions encore plus redoutables
que celles qui lui viennent des sciences physiques et
naturelles, en ce sens qu'elles s'appliquent encore plus
directement à telle ou telle proposition particulière.
Évidemment la représentation que nous nous faisons
aujourd'hui du monde et des lois naturelles qui le
régissent nous éloigne tellement des conceptions pa-
rallèles des hommes qui ont formulé, par exemple,
les dogmes chrétiens, que leur mentalité générale ne
nous est plus guère intelligible qu'historiquement, je
veux dire par un effort dont l'histoire nous fournit
les éléments et qui nous transporte dans le passé.
Certaines notions capitales de la théologie classique,
celle de Dieu, de la Providence, de la Rédemption et
bien d'autres, doivent nécessairement prendre un sens
nouveau, une portée plus grande, pour rester inlel^
ligibles encore au savant d'aujourd'hui ; et tous ou
presque tous les arguments de l'apologétique tradi-
tionnelle, touchant les postulats fondamentaux de la
foi catholique, pour me borner à l'une des fois chré-
tiennes, apparaissent déplorablement caducs aux
yeux de leurs fidèles instruits. L'on peut évidemment
soutenir que si les affirmations, qui constituent la base
de toule la dogmatique, viennent à chanceler, l'édifice
entier vacille et menace ruine. Il est vrai ; mais l'es-
prit de recherche scientifique porte aux dogmes des
coups plus directs encore quand il s'attache à l'étude
des textes par lesquels ils se justifient, ou aux faits de
l'histoire dogmatique, à ceux de l'histoire des reli-
gions en général,
C'est l'exégèse libérale appliquée aux Écritures
Saintes de toutes les religions qui nous a montré en
elles les œuvres humaines qu'elles sont réellement,
27
314 l'évolution des dogmes
confuses, contradictoires, lentement compilées, re-
touchées, interpolées, mise» au point conformément
aux besoins religieux de générations successives.
C'est elle qui nous a fait comprendre combien il était
illusoire de chercher dans le Livre la marque d'une
révélation divine, constante, infaillible, évidente; com-
bien aussi il était vain d'y prétendre découvrir, ne
fût-ce qu'à l'état de germes, les croyances que la foi
vivante a engendrées peu à peu au cours des siècles.
C'est elle qui ramène les postulats révélés à n'être
plus que des visions de foi, simples phénomènes chan-
geants et explicables de psychologie religieuse. Et pins
elle fouille les textes profondément, plus elle rend
inacceptables les conclusions de l'exégèse orthodoxe,
hors desquelles il n'est point de salut pour les
dogmes traditionnels. Sans doute, elle hésite ; par-
fois elle s'avance trop loin et elle recule, si bien que
les théologiens orthodoxes, opposant la prétendue
immobilité de leur système à la diversité évidente
des théories libérales, crient volontiers au triomphe
de la vérité immuable sur l'erreur toujours inquiète
et déjà caduque avant que de se formuler ; c'est là un
sophisme consolant, sans doute, mais c'est un so-
phisme : les tâtonnements, les défaillances et jus-
qu'aux erreurs de la critique libérale lui sont com-
muns avec toutes les sciences humaines ; mais, outre
qu'ils ne garantissent en aucune façon que ceux-là ne
se trompent pas qui prétendent ne pas bouger, il ar-
rive que des résultats certains se dégagent peu à
peu des recherches et des discussions et qu'ils suf-
fisent, et au delà, à rendre intenables les positions
traditionnelles.
De ce que, par exemple, les exégètes libéraux ont
LA MORT DU DOGME 315
longuement hésité et disputé sur la véritable rela-
tion qui unit les trois Évangiles synoptiques, il ne
suit pas que leur authenticité se trouve garantie;
de ce que le sens de toutes les parties du iv e Évan-
gile n'est pas hors de discussion et que l'auteur en
reste inconnu, il ne suit pas que l'Apôtre Jean l'ait
composé et qu'il ne fasse que compléter les Synop-
tiques, puisque dans la réalité il les contredit. En
fait, le progrès de l'exégèse scientifique contraint
les hommes instruits à envisager l'histoire évangé-
lique tout autrement que ne le font les orthodoxies
chrétiennes et, particulièrement, à s'arrêter à une
représentation de Jésus incompatible avec celle
qu'en prétendent encore donner les théologiens
traditionalistes; plusieurs dogmes essentiels, tels que
ceux de l'Incarnation, de la naissance virginale du
Christ, de la Rédemption s'en trouvent irrémédiable-
ment ébranlés, et, même, au jugement de la plupart
des critiques indépendants, tout à fait ruinés.
L'histoire des dogmes les montre aussi sous un
aspect qui ne leur est pas favorable : une vérité révé-
lée ne devrait pas avoir d'autre histoire que celle de
son triomphe; or, les textes nous montrent également
celle de sa formation. Les premiers chrétiens, ceux
même qui vivaient dans la fréquentation familière
de Jésus n'avaient aucune idée qu'il fût Dieu, non
plus qu'ils ne songeaient à Y économie, comme
diront les théologiens d'Alexandrie, suivant laquelle
Dieu unique, absolument un, se présentait pourtant en
trois personnes, dont le Christ était l'une; mais les do-
cuments, pour si incomplets qu'ils soient aujourd'hui,
et parfois si difficiles à bien entendre, nous montrent
cependant, avec la clarté de l'évidence, comment
316 l'évolution des dogmes
s'est peu à peu imposée à la foi chrétienne la notion
de la divinité de Jésus-Christ et pourquoi elle a im-
périeusement exigé la constitution du dogme de la
Trinité ; dogme logiquement absurde, qui ne saurait
présenter aucun sens s'il cesse d'être un mystère
révélé et qui, dans le fait, nous apparaît comme une
construction laborieuse, un compromis entre des ten-
dances contradictoires, dont la formule satisfaisante
n'a été atteinte qu'au iv e siècle. S'il est dans la nature
de la vérité, comme dit quelque part Tertullien, et
c'est logique, de paraître partout la première et de
s'imposer tout de suite, par la force invincible qu'elle
porte en elle, il est difficile de croire que le dogme
de la Trinité, pour peu qu'on soit au courant de son his-
toire, revête ces caractères de simplicité, d'évidence,
de priorité, qui distinguent la vérité.
Il en va de même de tous les dogmes de toutes les
religions. Tous se manifestent au regard de l'historien
comme des conclusions de foi, qu'entraîne un perpétuel
devenir, ainsi qu'il arrive de toutes les pensées et de
toutes les imaginations humaines; comment ne pas
les assimiler à elles, puisqu'ils suivent leur route et
leur loi?
Enfin le progrès de l'histoire des religions, dont à
vrai dire, la science est toute récente, achève de mo-
difier radicalement le point de vue sous lequel les di-
verses orthodoxies considèrent leurs dogmes. Les an-
ciens docteurs chrétiens, quand une ressemblance les
frappait entre leurs croyances et celles d'une autre
religion, voyaient dans cette coïncidence une éclatante
confirmation de la vérité qu'ils croyaient posséder tout
entière : ou bien ils proclamaient que les gentils,
éblouis, malgré eux, par cette vérité, en avaient re-
LA MORT DU DOGME 317
cueilli quelques lueurs, que, par exemple, Platon
avait pillé la Bible; ou bien ils accordaient qu'une
révélation partielle et incomplète avait pu favoriser
quelques sages du paganisme, arrêtés d'ailleurs,
sur la route sacrée, bien loin du but à atteindre.
De la sorte, ils s'expliquaient parfaitement toutes les
analogies et n'en prenaient aucune inquiétude, bien
au contraire. L'évidence des faits nous a contraints
aujourd'hui à rejeter ces puériles conciliations. Nous
ne nions pas assurément qu'une religion n'agisse sur
celles qui l'entourent et ne subisse, à son tour, leur
action : rien ne se fait avec rien et si les influences
ne sont pas toujours faciles à déterminer, quant à
leur sens et à leur étendue, elles n'en sont pas moins,
dans beaucoup de cas, très visibles. Mais il faut se
garder de les exagérer; en fait, le nombre des thèmes
sur lesquels la conscience religieuse des hommes
s'est jusqu'ici exercée paraît assez restreint; les
mêmes se retrouvent dans des religions demeurées
certainement étrangères les unes aux autres et il en
faut seulement conclure qu'en bien des cas des be-
soins religieux analogues, des nécessités de logique
semblables, enfantent des conceptions et des conclu-
sions du même genre.
On sait, par exemple, combien semble tentante
de nos jours l'hypothèse d'une influence directe du
bouddhisme sur le christianisme ; ce n'est pas seu-
lement la ressemblance de quelques croyances qui
rapproche les deux religions; c'est encore l'analogie
de plusieurs légendes sacrées et un parallélisme de
divers passages de leurs Écritures saintes vraiment
curieux; et pourtant les historiens prudents n'osent
pas encore conclure à un rapport de dépendance entre
27.
318 l'évolution des dogmes
la religion chrétienne et la bouddhique; ils constatent
les rapprochements, ils en font parfois de nouveaux,
nais ils continuent de pense* que les combinaisons
nées dans l'Inde et celles que l'Orient juif ou grée ont
enfantées peuvent être également originales.
€e qu'ils aperçoivent nettement, en revanche, c'est
qu'au fond la conscience religieuse des hommes est
spécifiquement la même partout, qu'elle vit et agit
partont suivant les mêmes modes, qu'elle évolue de
la même manière, passant d'une conception dogma-
tique à une autre, par les mêmes voies et pour les
mêmes raisons; et rien n'est plus propre que cette
constatation à pénétrer celui qui la fait de la relati-
vité des dogmes, de leur contingence, de la réalité de
leur vie, c'est-à-dire de la nécessité de leur mort.
Insensiblement ou brusquement, selon que sa nature
l'incline aux conclusions radicales ou aux évolutions
lentes, il se place hors de tous les dogmes, pour les
considérer tous comme les manifestations intéres-
santes et périssables de la vie religieuse de l'huma-
nité. Trop de religions se donnent des raisons qu'elles
croient bonnes de s'attribuer la possession de l'ab-
solue vérité divine et toutes lui paraissent trop se
donner les mêmes raisons, toutes lui montrent trop,
dans le développement de leur histoire, les transfor-
mations incessantes qu'elles ont subies et grâce aux-
quelles elles ont vécu, pour qu'il consente à concéder,
de ce point de vue, à aucune d'entre elles, le privi-
lège exclusif de n'avoir jamais erré.
Si de nos jours l'exégèse des textes saints, l'histoire
des dogmes et celle des religions, constituent Jes
formes de l'activité scientifique dont la dogmatique
LA MORT DU DOGHE
319
de toutes les religions a le plus à souffrir, ce n'est
pas à dire que leur action ne se soit jamais exercée
dans le passé. Avec plus ou moins de rigueur, et en tous
les temps, e4les ont tenu la place d'honneur dans
l'élude critique des religions-, seulement, au xix*
siècle, elles ont été poussées, par le grand mouvement
qui a entraîné toutes les sciences positives, à un degré
de perfection qu'elles n'avaient jamais connu jus-
qu'alors. Leur empirisme, que corrigeait accidentel-
lement le génie d'un Richard Simon ou d'un Tille-
ixKmt, a fait place à une méthode prudente, de plus
en plus sûre et rigoureuse. Sans le vouloir et simple-
ment parce qu'elles ne •consentaient à considérer que
les faits tels que les documents les montraient, elles
sont devenues les ennemies des Traditions qui ne
tiennent aucun compte des réalités.
III
Nous assistons d'ailleurs, depuis que les docteurs
de la Réforme ont violemment attaqué telle ou telle
position de l'orthodoxie, et surtout depuis que la cri-
tique a porté ses investigations sur tous les dogmes,
à un curieux effort des théologiens traditionalistes.
Fort logiquement, ils soutiennent qu'il ne saurait
exister de contradiction entre la vérité révélée qu'ils
enseignent et la vérité acquise par la science hu-
maine; mais de plus en plus rares se montrent ceux
qui croient écarter les difficultés en répétant, après
l'Apôtre, que la sagesse du siècle n'est que vanité; la
plupart s'instruisent des méthodes critiques et ils
320 l'évolution des dogmes
prétendent les retourner contre la critique elle-même.
Ou plutôt, à ce qu'ils nomment volontiers le criti-
cifme, c'est-à-dire la libre recherche sur les faits et
les idées du passé religieux chrétien, ils opposent la
critique, la leur; à leurs adversaires ils prêtent des
intentions de dénigrement systématique, ou, à tout
le moins, un parti pris qui les aveugle, et, ainsi, ils
se procurent d'illusoires consolations. De bonne foi,
ils prolongent une résistance impossible, cependant
qu'à grands coups d'anathèmes ils font jouer, parmi
les simples, les ignorants et les timides, tous les res-
sorts de la terreur. Palliatif bien insuffisant sans
doute, en un temps où les habitudes de libre discus-
sion, auxquelles la pratique de la vie politique en-
traine peu à peu tous les peuples, gagnent les divers
domaines de la pensée et s'y implantent victorieuse-
ment, en un temps où les arguments d'autorité ont
perdu tout leur crédit auprès des hommes qui réflé-
chissent, et où le nombre de ceux-là s'accroît tous les
jours.
La résistance des dogmatiques orthodoxes contre les
multiples poussées d'un esprit sur lequel elles ont
de moins en moins de prise, ne porte d'autre résultat
intéressant que de rendre l'attaque plus précise et
plus pressante, de mettre mieux en lumière les fai-
blesses irrémédiables des traditions et des interpréta-
tions officielles. Le sentiment religieux se transforme;
la force des vérités positives l'enchaîne malgré lui à
elles; il ne peut plus concevoir la révélation elle-
même qu'en fonction d'elles, et les dogmes qu'elles
contredisent n'offrent plus de sens pour lui : ils sont
irrémédiablement morts; au moins la représentation
que les orthodoxies en prétendent toujours imposer
LA MORT DU DOGME 321
a cessé d'éveiller l'émotion ou la pensée dans l'esprit
et dans le cœur des hommes qui savent.
Il se produit, dans les derniers temps de la vie des
dogmes, des crises qui peuvent se répéter plusieurs
fois avant que leurs résultats paraissent patents, et
l'agonie d'une croyance peut être longue. Il arrive
aussi que des efforts désespérés et intelligents se
produisent pour la sauver, par une héroïque mise en
accord de sa formule avec l'esprit nouveau, avec la
science nouvelle; mais les soubresauts du dogme, à ce
moment de sa vie, ne sont au vrai que des efforts que
fait la conscience religieuse pour se débarrasser de
lui et ils ne sauraient lui éviter la fatalité de la mort;
tout au plus peuvent-ils en retarder l'échéance.
A y bien regarder, c'est au temps de la Renais-
sance et de la Réforme que le dogmatique de l'ortho-
doxie romaine a reçu le coup mortel; elle ne l'a
point senti et ceux-là même qui le lui portaient ne
s'en sont guère douté. L'intensité de la vie chrétienne
au xvn e siècle, l'assentiment que les esprits les plus
puissants semblent donner aux dogmes traditionnels,
et croient en effet leur donner, la fermeté de la direc-
tion que les croyances orthodoxes paraissent impri-
mer à l'esprit public, sont autant d'arguments pour
établir quelles possèdent encore, en ce temps-là, la
force intéiieure et l'active vitalité de l'âge mûr. Ce
n'est là pourtant qu'une illusion et un peu d'attention
la dissipe. La victoire douloureuse d'un Pascal sur sa
raison en révolte contre les affirmations invérifiables
du dogme, ou la défaillance étrange et voulue de la
logique d'un Descartes qui, fondant toute la connais-
sance de l'homme sur l'évidence, se dérobe à l'appli-
822 l'évolution des dogmes
cation de son principe devant les vérités révélées, ne
prouvent pas plus que l'assentiment des « honnêtes
gens », ou même l'intolérance de beaucoup de dévots,
la souveraineté vivante des dogmes traditionnels.
Non seulement plusieurs d'entre eux sont, dès lors.
rejetés par les Églises réformées, mais encore la
Renaissance, en ouvrant à l'esprit des hommes de
nouveaux horizons, la Réforme, en posant les redou-
tables principes du libre examen et de l'appel aux
textes, ont préparé, Tune, la naissance de besoins
religieux nouveaux, qui ne sauraient s'accommoder
des cadres où le Moyen Age se trouvait à l'aise, parce
qu'il les avait faits à sa mesure, l'autre, ta formation
de nouvelles méthodes de critique, d'une exégèse
scripturaire inconnue des théologiens du passé. Un
Lenain de Tillemont pouvait bien limiter sa curio-
sité aux antiquités chrétiennes extérieures aux
dogmes, il ne pouvait faire que ses recherches, sur
tant de points si neuves et si hardies, ne montras-
sent le chemin à des hommes curieux de l'histoire
des dogmes. De même un Richard Simon avait beau
protester très sincèrement de l'excellence de ses
intentions, c'est à juste titre qu'il est aujourd'hui
considéré comme le père de l'exégèse libérale de
l'Ancien et du Nouveau Testament.
Au vrai, la dogmatique orthodoxe était dès lors
entrée en agonie, et si personne n'y semblait prendre
garde, c'est d'abord qu'il faut du temps À un principe
pour révéler toute l'étendue de son application; c'est
encore que l'habitude et la force acquise ne perdent
que lentement leur pouvoir ; c'est surtout que la po-
lémique religieuse entretenait l'activité de la vie reli-
gieuse et ne laissait à personne le loisir d'en modifier
LA MORT DU DOGME
323
les formes. Les Réformés, peut-être encore plus par
instinct naturel des nécessités de la lutte que par
respect profond pour les dogmes de la Tradition, ou
par timidité d'esprit, ne s'étaient tout d'abord atta-
qués qu'à l'Eglise romaine, à son organisation, à sa
discipline. Ils ne s'étaient heurtés qu'aux proposi-
tions dogmatiques qui semblaient étayer les préten-
tions du pape, en sorte qu'ils avaient semblé mettre
hors de cause le reste des dogmes et qu'en fait la ba-r
taille théôlogique n'avait point porté d'abord sur eux :
la ruine du romanisme ou sa justification, tel semble
le but constant des efforts des protestants et des ca-
tholiques au xvi e et au xvu e siècle. Puis, au sein même
du catholicisme, se leva la grande querelle du jan-
sénisme qui, par l'affaire de la bulle Unigenitus, se
prolongea durant une grande partie dû xvm* siècle.
Prenons; garde cependant que les débats entre les
protestants et les partisans de Rome, entre les jan-
sénistes et les jésuites, tout comme entre les gallicans
et les ultramontains, ne regardaient pas que la reli-
gion; la politique y tenait aussi sa large place et ce
fut elle, à vrai dire, qui les amplifia et les prolongea,.
Ces démêlés, dont les péripéties se compliquèrent à
l'infini, eurent pour conséquence principale de limiter
le champ des investigations critiques et, en même
temps, par cela même qu'ils touchaient à la religion*
d'intéresser les hommes instruits aux choses de la foi
traditionnelle, et de donner aux affirmations dogma-
tiques qu'elle leur apportait, et qu'ils n'avaient point
le loisir ni la permission de discuter, sous des
gouvernements très intolérants, une apparence de
solidité inébranlable.
Uo jour arriva où, avec un peu plus de liberté; le loisir
324 l'évolution des dogmes
leur vint; pour mieux dire, où ils se détournèrent des
querelles vidées vers les questions plus profondes,
que leur esprit se posait nécessairement sur l'ensei-
gnement traditionnel, pour peu qu'il s'y arrêtât un
instant; et ce jour-là des érudits, comme Pierre Bayle,
des « philosophes », comme Voltaire et les Encyclopé-
distes, connurent la fragilité véritable de l'orthodoxie.
Je veux dire, bien entendu, qu'ils se rendirent compte
du peu de place que ses affirmations fondamentales
tenaient dans la vie religieuse et morale des hommes
de leur temps, du caractère de superstition qu'elles
revêtaient dans l'esprit de la plupart d'entre eux, où
elles ne subsistaient, plus qu'à l'état d'habitude irrai-
sonnée et inféconde. Alors ils crurent que, pour les
ruiner définitivement il suffisait de jeter à terre l'or-
ganisation qui les soutenait et qu'ils considéraient
comme une vaste entreprise de duperie et d'exploi-
tation ; ils attaquèrent donc l'Église catholique
puisqu'elle régnait sur la France et qu'ils étaient
Français.
Ce fut une imprudence, parce que l'anticlérica-
lisme les détourna de la vraie et sereine critique
pour les jeter dans la polémique. Il n'est que juste
de dire, d'ailleurs, qu'on a souvent exagéré la faiblesse
de la critique religieuse de Voltaire, par exemple; à
côté de principes qui nous paraissent surannés,
d'aperçus que nous avons abandonnés et de plaisan-
teries déplacées, il reste des remarques justes et pro-
fondes, admirablement formulées, et qu'on aurait tort
de dédaigner. Néanmoins il est bien certain que
l'anticléricalisme des intellectuels du xvm e siècle,
c'est-à-dire ce qu'il y avait, du point de vue scienti-
fique, de plus négligeable dans leur œuvre, eut beau-
LA MORT DU DOGME 325
coup plus de succès que leur antidogmatisme. L'or-
thodoxie romaine, toutes les orthodoxies, avaient
d'ailleurs intérêt à voir dans leurs attaques un parti
pris de théoriciens politiques, et à éloigner la bataille
de son véritable terrain. Les mouvements politiques
qui se développent dans la seeonde moitié du siècle
et qui se résument dans ce qu'on nomme le despo-
tisme éclairé, nettement anticlérical dans les Etats
latins, ceux qui préparent en France la Révolution,
et la Révolution elle-même, sous sa forme jacobine,
entretinrent cette illusion que le voltarrianisme n'était
qu'une machine de guerre contre l'Église catholique.
Et ainsi, grâce surtout à l'ignorance où les penseurs
libres se trouvaient de l'histoire des dogmes et plus
généralement de l'histoire des religions, grâce aussi
aux diversions que les événements politiques créèrent,
les discussions s'éternisèrent de nouveau à côté des
véritables questions.
Il appartenait aux penseurs allemands, philosophes
comme Kant ou Hegel, théologiens comme Schleier-
macher, de les poser comme il fallait qu'elles le
fussent, de montrer comment il convenait de discuter
les postulats de toute dogmatique et d'examiner les
textes. Leur effort marque véritablement le point de
départ de la vaste enquête conduite au xix e siècle et
que nous poursuivons aujourd'hui, non seulement
sur le christianisme, mais sur toutes les religions,
considérées non plus comme des inventions de
prêtres astucieux, mais comme des phénomènes
sociaux très complexes et, d'un autre biais, comme des
organismes vivants, soumis à la grande loi de l'évo-
lution.
Alors se manifesta la véritable nature des dogmes
28
326
L EVOLUTION DBS DOGMES
et, puisque nous avons pris comme exemple la
dogmatique chrétienne des diverses orthodoxie s,
alors on put comprendre à quel point de leur
évolution se trouvaient la plupart de ses concep-
tions. Ces constatations, faites ordinairement par
des chercheurs que leurs études suffisaient à détour-
ner de l'orthodoxie, finirent par s'imposer même
aux hommes qui, naturellement religieux et attachés
à la religion de leurs ancêtres, voulaient cependant
la comprendre et se montraient disposés à en rejeter
tout ce qui n'était plus qu'un poids mort. C'est ainsi
qu'elles engendrèrent le protestantisme libéral, qui
rencontra dans certaines Églises réformées une résis-
tance qui n'a pas encore désarmé, et plus tard le
modernisme, c'est-à-dire le catholicisme libéral, qui
prétend s'accorder avec l'esprit moderne. On sait quel
accueil l'Église romaine lui a fait; à l'heure pré-
sente, il se tait et, pour peu que dure le régime de
compression institué par l'encyclique Pascendi, il
mourra; mais sa mort ne rendra pas la vie aux
dogmes qu'il s'est efforcé de galvaniser encore une
fois. D'ailleurs, au jugement d'un observateur du
dehors, le modernisme ne s'est montré vraiment
fécond qu'en négations, j'entends qu'il a surtout bien
établi que les formules de la dogmatique romaine
n'offraient plus actuellement aucun sens pensable;
celles qu'il a parfois risquées pour les remplacer, les
commentaires dont il les a enveloppées, pour les
rendre acceptables à la fois aux croyants et aux savants,
n'ont satisfait ni les uns ni les [autres ; elles leur ont
paru subjectives, arbitraires et, point essentiel, réel-
lement étrangères aux dogmes qu'elles prétendaient
conserver en les rajeunissant. Il semble, en définitive,
LA MORT DU DOGME 327
que le principal résultat du généreux effort moder-
niste ait été de rendre plus manifeste encore l'im-
possibilité de rappeler à la vie une croyance morte
et ensevelie sous la formule d'autorité. Un catho-
lique n'a guère plus de choix qu'entre l'acceptation
interne ou externe de cette formule ou son rejet pur
et simple ; il semble qu'il ne puisse plus trouver en
elle un aliment pour son sentiment religieux qu'à la
condition de sortir de son temps, et c'est là une
opération dont un nombre de plus en plus petit
d'hommes instruits se sent capable.
IV
Et les autres? Les autres ne réfléchissent ni ne
pensent, parce qu'ils ne savent pas. Il arrive parfois,
quiconque a vécu au contact de jeunes gens élevés
dans un esprit strictement confessionnel le sait bien,
qu'une intelligence d'élite échappe d'elle-même à la
contrainte qui lui est imposée, mais c'est là un acci-
dent très rare. A les considérer dans leur ensemble,
les masses populaires restent moutonnières ; elles
font ce qu'elles ont toujours fait, sans en chercher le
sens ; elles reçoivent docilement les enseignements
que l'habitude ancestraie leur a rendus familiers,
sans chercher à les comprendre; elles n'en ont pas
les moyens et, d'ailleurs» n'en éprouvent pas le
besoin. Leur inertie nécessaire retarde très long-
temps l'évolution dogmatique et entretient, du même
coup, l'illusion que le dogme vit toujours.
Distinguons pourtant l'apparence de la réalité. Ce
qui vit, c'est la pratique et le rite, ce n'est pas le
328 l'évolution des dogmes
dogme. Sans doute, nos paysans restés catholiques
ont jadis appris au cathéchisme les formules des
dogmes principaux, et quelques-uns d'entre eux, mais
quelques-uns seulement, seraient encore en état de
les répéter; toutefois leur vie religieuse ne leur doit
rien, ils ne les comprennent ni ne les sentent; leur
assentiment ne prouve rien quant à la vitalité de ces
dogmes. Ceux qui seuls éveillent encore au fond de
leur conscience des impressions actives sont ceux qui
se raltachent en quelque manière au désir de l'être
humain de dépasser les limites du fini qui lui sont
imposées, par exemple ceux qui expriment l'espé-
rance du paradis et la crainte de l'enfer; mais ce
sont là, à vrai dire, des manifestations d'un instinct
profond, enfermées dans des formes que la tradition
a fixées, que l'enseignement de l'Eglise perpétue et
qu'on n'éprouve pas le besoin de changer parce
qu'elles sont en soi claires et accessibles à tous, bien
plutôt que des survivances d'une dogmatique précise.
Nos campagnards les plus dévots croient à la
puissance de la Sainte-Vierge, invoquée pour des
objets différents dans ses divers sanctuaires, si bien
qu'un observateur mal averti pourrait s'imaginer qu'il
existe plusieurs Vierges Marie; ils ont confiance dans
le secours de saints locaux, pourvus chacun d'une
spécialité; ils se plient à la nécessité d'assister à la
messe le dimanche, de communier aux grandes fêtes,
de manger maigre le vendredi, de réciter une prière
à leur lever et à leur coucher, ou quand sonne
Y Angélus, de faire le signe de la croix lorsqu'ils se
mettent à table ou entendent le tonnerre; mais toutes
ces pratiques ou dévotions, qu'ils observent suivant
une sorte d'automatisme et qu'ils entourent de quan-
LA MORT DU DOGME
329
tités de superstitions menues et grosses, ne prouvent
pas qu'ils prennent vraiment souci des mystères de
la foi catholique et de sa théologie. Ce sont choses
qui ne regardent que leur curé et sur lesquelles ils
lui font volontiers confiance; leur foi, à eux, reste
à la mesure de leur esprit. Quiconque a vécu dans
un village sait bien que le zèle religieux y varie avec
la sympathie qu'y inspire le prêtre : la religion, dans
ce cas, ce n'est plus le dogme, c'est le curé.
Au fur et à mesure que, sous une forme ou sous
une autre, les résultats atteints par la science et
défavorables aux dogmes, pénètrent dans les couches
profondes des fidèles, l'inévitable se produit : les for-
mules jadis vivantes et vivifiantes, apparaissent telles
qu'elles sont, mortes et inertes. Aucune religion, jus-
qu'à ce jour, n'a pu échapper à cette destinée, aussi
fatale pour elle que la «mort pour les enfants des
hommes et pour tous les êtres organisés que porte
la terre.
Du jour donc où un dogme se trouve en quelque
sorte consacré et exprimé par un rite qui s'immo-
bilise et tend au mécanisme, il est condamné à
disparaître tôt où tard, car il ne porte plus la vie en
lui. 11 n'est pas nécessaire tju'il présente alors un
sens pensable pour subsister encore très longtemps
en apparence et, pour ainsi dire, en façade, car
l'habitude du geste liturgique peut suppléer à l'ab-
sence de pensée religieuse et même créer une émo-
tion véritable : le dogme pris en lui-même n'y est plus
pour rien. Combien de fidèles de l'Église catholique
qui éprouvent une émotion douce et profonde au
moment où ils reçoivent des mains du prêtre l'hostie
consacrée et qui ignorent, qui seraient incapables de
28.
330 l'évolution des dogmes
comprendre, ou môme ' de sentir, les dogmes de la
présence réelle et de la transsubstantiation. S'ils les
examinaient une bonne fois du point de vue histo-
rique et du point de vue critique, il y a gros à parier
qu'ils ne verraient pas croître leur confiance en
eux. Fort, heureusement pour la paix de leur foi, ils
ne les examinent pas du tout et les laissent dormir
leur sommeil éternel sous leur formule inintelligible.
Ainsi toute religion dogmatique est condamnée,
par cela même qu'elle subit la loi d'évolution, à voir
croître, se transformer, puis se fixer, s'anémier et
disparaître tous ses dogmes successivement. Quand
ils ont, les uns après les autres; subi leur sort inévi-
table, l'heure sonne favorable à l'établissement d'une
nouvelle religion. Elle-même, si simple qu'elle puisse
être dans son principe, devient nécessairement dog-
matique à son tour et se complique peu à peu.
L'expérience, autant que la logique, établit qu'il n'est
pratiquement pas de vie religieuse active et précise
sans dogmes. 11 arrive qu'ils soient peu nombreux
et qu'ils évitent les complications métaphysiques,
comme dans l'islam et, pour prendre un exemple
très différent, dans le protestantisme libéral; dans
tous les cas, ils sont, et ils tirent de leur simplicité
même une force impérative singulière. La religion
ou, si Ton veut, la vie religieuse adogmatique, peut
représenter une possibilité ou un idéal pour quelques
esprits d'élite; elle ne saurait suffire à la plupart des
hommes, ni seulement constituer pour eux une repré-
sentation intelligible.
LA MORT BU DOGME 331
L'histoire des dogmes ne décrit évidemment qu'un
des aspects de la vie dans une religion donnée, mais
c'en est l'aspect qu'on peut dire principal, car si les
dogmes, en tant qu'ils expriment la foi moyenne
a'un temps, n'enferment pas tous les élans religieux
du mysticisme individuel, ils en constituent du moins
les pivots. C'est autour de leurs affirmations que
tourne la méditation des hommes les mieux doués pour
vivre une vie religieuse intense; c'est d'elles qu'ils
s'élèvent aux conceptions mystiques les plus' hautes,
ou parfois qu'ils tombent dans les imaginations héré-
tiques les plus profondes. Sans doute, on a eu raison
de remarquer que l'Évangile n'enfermait pas une dog-
matique développée, mais si l'Évangile peut être le
principe d'une vie religieuse très active, il ne prétend
pas du tout à la qualité de code doctrinal d'une reli-
gion; il n'est que la Bonne Parole dite par Jésus au sein
du judaïsme; il représente, par conséquent, la prédi-
cation d'un Juif, éminemment apte à la pensée et
à l'action religieuse, sur quelques-uns des thèmes de
la foi juive de son temps. Du point de vue historique,
d'ailleurs, l'Évangile n'est qu'un point de départ, celui
de la foi chrétienne, qui a fait de lui, bon grô mal
gré, le fondement de ses véritables spéculations
dogmatiques. Ce n'est pas un paradoxe que d'af-
firmer que jamais l'Évangile tout seul, sauf peut-
être dans la conscience de quelques protestants
libéraux d'aujourd'hui, n'a suffi à alimenter la vie
religieuse de personne.
« Si le sentiment religieux, écrit M 8r Mignot (*), se
trouve au fond de l'àme humaine, la religion pro-
(1) L'évolution relig., daùs Le Correspondant du 10 avril
1897, p. 5.
332 l'évolution des dogmes
prement dite ne s'y trouve pas... En dehors d'une
religion positive, il n'y a place que pour toutes les
fantaisies de l'illuminisme individuel, aboutissant bien-
tôt au scepticisme le plus absolu ». Par religion posi-
tive, il convient d'entendre une religion aux dogmes
précis, constituée par une tradition définie et vivante;
et il semble, en eftet, difficile d'accorder la qualité
de religion à une pensée individuelle et tout inté-
rieure, indépendante d'une tradition de ce genre. En
tant que fait social, œuvre sociale aussi, une religion
ne peut être réelle que si elle échappe, dans ses
affirmations essentielles, à la réflexion arbitraire des
individus. La religion pure est donc pratiquement
une chimère et les dogmes constituent l'appui néces-
saire à toute religion véritable; c'est par eux qu'elle
s'exprime et si elle n'avait point, la prétention dérai-
sonnable de les empêcher de se transformer parallè-
lement au sentiment religieux qui les inspire, elle
changerait, de toute évidence, avec eux, d'une ma-
nière ininterrompue, mais elle vivrait aussi par eux,
indéfiniment.
VI
Ce n'est point ainsi que les choses se passent, et
nous avons reconnu les raisons pour lesquelles cha-
que religion s'abandonne à la mortelle illusion de
l'immobilité dans la vérité absolue. Elle doit donc
périr de son erreur; mais, sur ses ruines, le sentiment
religieux demeure vivace, et, sans se décourager, il se
construit de nouvelles croyances, il se prépare de
nouveaux dogmes. En réalité, il ne les invente pas de
toutes pièces, il les compose avec les débris de ceux
I«A MORT DU DOGME 333
que le temps a brisés, et c'est en ce sens qu'on a rai-
son de dire que les dogmes ne meurent pas, qu'ils se
transforment; ils représentent un capital religieux que
l'humanité ne laisse jamais complètement perdre.
Une religion qui naît se construit comme une maison
qu'un homme avisé élève avec les pierres d'un édifice
ruiné; il les rassemble et les retaille; quand elles
sont de nouveau ajustées et unies par le sable et la
chaux, on dirait qu'elles n'ont jamais reçu une autre
destination. Pourtant, elles ont servi déjà, et, dans
la muraille que le temps a jetée par terre, elles tenaient
leur place bien calculée ; chacune d'elles contribuait
à la solidité et à l'harmonie de l'ensemble, comme
elle fait maintenant, quoique disposée autrement,
dans la maison nouvelle. Les dogmes sont semblables
à ces pierres; leur forme, leurs dimensions, leur
place varient d'une religion à l'autre, à y bien regar-
der, leur nature ne change pas, et ils servent indéfini-
ment. Je ne veux pas dire que chaque corps de doc-
trines religieuses les utilise tous, non plus que tous
les moellons du vieux monument ruiné n'entrent dans
la construction neuve, mais seulement qu'il en ras-
semble un nombre plus ou moins grand et que seul
le ciment dont il les lie ensemble lui appartient en
propre.
Le ciment, c'est la théologie. Chaque religion
a la sienne, plus ou moins développée, dont la mis-
sion est d'ajuster les propositions que la foi enfante,
mais qu'elle ne crée pas plus de rien que la mère ne
peut se féconder elle-même, et tirer de son seul
amour, de sa seule volonté, les éléments qui font, du
germe initial, un embryon, puis un enfant. La dog-
matique s'alimente dans l'ambiance où gisent les
334 l'évolution des dogmes
anciens dogmes ruinés et la théologie elle-même revêt
des caractères différents, use de méthodes dissembla-
bles, selon les milieux divers où elle agit.
On peut ranger toutes les religions par familles
et « l'air de famille », qui rapproche celles d'un
même groupe et accuse leur parenté, leur est préci-
sément donné par la ressemblance de leurs croyances
fondamentales et de leurs mythes. Une étude de plus
en plus approfondie de la religion des Sémites méso-
potamiens a montré quels rapports étroits l'unissent à
celle des Sémites méditerranéens et même à celle des
Juifs. D'un autre biais, l'esprit d'Israël se retrouve en
Ismaël et Allah ressemble à Jahveh comme un frère.
Mais ce n'est pas seulement de famille à famille, c'est
de groupe à groupe que se marquent des analogies
instructives. Nous l'avons déjà dit chemin faisant, si
elles ne décèlent pas toujours l'influence d'une reli-
gion sur une autre, elles prouvent du moins l'utili-
sation de thèmes de foi dont l'ensemble constitue le
fonds dogmatique de toutes les religions.
Je citerai, par exemple, l'idée de la lutte éternelle sur
la terre, et dans l'homme, du bien et du mal; la notion
d'une Providence présente et d'une Justice future; celle
de la faiblesse de l'homme qui ne peut éviter le péché
et désarmer le juge que par la révélation divine de la
voie de salut, ou par l'intervention directe ou indi-
recte des Puissances souveraines ; celles plus précises
de la nécessité d'un Médiateur, d'un Législateur, d'un
Sauveur ; celle de l'efficacité du sacrifice de commu-
nion ou du sacrifice propitiatoire ; toutes conceptions
qui se retrouvent sous des formes diverses, *et pour
ainsi dire à des degrés différents, mais enfin qui se
retrouvent dans la foi de l'Égyptien de l'antiquité.
LA MORT DU DOGME 335
dans celle du brahmane, dans celle du mazdéen, dans
celle du juif ou du bouddhiste, aussi bien que dans
celle du syncrétiste gréco-romain du m* siècle, dans
celle du chrétien et dans celle du musulman. Cha-
cune en les acceptant, les accommode à sa perspec-
tive particulière et les revêt d'une forme qui lui
convient ; elle ne fait pas davantage.
En dehors même de ces ressemblances générales,
qui aboutissent à des affirmations dogmatiques plus
ou moins analogues, dont le perpétuel recommence-
ment, dans les religions successives, montre bien la
faculté qu'elles possèdent de renaître de leurs cen-
dres, il en est d'autres plus précises, plus particu-
lières, par lesquelles se manifeste encore mieux le
phénomène de la recomposition des dogmes défunts.
Nous n'avons pas à redire ici ce que nous avons déjà
exposé quand nous avons étudié la naissance du
dogme ; nous savons qu'il puise dans l'ambiance où
il se produit les éléments qui constituent sa substance.
Or, de ces éléments, beaucoup ne sont que les débris
de dogmes plus anciens que l'évolution a conduits à
la ruine ; les autres viennent de religions parallèles,
ou sont engendrés par la féconde rencontre entre
deux conceptions d'origine différente. Les premiers
seuls nous intéressent en ce moment. Par exemple,
sur le fonds judaïque, qui forme partout sa base, la
dogmatique chrétienne s'est édifiée en reprenant,
pour amplifier l'Eucharistie, la vieille idée païenne
du sacrifice de communion, dont il faut sans doute
chercher les racines dans le totémisme, dans la pra-
tique désuète au temps apostolique de l'absorption
rituelle et régénératrice de l'animal sacré ; en adoptant
pour développer le sacrement du baptême, l'idée de
336 l'évolution des dogmes
la purification par l'eau lustrale, à laquelle sans doute
personne ne croyait plus guère et celle de l'impureté
spécifique de la chair humaine, courante en Orient ; en
transposant les histoires mythologiques relatives aux
filiations divines, dont souriaient tous les hommes rai-
sonnables ; plus tard, en recueillant la notion de divinité
féminine qui a, pour ainsi dire, nourri la marialogie
et en acceptant la foi en des héros protecteurs, élé-
ment capital du culte des saints intercesseurs.
Ces notions, pour la plupart périmées sous la forme
qu'elles avaient autrefois revêtue et que la foi vivante
s'assimilait de nouveau, la théologie nouvelle les a
traitées en fonction des postulats premiers de la
croyance chrétienne et non pas toujours, d'ailleurs,
dans le même esprit, car elle-même n'a point toujours
puisé son inspiration à la même source. Platonicienne
avec les Alexandrins et saint Augustin, aristotélicienne
avec les scolastiques, kantienne ou, si l'on veut, scien-
tifique avec les modernistes, thomiste avec les ortho-
doxes romains, elle n'a point cessé de travailler sur le
même fonds d'affirmations, de les coordonner, de les
expliquer, de les commenter, sans p'ouvoir empêcher
que les antiques superstitions, lentement remontées
des obscures profondeurs de la foi populaire, ne con-
tinuent de les pénétrer peu à peu et ne les altèrent. Au-
jourd'hui etdepuis longtemps, le paganisme éclate aussi
bien dans le catholicisme des paysans espagnols que
clans l'orthodoxie des moujiks russes.
N'exagérons rien : tout ne renaît pas des dogmes
défunts. Pas plus que ne reparaît dans sa figure, son
apparence et sa pensée l'être éteint dont la substance
chimique, retournée à la terre féconde, sert à compo-
ser d'autres êtres, pas plus un dogme ne reparaît dans
LA MORT DU DOGUE
337
la forme qu'il revêtait, dans la place qu'il occupait,
dans le rapport qui le liait à d'autres dogmes, dans
l'esprit qui l'animait : tout cela est définitivement
mort du jour où le sentiment religieux le rejette.
Comme dans Fêtre physique, nourri de la décompo-
sition, c'est la matière du dogme qui dure ; ce sont
les morceaux disloqués de la pensée humaine qui l'a
une fois composé et que perpétuellement les religions
diverses rassemblent et recomposent. En dernière
analyse, plus que les dogmes eux-mêmes, c'est le
désir des dogmes, l'espoir de la sécurité dans l'affir-
mation, qui vit au cœur des hommes religieux et c'est
lui qui, inlassablement, sans se douter qu'il ne fait que
rajuster des vérités défuntes, poursuit la consolante
chimère de la Vérité éternelle.
29
CONCLUSION
De l'ensemble des remarques que nous a suggérées
l'étude de la vie des dogmes, nous tirerons d'abord
cette conclusion qu'un dogme, considéré du point
de vue historique, se présente toujours non
comme un fait divinement révélé à l'ignorance de
l'homme, mais bien comme la combinaison labo-
rieuse et toujours changeante d'une collectivité hu-
maine; c'est avant tout un phénomène social et il
accumule, durant son existence, le travail de la foi,
souvent très actif, d'un grand nombre de généra-
tions. L'argument du consentement universel que les
théologies chrétiennes emploient encore quelquefois
pour prouver l'existence de Dieu, suppose que l'être
humain porte au fond de sa conscience, comme un
des instincts primordiaux de son espèce, le sentiment
religieux; sans discuter ici la question de savoir si,
en fait, tous les hommes l'ont possédé et s'il est vrai-
ment primitif, nous pouvons bien accorder qu'il est
très ancien et que le mérite lui revient sans doute
d'avoir puissamment aidé l'homme à se distinguer de
la brute. En principe, le dogme c'est l'expression que
se donne ce sentiment dans un certain milieu, et qui
se constitue par la collaboration anonyme et aveugle
de toutes les aspirations, de tous les désirs, de
340 l'évolution des dogmes
toutes les impressions qu'éprouvent, touchant son
objet, les hommes qui l'acceptent.
Né du sentiment religieux, en fonction de l'acquit
intellectuel d'un certain milieu, il ne saurait demeurer
immobile qu'autant que ce milieu ne change pas; il
subit le sort commun des œuvres sociales; il évolue
avec la société qui l'a engendré. A vrai dire, il n'esfpas
par lui-môme; il ne constitue qu'une abstraction, dont
la réalité gît dans la foi vivante et non point ailleurs,
et la vie de la foi suffit à le vider de sens : la chrysa-
lide abandonnée par le papillon qu'elle contenait
n'est plus rien que l'enveloppe, désormais inerte et
inutile, de l'insecte envolé qui n'y rentrera jamais;
mais sa poussière, dispersée et rejetée au creuset d'où
sortent tous les êtres, trouvera un jour un emploi
nouveau. De même les éléments dissociés du dogme
abandonné par la foi et devenu inutile aux hommes,
se retrouveront peut-être un jour dans quelque nou-
velle construction religieuse.
Nous concluerons, en second lieu, que les diverses
religions dogmatiques ne se rendent point un compte
exact de la réalité de leur propre vie. Si elles procla-
ment l'invariabilité de leurs dogmes avec une assu-
rance si ferme, c'est qu'elles ne sortent pas d'elles-
mêmes, ou qu'elles se croient — c'est leur raison d'être
— chacune en face de toutes les autres, seules divines,
révélées, véridiques et éternelles. Aucune ne consent
à reconnaître en soi les caractères de l'imperfection
et de la fragilité humaines, qu'elle se montre toujours
prête à dénoncer chez ses rivales, avec une grande
perspicacité; elle n'a le sens de l'histoire que pour
les autres.
Aujourd'hui même, dans notre Occident, où tant
CONCLUSION
341
de prêtres de diverses confessions ont étudié et appris,
il n'est pas rare de voir l'un d'eux, excellent criti-
que quand il parle des croyances qui ne sont pas
les siennes, s'arrêter brusquement, se dérober aux
conséquences les plus impérieuses des principes
qu'il vient d'appliquer si bien à autrui et prétendre
réserver à ses propres convictions un traitement de
faveur. A qui s'en étonne, il répond tranquillement
que la vérité divine a le droit de n'être point confon-
due avec l'erreur humaine. Beaucoup de livres catho-
liques, par ailleurs excellents, se trouvent irrémédia-
blement gâtés par ce naïf manquement à l'objectivité
scientifique. D'autres confessionnels vont plus loin :
suivant le procédé bien connu de toutes les théolo-
gies, ils posent implicitement leurs postulats dogma-
tiques comme une thèse à démontrer, et ils choisis-
sent dans les faits du passé ceux qui ne répugnent
pas à la démonstration ; un peu d'tabileté littéraire
suffit ensuite à les organiser et à leur donner l'appa-
rence de la réalité de l'histoire. Ce que cette opéra-
tion offre de plus curieux, c'est qu'elle ne recouvre,
le plus souvent, aucune supercherie; elle s'inspire
seulement d'un parti pris inconscient, qui es-t la néga-
tion même de l'esprit historique.
Peu importe d'ailleurs; l'histoire des dogmes, de
tous les dogmes, dans toutes les religions, devient
chaque jour plus précise et plus sûre ; elle illustre
d'exemples, toujours plus nombreux et plus probants,
la grande loi de l'évolution que subissent les croyances
des hommes, comme leur corps, leur esprit, leurs
connaissances, leurs mœurs, leurs institutions et le
monde même qui les entoure, jusqu'au soleil qui les
éclaire.
29.
342 l'évolution des dogmes
Bien entendu, il y aurait exagération et imprudence
à appliquer dans toute sa rigueur et, si j'ose ainsi
dire, sous tous ses aspects, le terme de loi à l'évolu-
tion des croyances dogmatiques. Ce qui est une loi,
c'est qu'elles se transforment ; mais le mode de leur
transformation n'est point fixe ; il est impossible de
prévoir les formes qu'il adoptera, et nous avons établi
que son rythme se montre si variable, selon les
milieux et les circonstances, qu'en vérité il échappe
à toute formule. L'étude d'un dogme ne nous met
pas en présence d'un ouvrage de la nature, où les
hasards ne sont jamais que des accidents, que domine
et élimine, à peu d'exceptions près, l'enchaînement
régulier de phénomènes constants ; elle nous montre
une œuvre sortie du cerveau humain, où les impres-
sions ne se succèdent pas dans un ordre fatal, où les
contingences retentissent en conclusions et en déter-
minations plus ou moins durables, où les influences
les plus fugaces en apparence peuvent laisser une
trace indélébile, où les préoccupations diverses de la
pensée, en se totalisant, se pénètrent l'une l'autre,
agissent et réagissent les unes sur les autres, pour
enfanter les combinaisons parfois les plus surpre-
nantes.
Toutefois, si faute de renseignements assez cohé-
rents et assez précis, il ne nous est pas toujours pos-
sible d'expliquer intégralement l'enchaînement des
faits qui ont déterminé les diverses formes où s'en-
ferme l'évolution des dogmes, nous en apercevons
l'ensemble assez clairement pour affirmer avec certi-
tude qu'un seul et même sentiment l'anime; il jest
comme la trame sur laquelle la vie religieuse [de
l'humanité a brodé.
CONCLUSION 343
Du point de vue de l'historien non confessionnel,
le symbole de foi qu'un libre croyant, un Auguste
Sabatier, ou un Jean Réville, construit au fond de
sa conscience, pour diriger sa propre vie religieuse,
a ses racines les plus profondes dans le grossier
fétichisme du sauvage. Je veux dire que l'homme
s'est élevé, par une transformation ininterrompue
de son sentiment religieux, de la forme la plus
basse de la religion à la conception de la « religion
pure », laquelle n'est encore, d'ailleurs, que le rare
privilège d'une petite élite. Et en dernière analyse, il
faut bien reconnaître de grands rapports entre ce
progrès évident et ce qu'on nomme, dans le langage
courant, l'application d'une loi naturelle.
Est-ce donc la notion de la « religion pure » qui
tient la vérité et devance l'avenir? Toutes les dog-
matiques doivent-elles successivement disparaître au
cours xles âges, après une série de recompositions
de plus en plus simples de leurs éléments dissociés
par la science, et l'humanité trouvera-t-elle la satis-
faction ultime de son sentiment religieux dans la
seule conviction qu'une Force consciente et bienveil-
lante a suscité l'homme, le guide, l'inspire durant
son passage sur la terre et recueillera de lui ce qui
mérite de survivre, quand sa dernière heure son-
nera? Je ne saurais le dire; en tout cas, je n'ose-
rais prévoir dans quel lointain devenir luira le jour
où tous les hommes borneront leur désir de l'incon-
naissable à cette foi raisonnable. Et pourtant, à parler
franc, je ne crois pas même qu'elle marque le terme
de l'évolution religieuse de l'humanité : le besoin
religieux subira d'autres transpositions encore, qu'il
serait puéril de chercher à prévoir, et jamais, sans
344 l'évolution des dogmbs
doute, l'homme ne cessera d'être « un animal reli-
gieux », comme il est un «animal politique », et ses
aspirations religieuses ne trouveront jamais leur forme
parfaite plus que ses agitations politiques ne l'immobi-
liseront dans les cadres d'une constitution définitive.
Si pareils phénomènes pouvaient se produire un jour,
l'homme ne serait plus l'homme.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION 1
PREMIERE PARTIE
LA NATURE DU DOGME
Chapitre I . — Le Dogme 9
I. — La question :- Qu'est-ce qu'un dogme ? posée par
M. Le Roy; elle nous jette au plein de notre sujet.
II. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les
dogmes de la puissance publique. — Les dogmes de la
Loi juive. — Les dogmes des philosophes.
III. — Origines de la notion de dogme chez les chré-
tiens. — Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres.
— Rencontre de la foi chrétienne et de la philosophie
grecque. — Son importance touchant la notion chré-
tienne du dogme. — Le principe de Vaulorilé dogma-
tique dans le christianisme; V Eglise enseignante.
IV. — Caractères essentiels du dogme; révélation, auto-
rité, immutabilité.
V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations
fondamentales et affirmations particulières de chaque
religion. — Celles qui évoluent le plus nettement.
Chapitre II. — La Révélation et l'Inspiration 39
I. — La révélation selon les orthodoxies. — Comment
s'impose sa nécessité. — Son principe : Vomniscience
divine et la possibilité de sa communication aux hommes.
346 TABLE DES MATIÈRES
Pages
IL — La révélation conçue comme une conversation entre
la divinité et V homme, — Exemples. — L'artifice de l'in-
termédiaire entre Dieu et V homme. — Faiblesse de cet
artifice. — Nécessité de recourir à Vinspiration.
III. — L'inspiration d'après les théologiens. — L'assistance
du Saint-Esprit. — Usage quasi universel de Vinspira-
tion. — Ses avantages. — Le phénomène physique de
Vinspiration. — Exemples. — Vinspiration dans les Écri-
tures.
IV. — La vraie nature de Vinspiration. — Ses rapports
avec Vambiance où elle se produit. — Son caractère
humain et périssable. — Prompte déformation de la
figure des grands inspirés. — Exemple de saint François
d'Assise.
V. — Désir de fixer la révélation par V écriture. — Défor-
mation que subit la révélation première avant que d'être
définitivement écrite.
VI. — Résumé : la révélation considérée du point de vue
scientifique.
Chapitre III. — Le Livre et le Canon 68
I. — Pratiquement, la révélation, c'est le Livre. — Comment
Dieu est l'auteur du Livre. — Caractères communs aux
grands Livres révélés; ils renferment la Vérité éternelle;
ils sont des Lois, des codes de la vie pratique.
II. — Nécessité de l'authenticité du Livre. — Les grands
corps d'Écritures sacrées. — Le Nouveau Testament. —
Le Coran,
III. — Le Canon est la forme ordinaire de V Écriture sainte.
— Comment un livre entre au Canon. — Les principaux
Canons. — Ils accusent plusieurs étapes rédactionnelles
et portent la marque de V évolution.
IV. — Dans quelles conditions se produisent les additions
au Canon et à quel moment de la vie d'une religion. —
Constitution des grands Canons. — La Bible. — Le Nou-
veau Testament. — Caractère empirique de leur compo-
sition,
V. — Conclusion : l'inspiration du Livre est invérifiable; la
composition du Canon arbitraire, — Pourquoi les fidèles
n'en sont pas choqués.
Chapitre IV. — La Tradition W
I. — Définition de la Tradition. — -Son caractère véritable
et sa prétention à l'immobilité. — Son importance par
TABLE DES MATIÈRES 347
Pages
rapport à V Écriture. — Deux types de traditions : la tra-
dition des Pères; la tradition apostolique.
II. — La tradition des Pères. — Est-elle constante ? — Elle
ne vaut que par Vautorité de VÊglise. — Elle (orme Uap-
pui de la théologie. — Rôle et caractère de la théologie.
— Comment elle-même évolue.
III. — La tradition apostolique. — Pourquoi elle n'offre
aucune sécurité. — En quoi elle sert à justifier l'organi-
sation ecclésiastique et les rites. — Ce qu'elle est histori-
quement dans VÊglise chrétienne. — Combinaison de la
tradition des Douze, de celle de Paul et de celle de Jean.
— Le Symbole des Apôtres. — C'est, en somme, l'histoire
de toutes les traditions analogues.
IV. — Il n'existe vraiment qu'une seule tradition y * le testar
ment du passé changeant. — Comment elle devient une
Ecriture de second ordre. — Or le péril qui la menace
le plus, c'est la fixation par écrit. — La vie exige alors
l'interprétation.'
Chapitre V. — L'Interprétation 128
I. — Singularité de sa prétention : expliquer la vérité mieux
que Dieu. — Comment l'exégèse théologique traite les
textes. — Divers procédés ^interprétation.
II. — Comment une adaptation nouvelle des textes se fait
accepter des autorités. — Comment s'établit et de quelle
nature est le magistère de VÊglise. — Comment il s'appli-
que en l'espèce.
III. — Limites de l'élasticité des textes.' — Épuisement
fatal de l'interprétation. — La résistance des Eglises
conservatrices. —- Pourquoi elle est condamnée à l'im-
puissance.
IV. — Conclusions. — Impossibilité d'accepter la définition
orthodoxe du dogme. — La loi du changement domine
toutes ses prétendues justifications. — Elle le domine
lui-même.
SECONDE PARTIE
LA VIE nu DOGME
Chapitre VI. — Le milieu dogmatique et les élé-
ments du dogme 144
I. — Dogmatisme fondamental des religions révélées. —
Simplicité et caractère pratique de leurs affirmations
348 TABLE DES MATIÈRES
Page<
premières. — Exemples. — A quoi tient la complica-
tion dogmatique du Livre chrétien par rapport à la Bible
juive.
II. — Le besoin dogmatique. — Il varie d'un groupe
ethnique à Vautre. — Exemples. — Importance du
milieu. — Exemple : révolution de la christologie dans
son rapport avec les divers milieux qu'elle traverse.
III. — La matière et la forme du dogme. — La matière
vient de la foi. — La forme vient de la théologie. — Les
théologiens philosophes et les théologiens juristes.
IV. — Les deux espèces de dogmes : théologiques et rituels.
— Exemple de l'un : la christologie. — Exemple de
Vautre : V eucharistie.
Chapitre VII. — La naissance dn dogme 175
1. — Rôle apparent des individus touchant la naissance
du dogme. — En quoi il n'est qu'une illusion.
H. — Action primordiale de la foi vivante. — Elle subit
l'influence du milieu intellectuel où elle se forme. —
Elle fait, pour garder le contact avec ce milieu, un effort
dogmatiquement fécond,
III. — Le transport des postulats premiers dans un milieu
nouveau. — Exemple : Constitution du christianisme
primitif sous l'action de l'esprit grec. — Le milieu nou-
veau poursuit le travail dogmatique. » ,
IV. — Caractères de la foi génératrice des dogmes : ma-
joration et illogisme. — Exemple : la christologie.
V. — Intervention de la théologie. — En quoi elle peut être
aussi féconde. — Les dogmes proprement théologiques.
VI. — Résumé : le processus de la naissance du dogme.
Chapitre VIII. — Les obstacles : Le Livre et la Règle
de foi 10$
I. — Difficulté et nécessité de garder V accord entre les
textes saints et le dogme. — Comment la foi considère
les textes. — La foi vivante avant le Livre. — Exemple
du travail dogmatique qu'elle accomplit : la christo-
logie de Vâge apostolique.
II. — Influence de la foi vivante sur la composition du
Livre. — Comment elle y introduit ses acquisitions.
L'accommodation des textes fixés. — Exemple : justifica-
tions scripturaires du magistère de l'Eglise; du dogme
de la Trinité.
III. — La règle de foi résiste mieux que les textes saints.
TABLE DES MATIÈRES 349
Pages
— Est-elle absolument rigide? — Exemple : le Symbole
des Apôtres. — Comment la règle peut subir diverses
modifications et interprétations qui permettent rétablisse-
ment du dogme nouveau.
Chapitre IX. — Le développement du dogme 215
I. — Le dogme évolue comme la foi. — Les orthodoxes
n'en conviennent pas. — Doctrines de Tertullien et de
Vincent de Lérins. — Distinction de la vérité sous-'
jacente et de sa formule. — La seconde seule évoluerait.
Inexactitude de cette théorie. — Croyances disparues
et croyances créées. — Comment les orthodoxes se
donnent pourtant l'illusion de V immutabilité de leurs
dogmes. — Ignorance des fidèles. — Atténuations pra-
tiques de certains dogmes. — Une petite élite se rend
seule compte de l'évolution.
II. — En théorie, le dogme ne peut pas rester immobile.
— Action persistante des forces qui l'ont engendré. —
Le dogme n'est pas partout et toujours compris de
même. — Il n'a de valeur que s'il est vécu. — Il porte
en lui un élément mystique encore plus variable que
l'intellectuel. — Toute religion dogmatique évolue dans
son ensemble.
III. — La théologie en face de la foi vivante. — Elle ne
peut l'arrêter dans son mouvement. — La foi qui sent
et celle qui pense se heurtent cependant vite à la for-
mule dogmatique.
Chapitre X. — La foi vivante : le mysticisme, le
sens commun et la pensée religieuse 238
I. — Le mysticisme. — Dangers de son initiative. — Son
action. — Le critérium du mysticisme gît dans le sens
commun.
II. — Le sens commun agent d'évolution dogmatique. —
Comment il agit sur le mysticisme et dans quel sens.
III. — L'intervention de la pensée. — Conflits qui en peu-
vent résulter. — Exemples. — Conflits de la pensée et
de la théologie.
Chapitre XI. — La formule d'autorité 255
I. — Son caractère négatif. — Ce qu'elle a\oute à la
croyance en fait et en droit. — Exemple : les inter-
30
350 TABLE DES MATIBBES
Pages
prétations du Tu es Petrus. — Comment cet exemple
établit Vimportance de la formule dogmatique.
fi. — Insuffisance ordinaire des formules premières qui
cherchent à fixer un dogme. — Résistance de la théo-
logie à leur modification dès qu'elles sont sanction-^
nées avec quelque solennité par les autorités compé-
tentes. — Danger réel que cette modification fait courir
au dogme. — Ces formules cependant, comme les mots
d'une langue, n'ont pas partout le même sens; s'usent;
prennent un sens nouveau; il en naît même de nouvelles.
— En fait, durant longtemps, la formule n'est pas stric-
tement immobile.
III. — La formule à Vétat de cristallisation. — Phéno-
mènes qui en réstdtent : la formule armée de Vautorité
du dogme; le conflit entre la formule et les intellec-
tuels.
Chapitre XII. — L'évidence du progrès dogmatique. 273
I. — Les remarques que nous venons de faire peuvent
être illustrées par plusieurs exemples concrets.
II. — L'évolution du paganisme romain. — Originairement
il semble présenter de grandes chances d'immobilité. —
Grandes étapes de sa transformation; ce qu'elle prouve.
III. — Preuves d'une évolution dans le bouddhisme, dans
le judaïsme, dans l'islam.
IV. — L'évolution dans le christianisme. — Le dogme de
la divinité de Jésus-Christ, des temps apostoliques à
nos tours. — Conclusion.
Chapitre XIII. — La mort du dogme 304
I. — L'établissement de la formule d'autorité est l'arrêt
de mort du dogme.
II. — Constitution du milieu antidogmalique. — Provo-
quée par une transformation du sentiment religieux,
elle-même complexe. — Elle dépend du progrès géné-
ral de la civilisation. — Des réflexions directes, sur le
dogme. — Des réflexions philosophiques générales. —
De la science. — De l'exégèse. — De l'histoire des dog-
mes. — De l'histoire des religions. — Ces forces cri-
tiques sont plus actives aujourd'hui que dans le passé. —
Pourquoi ?
III Attitude des théologiens orthodoxes devant la ruine
TABLE DES MATIÈRES ^51
Pages
du dogme. — Exemple : les crises du romanisme depuis
la Renaissance,
IV. — La \orce de résistance des ignorants. — Est-ce vrai-
ment le dogme qui vit en eux?
V. — Tout dogme doit mourir, comme toute religion. —
Le dogme est nécessaire pour constituer une religion
positive. — La recomposition des dogmes disloqués. —
Ce qui ne renaît pas d'un dogme.
CONCLUSION 339
3900 — Paris. — Imp. Hemmerlé et O. — 11-09.
ERKEST FLAMMARION, ÉDITEPR, 26, RU8 RACUffi, PABI8
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PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE
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EL POIflCÀRÊ (de V Académie FrançaUe)
La Science et l'Hypothèse
M. Powcar* a réuni sous ce titre les résultats de ses réflexions
sur la logique des sciences mathématiques et physiques. — Un vol.
H. POINCARË. — La Valeur de la Science
Cet ouvrage a pour but de rechercher quelle est la véritable
valeur objective de la science. — Un vol.
DASTRE (Professeur de Physiologie à la Sorbonne)
La Vie et la Mort
Ce livre traite des questions relatives à la Vie et à la Mort au
point de vue de la philosophie et de la science. — Un vol.
FRÉDÉRIC HOUSSAY (Professeur de Zoologie à la Sorbonne)
Nature et Sciences naturelles
Ce nouveau livre, accessible à tous les esprits cultivés et réflé-
chis, a pour noyau la plus originale tentative pour montrer, dans
l'édification de la science, la continuité de pensée depuis l'anti-
quité jusqu'à notre époque. — Un vol.
D* J. HÉRICOURT. — Les Frontières de la Maladie
Les frontières de la maladie, ce sont toutes les maladies qui
laissent aux patients les apparences de la santé, et qui, par cela
même, sont abandonnées à leur libre évolution dans leur phase
maniable par l'hygiène, jusqu'à leur transformation en états gra-
ves, contre lesquels la thérapeutique est alors le plus souvent
Impuissante. — Un vol.
— 2 —
FÉLIX LE DANTEC (Chargé de Cours à la Sorbonne)
Les Influences Ancestrales
L'auteur montre comment, de la seule notion de la continuité des
lignées, on conclut sans peine aux principes de Lamarck et Dar-
win. Le premier livre dé l'ouvrage est un véritable résumé de I*
biologie tout entière. — Un vol.
E. BOINET (Professeur de Clinique médicale)
Les Doctrines médicales. — Leur Évolution
La nécessité d'une doctrine directrice s'impose à la médecine,
qui est à la fois un art par ses applications et une science par ses
moyens d'étude. Les doctrines médicales ont donc une portée pra-
tique et théorique, et leur évolution marque les étapes de la mé-
decine. — Un vol.
D' GUSTAVE LE BON. — L'Évolution de le Matière
Cet ouvrage présente un intérêt scientifique et philosophique
considérable. L'auteur y a développé les recherches nombreuses
que sous ces titres : La Lumière Noire, La DématériaHsation de le
Matière, etc., il a publié depuis plusieurs années. — Un voL illus-
tré de 63 gravures photographiées au laboratoire de l'auteur.
EMILE PICARD [Membre de Vinstitut, Professeur à la Sorbonne)
La Science moderne et son État actuel
M. Picard s'est proposé de donner, dans ce volume, une idée
d'ensemble sur l'état des sciences mathématiques, physiques et
naturelles dans les premières années du xx* siècle. — Un voL
FÉLIX LE DANTEC
La Lutte universelle
Contrairement à Saint Augustin qui affirme <jue les corps de
la nature se soutiennent réciproquement et « s'aiment en quelque
sorte » M. Le Dantec prétend, dans ce nouveau livre, que l'exis-
tence même d'un corps quelconque est le résultat d'une latte. —
Un vol.
LUCIEN POINCARÊ (Inspecteur aénéral de Vlnstruchon
publique)
La Physique moderne. — Son Évolution
Ouvrage couronné par l'Académie des Scitneef
L'auteur a pensé qu'il serait utile d'écrire un livre où, tout eu
évitant d'insister sur les détails techniques, il ferait connaître,
d'une façon aussi précise que possible, les résultats si remar-
quables qui, depuis une dizaine d'années, sont venus enrichir le
domaine de la physique et modifier profondément les idées des
philosophes aussi bien que celles des savants. — - Un vol.
— 3 —
L. DE LAUNAY (Professeur à V Ecole des Mines)
L'Histoire de la Terre
Paire une Histoire de la Terre, qui soit, à proprement parler, une
Histoire, c'est-à-dire qui raconte simplement les faits du passé
dans leur succession chronologique et qui ne devienne pas, pour
cela, un roman, tel est le but difficile que s'est proposé M. Di
Launay. — Un vol.
JULES COMBARIEU (Chargé du Cours d'Histoire musicale
au Collège de France)
La Musique. — Ses Lois et son Évolution
Dans ce travail, l'auteur ne s'est pas contenté d'exposer en lan-
gage très clair, avec exemples à l'appui, les lois de la musique:
il les explique, en rattachant un état donné de l'art et de la théo-
rie à l'état correspondant de la vie sociale. — Un vol. illustré.
D r HÉRICOURT. — L'Hygiène moderne
Sous une forme toute nouvelle, l'auteur présente aux lecteurs
un ensemble d'idées générales capables de les guider avec sûreté
pour la solution de tous les problèmes concernant la conservation
et la protection de leur santé. — Un vol.
LUCIEN POINCARÊ. — L'Électricité
Dans ce volume, M. Lucien Poincare étudie les modes de pro-
duction et d'utilisation des courants électriques et les principales
applications qui appartiennent au domaine de l'électrotechmque.
— Un vol.
D' GUSTAVE LE BON. — L'Évolution des Forces
Ce livre est consacré à développer les conséquences des prin-
cipes exposés par Gustave Le Bon dans son ouvrage Y Evolution de
la Matière, dont le 18* mille a paru récemment. — Un vol. illustré
de 42 figures.
GASTON BONNIER (Membre de V Institut, Professeur
à la Sorbonne)
Le Monde végétal
Dans Le Monde Végétal, l'auteur, avant tout, expose les faits qui
éclairent la philosophie des sciences naturelles; il y passe en revue
la succession des idées que les savants ont émises sur les végétaux;
a les commente et il les discute. — Un vol. illustré de 230 figures.
— 4 —
CHARLES DEPËRET {Deyen de la Faculté des Sciences
de Lyon)
Les Transformations du Monde animal
Ce livre est destiné à exposer ce que nous savons, actuellement,
des lois qui ont présidé aux incessantes transformations du monde
animal, depuis l'apparition de la vie sur le globe jusqu'à nos {ours.
— Un vol.
FEUX LE DANTEC
Philosophie du XX* Siècle
• DE L'HOME A U SCIENCE
Les études biologiques de M. Le Dantec, ses efforts pour placer
la vie au milieu des autres phénomènes naturels, devaient ramener
à écrire une œuvre de synthèse. — Un vol.
** SCIENCE ET CONSCIENCE
Science et Conscience nous est donné par M. Le Dantec comme
son dernier livre de Biologie. Son œuvre considérable ne saurait
manquer d'avoir une grande influence sur la pensée moderne. —
Un vol.
E.-A. MARTEL
L'Évolution souterraine
Sous ce titre, Fauteur montre l'histoire souterraine de la planète
c'est-à-dire l'évolution grandiose et continue de la Terre. — Un
vol. illustré de 80 belles gravures.
E. BOUTY (Professeur à la Faculté des Sciences)
La Vérité scientifique. — Sa Poursuite
Mettre en lumière les caractères généraux de la vérité scien-
tifique, le rôle que jouent l'expérience et le raisonnement dans
sa découverte; montrer l'unité réelle de l'effort sous la diversité
indéfinie de ses formes, l'étroite solidarité des sciences considérées
à la fois dans leur développement logique et historique, tel est
l'objet essentiel de ce livre. — Un vol.
L DE LAUNAY
La Conquête minérale #
Le but de cet ouvrage est d'étudier le rôle industriel, écono-
mique, social et politique de la richesse minérale dans l'his-
toire, en indiquant l'évolution subie, dans son mode de découverte,
d'extraction et d'application dans l'industrie. — Un vok
— 5 —
BERNARD BRUNHES (Directeur de TObservatotre du
Puy de Dôme)
La Dégradation de l'énergie
Quand le public cultivé parle de « conservation de l'énergie »,
il croit en général à la conservation de « l'énergie utilisable » ou
de la « capacité de produire du travail ». Non content de dénoncer,
une fois de plus, le contre-sens si usuel, Fauteur a voulu dans ce
livre en rechercher les origines historiques et en expliquer la
genèse. — Un vol. illustré.
H. POINCARÊ (de V Académie Française)
Science et Méthode;
M. Poinciré a réuni dans cet ouvrage diverses études se rap-
portant à des questions de méthodologie scientifique. — Un vol.
COMMANDANT PAUL RENARD
L'Aéronautique
Ce volume embrasse l'aéronautique tout entière et bien qu'un
tel sujet comporte nécessairement des parties abstraites, l'auteur a
su exposer avec clarté les questions les plus arides sans rien sacri-
fer de la précision nécessaire et en se mettant à la portée de
tous les lecteurs. — Un vol. illustré.
2 1 Série. — Psychologie et Histoire.
ABEL REY (Professeur agrégé de Philosophie)
La Philosophie moderne
Bans ce livre, l'auteur renouvelle les vieilles questions philoso-
phiques de la matière et de la vie, de l'esprit et de la raison, du
vrai et du bien, et les résultats déjà obtenus. — Un vol.
ALFRED BINET (Directeur de Laboratoire à la Sorbonne)
L'Ame et le Corps
M. Biiiit a voulu montrer que les progrès récents de la psycholo-
gie expérimentale ont eu un retentissement sur les spéculations
les plus hautes et les plus abstraites de la philosophie. — Un vel.
COLONEL BIOTTOT
Les Grands Inspirés devant la Science
JEANNE PARC
Cette œuvre s'adresse également aux penseurs et aux simples
curieux d'une explication scientifique de Jeanne d'Arc, l'héroïne
du patriotisme. — Un vol.
— 6 —
IL MiCH (Prote$seur à VUniversiU de Vienne)
La Connaissance et l'Erreur
Traduction du D* Doroum (Professeur à la Faculté de Nancy)
M. Macs est un physicien dont la pensée a été fortement influen-
cée par la théorie de l'évolution. Selon lui, le but de la science est
de mettre de Tordre dans les données sensibles, et de chercher avec
toute V économie de pensée possible les relations de dépendance
qui existent entre nos sensations. — Un vol.
FELIX LE DÂNTEG
L'Athéisme
Voici, noua dit l'auteur, un livre de bonne foi; et, réellement,
le ton de l'ouvrage est tel qu'on pourrait se demander, le pins
souvent, si l'on est en présence d'un plaidoyer pour l'athéisme ou
pour la nécessité d'une foi religieuse. — Un vol.
EMILE BOUTROUÎ (Membre de Hnstitut)
Science et Religion
DANS LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE
Stude critique des principales solutions que reçoit actuellement,
parmi les hommes qui réfléchissent, le problème des rapports de
la religion et de la science. — Un vol.
GUILLAUME DUBUFE
La Valeur de l'Art
Ce que représente l'art chez les divers peuples, les aspirations
dont il est la synthèse, les besoins qu'il traduit, les éléments qu'il
fournit à l'étude des civilisations, telles sont les questions abor-
dées dans cet ouvrage.
Dr GUSTAVE LE BON. — Psychologie de l'Éducation
Ce livre a été écrit pour tous les membres de l'enseignement,
et an moins autant pour les pères de famille, soucieux de l'avenir
de leurs fus. — Un vol.
IEAH GRUET (Docteur en droit, Avocat à la Cour d'appel)
La Vie du Droit
ET L'IMPUISSANCE DES LOIS
Cet ouvrage examine s'il n'y a pas, contre le droit du législateur
et à côté de lui, un droit du juge et un droit des mœurs. Il convient
d'apporter au moule dans lequel doit être coulée la pensée légis-
lative, certaines retouches ou corrections. Le législateur ne doit
pas promettre ce qu'il ne saurait tenir. — Un vol.
— 7 —
EDMOND PICARD {Avocat à la Cour de Cassation de
Belgique)
Le Droit par
Ce livre est en quelque sorte un « Testament juridique », le legs
d'un opulent patrimoine intellectuel accumulé au cours de l'exis-
tence prolongée de lutte et de travail du célèbre avocat et profes-
seur à l'Université Nouvelle de Bruxelles. — Un vol.
ERNEST VAN BRUYSSEL (Consul général de Belgique)
La Vie Sociale. — Ses Évolutions
Ce livre expose dans son ensemble toute l'histoire de l'humanité.
Il a pour but l'étude des idées sociales dès leur origine et à travers
leurs évolutions, durant la succession des siècles. — Un vol.
HENRI LICHTENBERGER (Maître de Conférences
à la Sorbonne)
L'Allemagne moderne. — Son Évolution
Dans cet ouvrage on a essayé de donner, en quatre livres,
tin tableau sommaire de l'évolution économique, politique, intellec-
tuelle, artistique de l'Allemagne moderne. — Un vol.
ALFRED CROISET (Membre de Vinstitut, Doyen de la
Faculté des Lettres de V Université de Paris)
Les Démocraties Antiques
Faire connaître, par un exposé rapide, non seulement les traits
saillants des institutions démocratiques de l'antiquité, mais aussi
les grandes lignes de leur évolution et, autant que possible, les
causes économiques, politiques, morales qui en ont réglé le déve-
loppement ou déterminé le caractère, tel est l'objet du présent
ouvrage. — Un vol.
LUDOVIC NAUDEAU. — Le Japon moderne, son évolution
L'auteur, capturé sur le champ de bataille de Moukden, par les
vainqueurs, et amené par eux au Japon s*y attarda plus d un an,
car il sentait le désir intense de pénétrer leur mentalité. Aussi doit-
on lire cet ouvrage si Ton veut connaître le Japon. — Un vol.
D* PIERRE JANBT (Professeur de Psychologie au Collège
de France)
Les Névroses
Cet ouvrage présente un résumé rapide d'un grand nombre
d'études que l'auteur a publiées depuis vingt ans sur la plupart
des troubles névropathiques. — Un vol.
— 8 —
GEORGES BOHN
La Naissance de l'Intelligence
Ce volume est un exposé de l'état actuel des problèmes de la psy-
chologie animale. — Un vol.
G. MAXWELL (Docteur en médecine, Substitut du Procureur
général près la Cour d'appel de Paris)
Le Crime et la Société
11. Maxwell expose dans cet ouvrage les idées actuelles sur la
nature et les causes de la criminalité qui lui paraît être un phéno-
mène social normal. D analyse l'acte criminel et son auteur dans
tes différentes variétés; la responsabilité pénale, l'aliéné criminel,
la classification des criminels, l'évolution contemporaine de la cri-
minalité politique, sont ensuite étudiés.
Paris, — îm*. Bmmarli «I €*,
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